Derrière chez nous il y a une forêt. Une toute petite forêt, un sous-bois à peine, on y pénètre par le pont qui se trouve derrière le camping municipal. J’y pense pas mal en ce moment, enfin comme tout le monde, tu sais pourquoi, je vais pas revenir là-dessus.
Hier matin encore quand je me suis réveillée je pensais à la forêt.
Chez les colons la forêt incarnait l’espace sans lois où seuls s'aventuraient les trafiquants, les marginaux, c’était le territoire des premières nations, l’espace liminaire entre le rivage et la ville où une femme arborant un A flamboyant brodé sur la poitrine et un petit enfant dans les bras était exilée, l’immensité sombre où le diable recrutait les puritains égarés le soir de Sabbat. La lisière c’était le seuil au-delà duquel la civilisation est happée par le gouffre.
Pour moi la forêt c’était surtout les vacances. Souvent avant de dormir je pense à quand j’étais petite et que j’étais dehors. Les petites filles dans la rivière, la trace des sangliers, les médaillons en argent perdus par des gens d’un autre temps qu’on retrouve rouillés sous le lierre. Malgré ce qu’on pourrait croire, la Babayaga elle, était dans le grenier de ma nourrice polonaise ou dans un placard rue Mouffetard.
Une seule fois dans la forêt on avait eu peur. C’est pas tous les jours qu’une bande de gamins en uniforme scout tombe sur des pieux, des barbelés et des trous d’obus. Mais ça c’est parce que ma région n’a pas encore enlevé toutes les reliques de la Première Guerre Mondiale. On a enjambé les quadrillages horizontaux de barbelés avec notre marmite cabossée et 10 kilos de pommes dans les bras et on est vite passés à autre chose.
C’est pas vrai il paraît. Cette enfance proche de la nature je veux dire. Si on écoute les souvenirs de nos mères, on passait nos journées enfermés à l’intérieur à regarder les dessins animés, Les Malheurs de Sophie, Olive et Tom et puis plus tard toutes les saisons de Naruto avec la connection AOL qui plante.
Toujours est-il que je suis sortie de la forêt, et elle aussi est sortie de ma tête, elle est devenue étrangère, j’ai grandi et si j’y retourne parfois c’est sur les chemins tracés de randonnée.
Et pourtant c’est quand je suis devenue adulte et que j’ai fini par trouver un travail dans ma région d’enfance, quand ce qu’on pouvait attendre de la vie a finalement commencé à s’imbriquer comme une ligne droite que je me suis remise à penser à la forêt. Dans le bus qui m'emmenait au travail, quand le travail existait encore, tu sais de quoi parle, je suis retombée nez à nez avec elle.
Le bus régional qui relie ma maison à mon travail passe par les abords voire en plein milieu de la forêt. J'ai une heure de route dans un paysage d’hiver où la forme compliquée des arbres s’efface dans la brume. Une heure de répit dans un environnement encore flou qu’on observe un peu endormis à travers les vitres embuées du matin et qu’on devine à peine dans les ombres du soir. C’est assez rare dans ma région de ne pas savoir conduire, c’est un bus presque vide qui avance sur la petite route défoncée. Retraités en goguette, convocation au tribunal, odeur de tabac froid, sourcier amateur, rendez-vous Pôle Emploi, lycéennes, étudiants de l’IUT du coin, j’aime bien notre faune clairsemée qui se réveille doucement dans les tous premiers rayons du soleil d’hiver.
Ce paysage qu’on traverse chaque jour n’a pas toujours été vide. Il y a quelques dizaines d’années quand la région était à la pointe de l'industrialisation, c’est toute la population ouvrière qui arpentait le paysage d’hiver, j’ai entendu tout ça dans les souvenirs de ma mamie. Mais j’écoutais à peine. Et maintenant chaque matin surgit devant moi cette forêt fantôme où se dressent les squelettes noirs des usines rouillées, la peinture des anciens cafés qui s’efface, les ruines de la salle de bal où nos grands-parents allaient danser. On ne s’arrête plus, le bus file vers un autre vie, l’autre monde est oublié maintenant, mangé par les herbes folles, sous terre, cassé, doigts raidis d'arthrite, dos bousillé, AVC à peine le travail terminé, un an en fauteuil puis bam nouvel AVC et c’est tous les anciens collègues de l’usine, enfin ceux encore vivants, qui se retrouvent à manger des gâteaux à la crème de beurre et du café au lait après la messe. Le maire a dit, arrêtez de parler de la région comme ça, on ne sortira jamais de notre image arriérée. Pourtant c’est magnifique les chardons à côté de l'hôpital, les ruines, les seringues dans la poubelle, 500 grammes d’herbe dans un sac à dos Eastpack, l’hiver, la neige, les châteaux sous la pluie, un connard qui vend des acides en serrant l’épaule de cette fille aux longs cheveux lisses, tout ça c’est douloureux et c’est triste mais je me répète c’est si beau que tous les matins les souvenirs brûlent dans ma poitrine. La prochaine fois que je rentrerai du travail je sortirai du bus, j'enjamberai le fossé qui sépare la route de la forêt et j’irai me noyer dans l’eau boueuse du ruisseau qui continue à couler malgré les années.
La forêt est interdite en ce moment, peut-être pour plusieurs mois encore. Je ne vais plus au travail, impossible de savoir quand je pourrais y retourner mais je me sens apaisée, la seule image de cette vie à laquelle je pense encore vaguement c’est le chemin du bus, à sa forêt morte et son ruisseau plein de boue. Ça ne me manque pas cela dit, les perspectives d’avenir toutes droites qui avaient fini par se tracer sans que j’ai vraiment un mot à en dire, comme ça arrive souvent je pense, se sont effondrées. Ce qu’il en reste est en suspens, pendant un temps je n’ai plus ressenti ce besoin d’étrangeté. A la maison les jours passent lentement mais la vie est plutôt tranquille.
Et puis finalement hier soir, il faisait chaud comme un soir d’été, mon cerveau pulsait, j’étais dans mon lit à cause du premier jours des règles. Après avoir vomis de douleur dans l’évier j’avais fini par m’allonger, toute transpirante et glacée. Les crampes irradiaient dans ma nuque, dans mon dos, dans mes reins, dans mes jambes. J’ai passé la journée à serrer mes draps contre mon ventre, à m’endormir puis à me réveiller brutalement, nauséeuse et prise de vertige. Les heures sont passées comme ça et puis le jour a fini par se coucher, les lampes électriques n’étaient pas encore allumées, c'était le moment où la lumière est plus chaude et ma chambre toute dorée.
Alors brusquement je me suis levée, j’ai dévalé les vieux escaliers en bois, j’ai tiré de toutes mes forces la porte de l’immeuble et je me suis mise à courir. J’ai couru sur le goudron encore tiède, mes poumons et ma gorge se sont aussitôt mis à brûler. J’ai oublié les voitures de police qui patrouillent dehors, j’ai oublié le voisin qui les a déjà appelé deux fois, j’ai oublié les gars sur le trottoir qui se sont fait embarquer et j’ai continué à courir. Je suis passée derrière les barrières des travaux, j’ai longé la voie ferrée, je suis passée sous le tunnel où il y a écrit “ACAB” et “Gilets Noirs”, j’avais le cerveau qui partait en vrille et enfin de l’air frais sur mon visage trempé.
J’ai atteint la rivière à l’heure où les chauve-souris sortent. On les distingue à peine tant leur vol est rapide mais on peut bien voir leurs ailes quand elles passent sous un réverbère. Plusieurs voitures sont stationnées dans l’ombre. Dans la pénombre rougit la cendre d’une cigarette qui se consume, quelques silhouettes remuent derrière les vitres relevées. Le soleil est sur le point de se coucher, le ciel est violet, la rivière reflète des couleurs toutes chaudes on a envie de se pencher et de l’avaler toute entière, un héron glisse et fends d’un trait net l’eau lumineuse. Je reprends ma course et je finis par déboucher sur le petit pont en bois derrière le camping. De l’autre côté de l’eau, le gouffre béant.
Dans la forêt où j’ai pénétré les ombres grandissent mais toutes les petites plantes luisent encore des dernières lueurs du jour. Aïl des ours, feuilles détrempées, sève dégoulinante. Je me suis enfoncée sur le chemin de terre entre la rivière et un petit ruisseau, là où la terre est si humide que des milliers de petites feuilles rondes tapissent le sol. C’est joli de loin on dirait un tapis tout doux, ça l’est moins de près quand on peut distinguer les feuilles les unes des autres. La forêt est toute calme parce qu’on a plus le droit d’être ici désormais. Petite je n’aurais pas eu le droit d’y aller la nuit et quand tu es grande si il t’arrive quelque chose ce sera quand même de ta faute. Mais c’est la fin du monde et la lumière est encore belle. J’avance sur le chemin, vers les feuillages les plus touffus et les plus doux, décevants quand on les atteint, ceux plus loin sont peut-être plus beaux, c’est le piège des glycines comme dans les nouveaux contes de fées de la Comtesse de Ségur. Comme dans le conte un personnages apparaît sur le bord du chemin. Un homme tout flambant de vêtements de sport fluorescents est planté là, il s’étire au milieux des baselles. C’est le diable en sneakers Nike qui se prépare pour Sabbat. Il me regarde en coin, la forêt bruisse doucement, je passe devant lui en retenant mon souffle. Comme je baisse la tête j'aperçois cet énorme S qui brûle encore sur ma poitrine, SLUT ça pourrait dire, mais le diable secoue la tête, le langage n’a pas toujours de sens. J’avance sur le chemin, il ne me suit pas. La forêt débouche sur un champs que je ne connais pas. Tout dégagé, il est encore illuminé d’une soleil surréel. A droite du champs, les poutres d’une maison calcinée se détachent dans l'obscurité car le charbon est si lisse qu’il reflète des rayons du soir. Au milieu du champs le ruisseau poursuit sa course. C’est le même fil d’eau sale que j’ai regardé tous les matins dans le bus, malgré la chaleur il a l’air d’être restée dans sa boue de l’hiver. L’eau noire remplit mes poumons mais la brûlure sur ma poitrine s’estompe. Au bord il y a cette petite fille que j’ai connu à la maternelle. Celle qui vivait dans un cirque et qui était restée un mois. A l’époque elle était habillée en rose et ses cheveux blond, tous fins, étaient retenus par des barrettes en plastique de toutes les couleurs. Au bord du ruisseau elle a grandi, dans le soir bleu ses cheveux font comme un halo doré qui illumine la nuit tombée, ses bras et ses seins sont rougis par l’onde glacée. C’est la sirène du ruisseau boueux où je me suis noyée. Ma Loreleï est blonde et verte et sur le rivage où elle m’a tiré j’embrasse ses lèvres gelées.
Texte écrit en mai 2020 pour Blizzard Bizarre