Les théories en études de genre
Pendant longtemps, la recherche scientifique comme le grand public ne disposaient pas de concept pour discuter des différences et des inégalités sociales entre les F et les H. Elles étaient perçues comme naturelles, et la biologie permettait de saisir tant leurs origines que leurs effets. Le concept de genre va rompre avec la pensée naturaliste qui assigne les F et les H à des rÎles sociaux spécifiques en raison de leur prétendues caractéristiques biologique et reproductives.
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Le concept de genre permet de décrire la réalité empirique d'une organisation binaire et hiérarchisée du monde: on peut observer des pratiques sociales qui ont un genre, des métiers féminins ou masculins, des normes de genre, de féminité, de masculinité, de sexualité, qui organisent le monde et façonnent nos identités sexuées et sexuelles.
La partition binaire H/F donne lieu à des hiérarchies sociales complexes qui déterminent des positions différenciées, généralement présentées comme étant naturelle ou la conséquence de différences biologiques. En mettant au jour les processus sociaux permettant la naturalisation de ces différences et les investissement psychique dont ces identités font l'objet, le genre offre donc un formidable levier de description de la réalité et de la transformation de celle-ci.
Le concept de genre désigne les processus sociaux, culturels, historiques et psychique par lesquels les identités sexuées et sexuelles sont produites, le processus pas lesquels les frontiÚres entre ces identités sont tracés et/ou subverties, et les dynamiques par lesquelles les rapports de pouvoir qui sou tendent ces identités et ces frontiÚres sont perpétués ou négociés.
Outil de dénaturalisation (révéler comme social ce qui était pensé comme le produit de différences biologiques) permet de rendre visible et de nommer des réalités sociales jusque-là non interrogées: travail domestique, écart salarial, violences faites au femmes, harcÚlement sexuel, travail de "care"...
Le genre: un concept, des théories
Plusieurs théories. Les théories en études de genre ont en partage de le concevoir comme une production du social et non de la nature. Elles se nourrissent des grands courants théoriques qui on marqué les sciences sociales et humaines tout comme elles y contribuent: constructionniste social, matérialisme et nouveau matérialisme, interactionnisme, post=structuralisme, études des sciences, post humanisme
Les théoriciennes féministes ont ainsi critiqué et développé le matérialisme marxiste (pionniÚres des "science studies" et de l'épistémologie du point de vue.
Ces théories en études de genre ne sont pas a confondre avec "la" théorie du genre qui agitent l'espace public de plusieurs pays européens depuis le début des années 2010 et qui constituent une tentative de nier les résultats scientifiques produits par les études de genre depuis prÚs de 50 ans. Par opposition à "la" théorie du genre, qui n'est qu'une mauvaise caricature à visée réactionnaire, cet ouvrage montre la diversité des théorisations qui prennent pour objet la description et l'analyse des rapports sociaux entre F et H.
1) Du sexe au genre: l'invention d'un concept
Tempéraments et création culturelles: la dénaturalisation des stéréotypes sexués
Le deuxiĂšme Sexe 1949 Simone de Beauvoir
Le genre: d'un état psychologique à une critique des normes sexuées
Margaret Mead & John Money (considéré le premier à avoir utilisé le concept de genre 1955). Robert Stroller (intersexe et transsexuels)
Ann Oakley, critique de la naturalisation des différences entre les sexes.
Sexe biologique et genre social ?
Christine Delphy <3 (Penser le genre: quels problÚmes) réfléchir se qui lie sexe et genre. Le sexe est un marqueur social dont le rÎle est de signifier le genre.
Critique féministe des sciences 'Fausto-Sterling). Distinguer sexe et genre ne remet pas fondamentalement en cause le socle biologique de la distinction, puisque le sexe biologique reste le contenant binaire invariant et le fondement de la bi catégorisation.
Processus de réception du concept de genre en France
Certaines chercheuses françaises se sont inquiétées du fait que, en remplaçant le terme "sexe" par celui de "genre" on risquait d'invisibiliser les rapports hiérarchiques entre masculin et féminin.
Le concept de genre a été considéré comme une modalité d'euphémisation des rapports de domination entre les H et les F.
2) Ruptures épistémologiques et nouveaux savoirs
Epistémologies du point de vue : partir de l'expérience vécues des groupes subalternes
Dorothy Smith utilise le terme "point de vue des femmes" ("women's standpoint" dÚs 1974 pour dcrire une conception du monde ancrée dans une expérience vécue et qui sert de base a une critique de la sociologie. Partant de sa propre expérience, elle affirme qu'elle vit une double conscience, une double réalité: a l'université et a la maison, deux mondes qui impliquent deux types de connaissanvces et qui ne sont pas dans une relation d'égalité, car le monde des H fait autorité sur le monde des F. Le fait que la sociologie ignore toute une partie du monde vécu dans ses analyses traditionnelles amÚne Smith à affirmer que les groupes marginalisés doivent sans cesse passer d'une conscience à une autre, leurs propres conscience et l'experience du monde d'une part, et celles des privilégiés d'autres part, consciences et expériences qui leur son imposées. Devant penser leur londe vécu à partir de concepts prescrits par un autre monde, les femmes dévelioppent une conscience aliénée, et les sociologues féministes sont marginalisées par la hierarchie qui structure leur discipline.
Epistemologie feministe materialiste (Nancy Hartsock 1983) (Inpiration Marxiste)
Epistemologie du point de vue feministe noir (Patricia Hill Collins)
Savoirs situés et objectivité scientifique
Haraway critique l"épistemologie objectiviste".
L'idĂ©e chĂšre Ă l'epistemologie objectiviste qu'il est possible d'ĂȘtre nulle part et partout, en surplomb du monde pour l'observer est fausse. Elle masque une position spĂ©cifique, une vision particuli_re, celle des dominants, rendue possible par des institution sociales qui la soutiennent en organisant son apparente neutralitĂ©, son absence de localisation. Versus: Affirmer que tout savoir est situĂ© c'est donc se donner les moyens de rendre des comptes sur ce savoir, sur la facon dont il a Ă©tĂ© produit.
Selon Sandra Harding (strong objectivity), penser que le chercheur peut s'émanciper de sa position sociale pour prendre un point de vue "objectif" de "nulle part" garantit seulement que ses préjugés et croyances seront directement importés dans les résultats de sa recherche. Quand ces préjugés sont partagés par toute une communauté scientifique, car ils font partie de la culture sociale dominante, ils en deviennent indélogeables.
De nouveaux concepts pour repenser le monde
- Exclusion historique des femmes des révolutions démocratiques de l'Úre moderne, exclusion citoyenneté ' au moment des révolutions, elles n'obtinrent le suffrage ni aux USA ni en France malgré des declarations de droits "universelles" dans les deux contextes)
3) Théories matérialistes du genre
Le patriarcat comme systĂšme d'oppression
- Christine Delphy (Pour un feminisme materialiste)
Exploitation et appropriation du travail des femmes
- Christine Delphy (L'ennemi principal)
- Division sexuelles du travail
Corps, sexualités et hétéronormativité
- L'échange economico-sexuel. Paola Tabet - opression sexuelle."Fertilité naturelle, reproduuction forcé" controle social. Mariage
- Le rÎle de la sexualité dans l'exploitation des F. Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon. Sexualité forme érotisé de domination & instrument d'oppression.
- Monique Wittig "La pensée straight"
Nouvelles perspectives matérialistes
- corps des F et renouveau de la critique du capitalisme. Caliban et la sorciere, Silvia Federici.
- New materialisms, post-humanisme et théorie féministe
4) Interactions, institutions et régimes de genre
Interactionnisme et l'ethnomethodologie s'attachent à expliquer la constitution et la permanance de l'ordre social, auquel tout le monde participe. Les travaux qui s'inspirent de ces perspectives mettent ainsi l'accent sur le rÎle des interactions sociales, des institutions et des organisations dans la construction, la reproduction et la négoiation des rapports de genre et d'un ordre social genré.
Ethnométhodologie et interactionnisme: passing, genderism et doing gender
Ethnométhodologie et interactionnisme
Deux courrant du constructivisme sociologique qui se sont dĂ©voloppĂ©s dans les annĂ©es 1950 aux USA. Ils s'interessent Ă la signification sociale donnĂ©e par les axteurs sociaux Ă leur pratiques quotidiennes. Harold Garfinkel et Erving Goffman s'interessent aux interactions quotidiennes dans lâidĂ©e que tous les objets sociaux, mĂȘme les plus triviaux, mĂ©ritaient dâĂȘtre Ă©tudiĂ©s. Il est nĂ©cessaire de sâintĂ©resser non seulement aux structures sociales, mais aux significations, aux attentes et aux formes de catĂ©gorisation (labelling) qui sont au cĆur des interactions. Ces deux auteurs ont ainsi contribuĂ© Ă penser la façon dont masculinitĂ©s et fĂ©minitĂ©s constituent des Ă©lĂ©ments centraux de lâordre social.
Passing : le genre comme accomplissement
La sociologie nâest pas lĂ pour dĂ©crire des contraintes sociales extĂ©rieures, mais elle doit au contraire comprendre comment les acteurs interprĂštent et actualisent un ensemble de normes communes et reconstruisent constamment le social. Comprendre les rĂšgles et les normes qui nâont pas besoin dâĂȘtre dites comme telles, et auxquelles les individus souscrivent consciemment ou non, afin de saisir la façon dont lâordre social Ă©merge, se maintient et se reproduit, malgrĂ© les profondes divisions qui traversent la sociĂ©tĂ©.
Encadré 5. Harold Garfinkel : le « cas AgnÚs »
Dans la vingtaine, AgnĂšs est suivie par des mĂ©decins car elle demande Ă ĂȘtre opĂ©rĂ©e pour « rĂ©parer » ce quâelle considĂšre comme des « erreurs de la nature ». En rĂ©alitĂ©, elle sâhormone en secret depuis lâĂąge de 13 ans avec des anti-abortifs dĂ©robĂ©s Ă sa mĂšre, puis avec des contraceptifs, ce que Garfinkel nâapprendra que plus tard, mais qui ne changera rien Ă lâanalyse sociologique quâil tirera de ses rencontres avec AgnĂšs. Bien quâon lui ait reprochĂ© Ă raison de nâavoir pas su rendre compte de la situation particuliĂšre dans laquelle se dĂ©roulaient les entretiens, puisquâil Ă©tait perçu par AgnĂšs comme un des membres de lâĂ©quipe qui devait donner son accord pour son opĂ©ration, ce qui reprĂ©sentait un biais certain [Rogers, 1992], Garfinkel va dĂ©velopper son analyse du passing Ă partir des entretiens quâil effectue avec elle.
Garfinkel va dĂ©crire toutes les pratiques quâelle doit mettre en scĂšne pour ĂȘtre considĂ©rĂ©e, catĂ©gorisĂ©e, reconnue comme une femme par les personnes de son entourage. Il rend compte de la façon dont elle rĂ©ussit Ă crĂ©er la rĂ©alitĂ© sociale de son ĂȘtre fĂ©minin en dĂ©pit de sa physiologie et malgrĂ© le fait quâelle a Ă©tĂ© socialisĂ©e jusquâĂ lâĂąge de 17 ans comme un garçon. Il dĂ©crit non seulement comment elle contrĂŽle ses attitudes, ses maniĂšres dâĂȘtre lorsquâelle marche, parle, mange, va Ă la plage, mais Ă©galement comment elle apprend les normes de la fĂ©minitĂ© dans les interactions quâelle entretient au quotidien avec autrui, comme apprendre Ă ne pas interrompre les conversations entre hommes.
Pour Garfinkel, le cas dâAgnĂšs nâest pas hors norme. Il est au contraire un miroir grossissant des rĂšgles dâinteraction qui permettent Ă tout un chacun dâinteragir, sans avoir Ă systĂ©matiquement expliciter chacun de ses gestes, tous les processus de catĂ©gorisation que lâon opĂšre pour comprendre les interactions et pour que celles-ci puissent se dĂ©rouler sans entraĂźner de sanction sociale. Les femmes qui sont nĂ©es de sexe fĂ©minin et ont Ă©tĂ© Ă©duquĂ©es comme telles, nous dit Garfinkel, ont une « maĂźtrise routinisĂ©e », acquise depuis lâenfance, et mobilisent les mĂȘmes savoir-faire quâAgnĂšs.
Garfinkel applique cette perspective aux identitĂ©s sexuĂ©es. En collaborant avec Robert Stoller, psychiatre et psychanalyste amĂ©ricain qui travaillait avec les personnes intersexes et transgenres, et qui a Ă©tĂ© un des premiers Ă distinguer analytiquement sexe et genre, Garfinkel va effectuer de longs entretiens avec AgnĂšs, une jeune personne Ă©levĂ©e en garçon et qui a commencĂ© Ă lâadolescence Ă dĂ©velopper des caractĂ©ristiques sexuelles secondaires de la fĂ©minitĂ© (seins, hanches, pilositĂ© rĂ©duite, etc.). Il va analyser la façon dont AgnĂšs se vit et se pense en femme, et est considĂ©rĂ©e comme telle par les autres, ce quâil qualifie de passing.
Par passing, Garfinkel entend rendre compte de tout le travail accompli pour passer pour une femme « normale », la performance quotidienne, lâaccomplissement de chaque instant qui fait que, dans chaque situation, AgnĂšs va ĂȘtre amenĂ©e Ă donner Ă voir des maniĂšres dâĂȘtre, de faire, des attitudes et des expressions qui seront reconnues et passeront pour des attitudes typiques de la fĂ©minitĂ©. Selon lui, lâexpĂ©rience dâAgnĂšs met en Ă©vidence les maniĂšres de rendre compte de lâappartenance sexuĂ©e que les femmes comme les hommes mettent en Ćuvre constamment, de façon « naturelle » ou Ă©vidente, pour ĂȘtre catĂ©gorisĂ©s comme tels. Elle rĂ©vĂšle comment les caractĂšres de la masculinitĂ© et de la fĂ©minitĂ© sont constamment « exhibĂ©s », montrĂ©s ; comment ils structurent lâinteraction tout en Ă©tant constamment rĂ©affirmĂ©s par elle.
Cette thĂ©orisation du genre comme performance quotidienne nâest pas sans rappeler celle qui sera dĂ©veloppĂ©e quelques annĂ©es plus tard par Judith Butler. Elle sâen distingue toutefois dans la mesure oĂč lâaccent est moins mis sur les discours que sur les pratiques, et que lâintĂ©rĂȘt de Garfinkel porte davantage sur les normes de lâinteraction que sur les modalitĂ©s de rĂ©sistance et de contournement de ces normes.
Lâarrangement entre les sexes
Erving Goffman sâest lui aussi intĂ©ressĂ© Ă la façon dont le genre structure les interactions sociales. intĂ©rĂȘt constant pour lâ« ordre de lâinteraction » quâil analyse tour Ă tour Ă travers la mĂ©taphore théùtrale, celle du rite ou celle des cadres. Son intĂ©rĂȘt pour les significations sociales donnĂ©es par les individus, ainsi que pour les interprĂ©tations quâils font de symboles partagĂ©s, lâengage Ă dĂ©velopper une perspective en termes de catĂ©gorisation et dâĂ©tiquetage (label theory), autant de processus rĂ©vĂ©lateurs des normes sociales dâune sociĂ©tĂ© donnĂ©e.
En 1976, il Ă©crit un premier article fondĂ© sur des photographies de publicitĂ©, « Gender advertisements », qui sera partiellement traduit et publiĂ© en français lâannĂ©e suivante sous le titre « La ritualisation de la fĂ©minitĂ© » [Goffman, 1977]. Il y analyse la façon ritualisĂ©e dont les identitĂ©s sexuĂ©es sont reprĂ©sentĂ©es, la maniĂšre dont les femmes sont toujours dĂ©peintes comme des enfants qui chercheraient la protection de lâhomme (toujours plus grand, toujours aux commandes). Il y parle de « classes de sexe », qui sont pour lui des constructions sociales entretenues par diverses manifestations ritualisĂ©es des diffĂ©rences entre les sexes.
LâannĂ©e suivante, il publie lâarticle « The arrangement between the sexes » qui sera traduit en français par HervĂ© Maury et prĂ©sentĂ© vingt-trois ans plus tard par la sociologue Claude Zaidman [Goffman, 2000 (1977)], sous la forme dâun ouvrage qui rencontrera un accueil trĂšs favorable en France. Il explique, dans ce court essai, que le sexe est « Ă la base dâun code fondamental, code conformĂ©ment auquel sâĂ©laborent les interactions et structures sociales, code qui soutient Ă©galement les conceptions que se font les individus de ce qui fonde leur nature humaine authentique »
Comme lâont fait bon nombre de chercheuses fĂ©ministes Ă la mĂȘme pĂ©riode, Goffman sâattelle Ă repĂ©rer comment lâorganisation sociale tout entiĂšre vise Ă exacerber les diffĂ©rences entre les sexes, au dĂ©triment des similitudes. La production sociale du genre comme duelle, bicatĂ©gorisation fondamentale et hiĂ©rarchisĂ©e, passe par la mise en scĂšne dâune diffĂ©rence naturelle entre les sexes. Pour lui, les interactions sâinscrivent dans des structures sociales qui les influencent et les façonnent. Goffman qualifie ce phĂ©nomĂšne de « rĂ©flexivitĂ© institutionnelle » et le distingue des « comportements de genre » (genderism). Si les personnes de sexes masculin et fĂ©minin contribuent Ă rĂ©affirmer la prĂ©valence sociale des diffĂ©rences de sexe en « mettant en scĂšne » des « sĂ©quences dâautoconfirmation », ces comportements de genre sont eux-mĂȘmes produits « par un environnement, en quelque sorte, conçu pour mettre [le genre] en Ă©vocation ».
LâintĂ©rĂȘt de cette perspective est de favoriser une vision dĂ©naturalisante des identitĂ©s sexuĂ©es et de mettre lâaccent sur ce qui favorise la lĂ©gitimation des normes sexuĂ©es. Pour autant, certaines auteures ont critiquĂ© le fait que Goffman ne percevait pas la dimension de pouvoir au cĆur de ces arrangements [Gardner, 1989, p. 9]. De fait, lâimportant pour lui nâest pas le caractĂšre pĂ©nible du dĂ©savantage que subit une catĂ©gorie dĂ©favorisĂ©e (ici les femmes), mais la façon dont les structures sociales participent de la crĂ©ation, de la lĂ©gitimation et de la normalisation de ce dĂ©savantage.
Encadré 6. Erving Goffman : des différences garantes des arrangements entre les sexes
Partant du constat que les diffĂ©rences biologiques entre les hommes et les femmes sont relativement minimes en regard de leurs similitudes, Goffman sâĂ©tonne de lâimportance de leurs consĂ©quences sociales prĂ©sentĂ©es comme le pur produit de diffĂ©rences naturelles. Le traitement diffĂ©rentiel des hommes et des femmes est souvent justifiĂ© par des croyances relatives aux diffĂ©rences entre les sexes : la diffĂ©rence de taille, le rĂŽle diffĂ©rentiel dans la reproduction par exemple. Or, pour lui, ce sont au contraire des diffĂ©rences qui pourraient ne prendre aucun sens socialement. Il suffirait dâ« un peu dâorganisation » pour que « ces faits de la vie nâaient pas de consĂ©quences sociales » [Goffman, 2000 (1977), p. 43]. Pourtant, il apparaĂźt que les diffĂ©rences sexuĂ©es sont prĂ©sentĂ©es comme devant impliquer une organisation sociale unique, naturelle et Ă©vidente. Au lieu dâexpliquer les consĂ©quences sociales des diffĂ©rences entre les sexes, Goffman propose au contraire de sâinterroger sur « la maniĂšre dont ces diffĂ©rences ont Ă©tĂ© (et sont) mises en avant comme garantes de nos arrangements sociaux, et surtout la maniĂšre dont le fonctionnement de nos institutions sociales permet de rendre acceptable cette façon dâen rendre compte ».
Lâ« arrangement des sexes » se crĂ©e et se recrĂ©e perpĂ©tuellement au travers des interactions. La simple coprĂ©sence dâun frĂšre et dâune sĆur, et le traitement diffĂ©rent dont ils peuvent faire lâobjet, implique un apprentissage prĂ©coce de la place de chaque sexe et du « sens le plus profond de ce que lâon est â sa propre identitĂ© de genre » [p. 77]. Goffman dĂ©crit tout le jeu subtil qui permet aux hommes et aux femmes de confirmer leur appartenance de genre ou de sanctionner les transgressions. « Chaque sexe devient un dispositif de formation pour lâautre sexe », Ă©crit-il. Avec diffĂ©rents exemples, il prĂ©sente les hiĂ©rarchies entre les sexes et les dĂ©savantages qui touchent avant tout les femmes (comme la restriction dâaccĂšs Ă lâespace public ou lâexclusion des fonctions politiques) et tente de documenter comment ceux-ci sont maintenus et reproduits constamment.
Lâauteur illustre Ă©galement la rĂ©flexivitĂ© institutionnelle qui favorise la production de la diffĂ©rence en Ă©tudiant tour Ă tour cinq exemples de pratiques de la classe moyenne blanche amĂ©ricaine des annĂ©es 1970, allant de la division sexuelle du travail aux pratiques relatives aux toilettes, autant dâexemples gĂ©nĂ©ralement prĂ©sentĂ©s « comme une consĂ©quence naturelle de la diffĂ©rence entre les classes sexuelles, alors quâen fait câest un moyen dâhonorer sinon de produire cette diffĂ©rence ». Ainsi, lâagencement entre espace mixte et espace non mixte, les « sĂ©parations pĂ©riodiques » tout comme ce quâil appelle lâorganisation parallĂšle (le fait de mettre les enfants en colonne selon le sexe dans la cour dâĂ©cole) permettent de donner sens aux diffĂ©rences sexuĂ©es.
Doing gender : créer et fixer les différences
Doing Gender - Candace West & Don Zimmerman
Organisation et régimes de genre
Raewyn estime que les régimes de genre sont constitués de 4 éléments:
1: la division sexuée du travail et des tùches et l'association de ceux ci a l'un ou l'autre sexe.
2: les relations de pouvoir et la facon de l'exercer
3: les emotions et la facon dont les affects permettent des formes de solidarité ou au contraire d'inimité en lien avec l'identité de genre
4: culture genrée, cad des croyances et des symboles liés au genre que tout un chacun mobilise pour comprendre le monde qui l'entoure et interpréter les interactions.
Masculinités et ordre de genre
Pluralité des masculinités et hiérarchies. Certaines valorisées (Masculinité hégémonique) et d'autres dépréciées.
5) Repenser le sujet et l'identité: théories poststructuralistes du genre
Les thĂ©orisations post-structuralistes du genre sâintĂ©ressent Ă la façon dont les discours façonnent le genre et les identitĂ©s que celui-ci soutient. Cette approche qui insiste sur le langage permet tout dâabord de penser la mallĂ©abilitĂ© du genre : la signification du langage nâest jamais fixĂ©e, toujours sujette Ă interprĂ©tation [Scott, 1988b]. Les significations sociales et culturelles attachĂ©es au genre sont donc elles aussi susceptibles de changement et dâinterprĂ©tations diffĂ©rentes.
Cette approche permet Ă©galement de penser le lien entre le genre et la subjectivitĂ©. En effet, influencĂ©es par la philosophie wittgensteinienne et par la psychanalyse, les thĂ©oriciennes post-structuralistes considĂšrent que le langage est ce qui permet aux individus dâĂȘtre au monde et Ă soi, dâexister en tant que sujets. ConsidĂ©rer le genre comme une dimension du langage â puisque celui-ci est genrĂ© â et comme fonctionnant comme un langage ouvre la voie Ă des rĂ©flexions sur la façon dont le genre façonne les subjectivitĂ©s, dont le sujet est, littĂ©ralement, en-gendrĂ©, ou « mis en genre » Ă travers le langage, quâil soit paroles ou images.
lâinfluence de la thĂ©orie psychanalytique joue Ă©galement un rĂŽle. Scott rejette en partie les thĂ©ories fĂ©ministes psychanalytiques qui marquent le dĂ©bat dans lequel elle sâinscrit, Ă savoir dâune part la thĂ©orie de la relation dâobjet dĂ©veloppĂ©e dĂšs la fin des annĂ©es 1970 par Nancy Chodorow [1978], et dâautre part la thĂ©orie du psychanalyste français Jacques Lacan, utilisĂ©e par des fĂ©ministes françaises telles que Luce Irigaray [1974] et qui date de la mĂȘme Ă©poque. Pour lâĂ©cole de la thĂ©orie de la relation dâobjet, focalisĂ©e sur la structuration de la personnalitĂ© lors de la petite enfance, le sexe de lâenfant gĂ©nĂšre une rĂ©solution diffĂ©renciĂ©e pour les filles et les garçons du conflit Ćdipien, qui aboutit Ă des personnalitĂ©s diffĂ©rentes en fonction de lâĂ©loignement rĂ©alisĂ© avec la figure maternelle â les filles seront portĂ©es Ă sâoccuper dâautrui, les garçons Ă dĂ©velopper une forme de distance au monde et Ă valoriser lâabstraction â, et câest cette expĂ©rience de la petite enfance qui expliquerait lâorganisation sociale genrĂ©e de la sociĂ©tĂ© (chapitre II). Scott critique cette thĂ©orie en soulignant quâelle se focalise trop sur la sphĂšre familiale, et ne parvient pas Ă expliquer pourquoi la fĂ©minitĂ© est associĂ©e Ă des activitĂ©s dĂ©valorisĂ©es socialement, et la masculinitĂ© au contraire associĂ©e au pouvoir.
La thĂ©orie lacanienne semble plus prometteuse en ce quâelle sâintĂ©resse elle aussi avant tout au langage, Ă lâordre symbolique. Elle suggĂšre que câest lâordre symbolique qui donne sa signification Ă lâexpĂ©rience vĂ©cue. Il nây a pas dâexpĂ©rience dĂ©jĂ lĂ , sans interprĂ©tation prĂ©alable. Scott continuera dâailleurs de dĂ©fendre lâidĂ©e que lâexpĂ©rience est toujours Ă interprĂ©ter, quâelle ne saurait constituer une donnĂ©e brute pour lâhistorienne [Scott, 1992]. Toutefois, la thĂ©orie lacanienne pĂšche Ă©galement par homogĂ©nĂ©isation et universalisation. Scott conteste ainsi lâidĂ©e centrale que le rapport au phallus â entendu comme signifiant de lâautoritĂ© â et la peur de la castration puissent expliquer lâentiĂšretĂ© du processus de crĂ©ation de lâidentitĂ© du sujet. En effet, elle note que cette thĂ©orisation nie toute possibilitĂ© de variation historique de ce que le fĂ©minin et le masculin peuvent reprĂ©senter symboliquement.
Scott retient toutefois de la psychanalyse cette capacitĂ© Ă penser un sujet tiraillĂ© et non unifiĂ©, et lâimportance de prendre en compte les dimensions Ă©rotiques et liĂ©es au fantasme, et donc la sexualitĂ©, dans lâanalyse du genre. Alors que la sexualitĂ© Ă©tait comprise chez les thĂ©oriciennes matĂ©rialistes avant tout comme un lieu dâappropriation et dâexploitation, elle sera, pour les thĂ©oriciennes post-structuralistes, un domaine Ă partir duquel explorer les tensions, contradictions, renversements et excĂšs qui participent Ă la construction des identitĂ©s de genre.
Empruntant Ă Foucault sa conception du pouvoir comme non unifiĂ© et non cohĂ©rent â loin donc des analyses marxistes â et Ă Derrida une approche par la dĂ©construction, Scott affirme que, plutĂŽt que de prĂ©supposer la binaritĂ© de genre, il faut sâintĂ©resser Ă la façon dont cette binaritĂ© opĂšre contextuellement, pour mieux la dĂ©placer ou la renverser [Scott, 1988b]. Il faut donc historiciser et dĂ©construire les termes de la diffĂ©rence sexuĂ©e (sexual difference, entendue ici au sens de la diffĂ©rence que le genre exprime et Ă laquelle il donne sens) plutĂŽt que de les reproduire par des analyses qui les prennent pour objet sans jamais les remettre en question.
En dĂ©coule une dĂ©finition de ce quâest le genre qui comprend deux dimensions : « Le genre est un Ă©lĂ©ment constitutif de rapports sociaux fondĂ©s sur des diffĂ©rences perçues entre les sexes, et le genre est une façon premiĂšre de signifier des rapports de pouvoir ». En affirmant que le genre est fondĂ© sur des « diffĂ©rences perçues entre les sexes », elle introduit un Ă©cart radical entre sexe et genre qui laisse la place Ă une exploration des multiples façons dont, historiquement, le genre a pu ĂȘtre Ă©laborĂ©, Ă partir de et en tension avec ces diffĂ©rences perçues. Dans cet Ă©cart, se logent des reprĂ©sentations symboliques chargĂ©es de signifier le genre puisquâil nâest pas identique au sexe, reprĂ©sentations dont les possibilitĂ©s mĂ©taphoriques sont rĂ©gulĂ©es par les rapports de pouvoir mais aussi illimitĂ©es : les qualitĂ©s associĂ©es aux unes et aux autres selon les Ă©poques et les contextes varient et peuvent ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ©es.
Teresa de Lauretis: volontĂ© de dĂ©centrer la thĂ©orisation du genre de la question de la diffĂ©rence sexuĂ©e pour Ă©viter son universalisation intempestive. Cependant, elle accorde Ă la sexualitĂ© une place plus centrale dans son analyse que ne le fait Scott. La diffĂ©rence sexuĂ©e nâest pas le seul langage qui vĂ©hicule et produit du genre. Ce sujet qui se constitue toujours comme sujet genrĂ© lâest aussi « dans lâexpĂ©rience de la race, de la classe et des relations sexuelles, un sujet par consĂ©quent qui nâest pas unifiĂ© mais plutĂŽt multiple, et non tant divisĂ© que contradictoire ». Selon de Lauretis, il nous faut prĂȘter attention aux intĂ©rĂȘts qui motivent ces dĂ©constructions : dĂ©construire le genre au nom de lâĂ©galitĂ© amĂšne ainsi certainement Ă rĂ©inscrire la centralitĂ© de la diffĂ©rence sexuĂ©e dans le discours hĂ©gĂ©monique â un dilemme Ă©galement notĂ© par Joan W. Scott [1988a]. Les thĂ©oriciennes post-structuralistes entreprennent de ce fait un pas de cĂŽtĂ© important au regard aussi bien des tenantes du courant matĂ©rialiste que de ce quâil est convenu dâappeler le fĂ©minisme libĂ©ral, Ă savoir un courant politique axĂ© sur la revendication de droits et dâĂ©galitĂ© pour les femmes (sans remise en cause des structures dâoppression ou de la binaritĂ© du genre).
Performativité du genre, Judith Butler
Encadré 7. Judith Butler : Trouble dans le genre
Gender Trouble paraĂźt en 1990 et connaĂźt rapidement un immense succĂšs. Il sâimpose comme un ouvrage majeur pour thĂ©oriser le genre. Il discute et critique de nombreuses thĂ©ories allant de lâanthropologie Ă la psychanalyse : LĂ©vi-Strauss, Freud, Lacan, Wittig, Rubin, Kristeva, Foucault. Il est impossible dâen rĂ©sumer la richesse ou la complexitĂ© des arguments. On peut toutefois noter ce que le champ des Ă©tudes de genre a retenu en prioritĂ© de lâouvrage. Tout dâabord, la proposition thĂ©orique de Butler de la performativitĂ© du genre implique non seulement que lâidentitĂ© de genre nâest en rien naturelle, mais que le sexe biologique est lui aussi socialement construit, par lâidentitĂ© de genre. Pour Butler, il nây a pas de « fait » biologique qui existerait en dehors des significations dont le corps est investi. Ainsi, « le sexe est, par dĂ©finition, du genre de part en part » [Butler, 2005, p. 71]. Butler critique donc la « mĂ©taphysique de la substance » â le fait de percevoir le genre et le sexe comme naturels et stables â et dĂ©finit, dĂ©voile le genre « comme un faire, mais non le fait dâun sujet qui prĂ©cĂ©derait le faire ».
Outre cette dĂ©naturalisation radicale du sexe, Trouble dans le genre, comme dâautres approches post-structuralistes du genre, articule le genre, le sexe, la sexualitĂ© et le dĂ©sir. En effet, Butler affirme que les individus ne sont « intelligibles », reconnus en tant que personnes, que dans la mesure oĂč ils sont genrĂ©s et performent le « bon » genre, câest-Ă -dire un genre alignĂ© avec le sexe et avec une orientation sexuelle vers le « sexe » opposĂ©. Il y a donc ainsi des « genres intelligibles » et des genres non intelligibles. Le travail social, psychique et Ă©motionnel de la norme de genre consiste alors Ă maintenir lâapparence dâune cohĂ©rence entre ces trois dimensions, et Ă Ă©loigner les Ă©lĂ©ments qui introduiraient des discontinuitĂ©s et des incohĂ©rences.
Parmi les pratiques rĂ©gulatrices du genre figure de façon premiĂšre et primordiale lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ©, car elle nĂ©cessite la production dâune binaritĂ© et dâune hiĂ©rarchie entre fĂ©minin et masculin. En effet, lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© prĂ©suppose que du sexe dĂ©coule un genre et de ce genre un dĂ©sir orientĂ© uniquement vers le « sexe » opposĂ©. DĂšs lors le dĂ©sir reflĂšte le genre, et rĂ©ciproquement le genre se traduit en dĂ©sir. Ainsi, lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© participe Ă la « mĂ©taphysique de la substance » qui caractĂ©rise le genre car elle nĂ©cessite deux genres, binaires et opposĂ©s. Cette consolidation du genre comme univoque et binaire, et de la sexualitĂ© comme unidirectionnelle, participe et garantit selon Butler la domination masculine et lâhĂ©tĂ©rosexisme, Ă savoir la norme imposant lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© comme seule sexualitĂ© acceptable.
Pour illustrer lâidĂ©e centrale que la performance de lâidentitĂ© de genre, Ă©ternelle rĂ©pĂ©tition stylisĂ©e de la fĂ©minitĂ© ou de la masculinitĂ©, est une copie sans original, Butler utilise plusieurs exemples. Elle interprĂšte ainsi les performances de drag queens comme des parodies du genre fĂ©minin soulignant que la parodie, dans son caractĂšre outrancier, rĂ©vĂšle justement que la fĂ©minitĂ© est artificielle. Elle utilise aussi lâexemple du modĂšle du couple lesbien butch/femme (lesbienne masculine/fĂ©minine) dont elle affirme quâil reproduit, mais de façon ironique, la relation de genre hĂ©tĂ©rosexuelle au sein de lâhomosexualitĂ©. Ainsi, mĂȘme les sexualitĂ©s subversives sâexpriment dans les termes binaires et hiĂ©rarchisĂ©s du pouvoir, cependant sans le rĂ©pliquer. En effet, elles dĂ©placent et redistribuent les possibilitĂ©s autour de la relation phallique fĂ©minin/masculin qui symbolise le pouvoir. AdoptĂ© dans le cadre lesbien, le couple « hĂ©tĂ©ro » butch/femme met en relief que la norme hĂ©tĂ©rosexuelle est elle aussi construite.
Ainsi, contre Wittig, Butler affirme quâil nây a pas dâen-dehors du genre et des normes hĂ©tĂ©rosexuelles. Alors que Wittig affirme que la lesbienne « nâest pas une femme » et se situe en dehors du genre et de lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ©, pour Butler cette proposition reproduit, dans son rejet mĂȘme de lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ©, la binaritĂ© entre homosexualitĂ© et hĂ©tĂ©rosexualitĂ©. Butler rappelle quâil y a dans les pratiques homosexuelles des structures psychiques hĂ©tĂ©rosexuelles et vice versa. PlutĂŽt que de reproduire la dichotomie hĂ©tĂ©ro/homo, Butler propose donc de la troubler.
Trouble dans le genre sâouvre et se clĂŽt sur une rĂ©flexion politique sur le fĂ©minisme. Pour Butler, faire des « femmes » le sujet et la fondation du projet fĂ©ministe constitue un danger. Reprendre la matrice culturelle binaire du genre, câest forcĂ©ment exclure celles et ceux qui ne sont pas « lus » ou identifiĂ©s comme possĂ©dant le « bon » genre. Le livre se clĂŽt avec une invitation Ă utiliser la parodie comme mode dâaction politique. Butler rappelle que les injonctions Ă ĂȘtre un « bon » sujet genrĂ© sont traversĂ©es de contradictions et sujettes Ă des Ă©checs car sexe, genre et dĂ©sir hĂ©tĂ©rosexuel ne sont pas toujours alignĂ©s. Dans ces Ă©carts se loge la possibilitĂ© de reconfigurations complexes pour chaque individu.
Il est donc possible pour le sujet de « dĂ©faire le genre », pour reprendre le titre dâun de ses ouvrages ultĂ©rieurs, en introduisant des discontinuitĂ©s et des incohĂ©rences entre sexe, genre et dĂ©sir sexuel. Ces discontinuitĂ©s font apparaĂźtre le caractĂšre fictif du genre et les rĂ©gulations normatives qui le produisent comme artificielles. Plus quâĂ une Ă©radication, la thĂ©orisation butlĂ©rienne du genre invite Ă une dĂ©stabilisation, « par lâhyperbole, la dissonance, la confusion interne et la prolifĂ©ration » [Butler, 2005].
La frontiĂšre qui sĂ©pare la thĂ©orisation fĂ©ministe post-structuraliste de la thĂ©orie queer est remarquablement difficile Ă tracer ou Ă identifier. Non seulement le qualificatif queer a tout dâabord Ă©tĂ© forgĂ© et utilisĂ© par de Lauretis pour qualifier son approche thĂ©orique, mais Butler est Ă©galement considĂ©rĂ©e comme une figure pionniĂšre de la thĂ©orie queer, quand bien mĂȘme Trouble dans le genre se prĂ©sente avant tout comme un ouvrage de thĂ©orie fĂ©ministe.
Encadré 8. Paul B. Preciado : technologies de genre et de sexe, et biopolitique queer
à travers plusieurs ouvrages [Preciado, 2000 ; 2008], le philosophe espagnol Paul B. Preciado propose une critique des systÚmes de technologies de genre et de sexe, et invite à repenser le sexe et le genre non pas comme des identités, mais comme des technologies de pouvoir, pouvant donner lieu à des contre-pratiques permettant aux corps de retrouver leur souveraineté dans un monde capitaliste « pharmacopornographique ».
ThĂ©oricien queer et trans, Preciado sâinspire en particulier de Wittig, Foucault, Haraway, Derrida, et Butler, pour affirmer, dans une perspective de dĂ©construction Ă©pistĂ©mologique radicale, que le sexe et le genre sont des artefacts, les produits de technologies de pouvoir qui se prĂ©tendent naturelles. Cette perspective dĂ©constructive est cependant articulĂ©e Ă une perspective politique productive, Ă savoir le dĂ©sir â qui fait Ă©cho aux luttes LGBTQI et en particulier transgenres et intersexes â de libĂ©rer les corps des rĂ©gimes technologiques qui les asservissent dans des systĂšmes de genre et dâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© imposĂ©s. En ce sens, il propose Ă©galement des contre-pratiques, contre-disciplines corporelles, sexuelles, technologiques pour sâĂ©manciper de ces systĂšmes.
Dans son Manifeste contra-sexuel [2000], Preciado affirme que la sexualitĂ© est une technologie et non une identitĂ© : « En tant quâorgane et en tant que pratique, le sexe nâest ni un lieu biologique prĂ©cis ni une pulsion naturelle. En fait le sexe est une technologie de domination hĂ©tĂ©rosociale qui rĂ©duit le corps Ă des zones Ă©rogĂšnes en fonction dâune rĂ©partition asymĂ©trique du pouvoir selon les genres (fĂ©minin/masculin), de maniĂšre Ă ce que coĂŻncident certains affects avec certains organes, certaines sensations avec certaines rĂ©actions anatomiques » [p. 24]. Le systĂšme de genre hĂ©tĂ©rosexuel opĂšre ainsi par rĂ©duction de la sexualitĂ© Ă la gĂ©nitalitĂ©, et une rĂ©duction de lâimpulsion sexuelle au pĂ©nis, alors que la sexualitĂ© pourrait concerner toutes les zones du corps.
Pour contrer cette technologie de sexe et de genre, Preciado propose de nouvelles technologies contra-productives comme les pratiques de pĂ©nĂ©tration anale ou la « godotectonique », Ă savoir lâutilisation de godes (pĂ©nis artificiels) et lâutilisation de parties corporelles, telles que les bras ou les jambes, comme des godes. En effet, il affirme que ces pratiques ne sont pas associĂ©es Ă un genre, elles ne sont pas « naturelles », et mettent tous les corps en Ă©quivalence, capables dâoccuper de multiples positions (fĂ©minine, masculine, perverse).
Sa focalisation sur la corporĂ©itĂ© du genre, et sur la façon dont les systĂšmes technologiques de genre et de sexe transforment et altĂšrent les corps, amĂšne Preciado Ă une critique du capitalisme quâil nomme « pharmacopornographique », fondĂ© sur lâinjection massive dâhormones de synthĂšse (pilule, Viagra, testostĂ©rone, antidĂ©presseurs, etc.). Il sâagit selon Preciado, reprenant lâanalyse foucaldienne de diffĂ©rents rĂ©gimes historiques de la sexualitĂ©, dâun nouveau rĂ©gime de vĂ©ritĂ© du genre et du sexe, fondĂ© sur des pratiques biomĂ©dicales (la pharmacologie) et mĂ©diatiques (la pornographie) permettant de contrĂŽler la subjectivitĂ© et le corps des individus.
Prenant lâexemple de lâinvention de la pilule au dĂ©but des annĂ©es 1950, de son expĂ©rimentation sur des femmes racisĂ©es Ă Porto Rico et de sa prescription massive malgrĂ© ses effets secondaires dramatiques sur la santĂ© des femmes, Preciado rappelle que la pilule, par un artifice hormonal, recrĂ©e des femmes « naturelles » en simulant le cycle menstruel artificiellement. Ce nouveau rĂ©gime biopolitique a pour objectif de « contrĂŽler la sexualitĂ© des corps codifiĂ©s comme femmes et faire Ă©jaculer les corps codifiĂ©s comme hommes » [Preciado, 2010, p. 247]. Pour « pirater » cette technologie de genre et de sexe oppressive, Preciado utilise un gel Ă base de testostĂ©rone pendant lâĂ©criture de son livre Testo Junkie [2008] et documente les effets de cette contre-pratique sur son corps et sa subjectivitĂ© de genre.
Utiliser son corps pour sâextraire des normes, rĂ©clamer une souverainetĂ© en tant quâĂȘtre vivant, ce programme politique peut sâappliquer non seulement aux catĂ©gories de sexe et de genre mais Ă toutes les catĂ©gories dĂ©finies par des rapports politiques tels que la race, la migration ou le capacitisme.
6) Vers une théorie intersectionnelle du genre
Des concepts pour penser l'articulation des rapports sociaux et la formation des identités
Davis / Collins / Crenshaw
Encadré 9. Kimberlé W. Crenshaw : intersectionnalité structurelle et politique
Dans un second article, Crenshaw [2005 (1991)] dĂ©veloppe son analyse en lien avec les politiques de lutte contre les violences faites aux femmes et les discours fĂ©ministes et antiracistes qui les soutiennent. Crenshaw distingue tout dâabord trois formes dâintersectionnalitĂ© :
1) lâintersectionnalitĂ© structurelle, qui place les femmes de couleur Ă lâintersection de plusieurs rapports sociaux qui les rendent vulnĂ©rables et les invisibilisent dans les politiques publiques ;
2) lâintersectionnalitĂ© politique, qui concerne la façon dont les mouvements sociaux et les acteurs collectifs qui luttent contre les violences faites aux femmes ou contre le racisme omettent la plupart du temps de prendre en compte lâexpĂ©rience des femmes de couleur dans lâĂ©laboration de leurs revendications et de leurs actions ;
3) lâintersectionnalitĂ© reprĂ©sentationnelle, qui concerne la façon dont les femmes de couleur sont (mal) reprĂ©sentĂ©es dans la culture populaire et les mĂ©dias amĂ©ricains.
SâintĂ©ressant aux politiques californiennes de lutte contre les violences faites aux femmes, Crenshaw note comment les politiques publiques tendent Ă ignorer les besoins des femmes de couleur ou Ă renforcer leur vulnĂ©rabilitĂ©. Elle prend lâexemple des dĂ©marches que doivent effectuer les femmes immigrĂ©es victimes de violences conjugales, qui sont protĂ©gĂ©es par des mesures lĂ©gales, mais dont la prĂ©caritĂ© Ă©conomique et linguistique les empĂȘche souvent de rĂ©unir les preuves nĂ©cessaires Ă la reconnaissance de leur prĂ©judice. Ainsi, si formellement la loi sâadresse Ă toutes les femmes, en pratique, seules certaines femmes privilĂ©giĂ©es pourront ĂȘtre reconnues victimes. Cet effet diffĂ©rentiel des politiques censĂ©es amĂ©liorer la situation des femmes constitue ce que Crenshaw dĂ©signe par intersectionnalitĂ© structurelle.
En parlant dâintersectionnalitĂ© politique, Crenshaw cherche Ă dĂ©signer un autre effet, celui qui veut que les femmes racisĂ©es soient situĂ©es dans deux groupes, les personnes racisĂ©es dĂ©fendues par les groupes antiracistes dâune part, et les femmes dĂ©fendues par les fĂ©ministes dâautre part, dont les prioritĂ©s politiques peuvent parfois ĂȘtre en contradiction. Crenshaw donne pour exemple lâimpossibilitĂ© Ă laquelle elle fut confrontĂ©e dâobtenir et de rendre publiques des statistiques sur la violence conjugale par quartier Ă Los Angeles. En effet, vu lâintensitĂ© de la sĂ©grĂ©gation ethnique spatiale dans la ville, les acteurs locaux dĂ©fendant les minoritĂ©s ethniques dans les quartiers sâopposaient Ă rendre ces statistiques publiques. Lâampleur de la violence conjugale dans les quartiers dĂ©favorisĂ©s, dans lesquels les habitants sont majoritairement issus des minoritĂ©s ethniques serait en effet de nature Ă renforcer les stĂ©rĂ©otypes nĂ©gatifs selon lesquels les hommes de ces communautĂ©s sont plus violents. La question de documenter et de mettre en place des mesures pour protĂ©ger les femmes noires et latinas se trouve donc stratĂ©giquement exclue de lâagenda politique prioritaire de ces mouvements.
ParallĂšlement, Crenshaw analyse les efforts des coalitions luttant contre les violences faites aux femmes pour prĂ©senter celles-ci comme transversales Ă toute la sociĂ©tĂ© et note leur caractĂšre problĂ©matique : en effet, si ce discours a pour but avouĂ© de ne pas reproduire les stĂ©rĂ©otypes concernant la violence supposĂ©e plus grande des communautĂ©s noires et immigrĂ©es, il a aussi pour effet direct de focaliser lâattention sur lâexpĂ©rience des femmes privilĂ©giĂ©es â blanches, de classe moyenne â, invisibilisant par lĂ mĂȘme celle des femmes marginalisĂ©es de façons multiples, pour lesquelles la violence conjugale est liĂ©e Ă la pauvretĂ©, la vulnĂ©rabilitĂ© Ă©conomique, le harcĂšlement policier, le racisme systĂ©mique, le statut lĂ©gal, etc. Cette stratĂ©gie aboutit alors Ă proposer des programmes de lutte contre les violences conjugales qui ne sont pas adaptĂ©s aux besoins des femmes racisĂ©es.