Les TERFs, leur discours, et en quoi les discours "matérialistes" en France et notamment sur Twitter commencent à y ressembler un peu trop
Ceci est une version longue et en post du thread que jâai fait sur Twitter, dans le contexte du dĂ©bat sur un streamer Twitch trans qui a fait une vidĂ©o sur les TERFs, et sur sa lĂ©gitimitĂ© en tant quâhomme trans Ă aborder le sujet. Au sein de ce dĂ©bat, certaines personnes, qui tenaient un discours proche de celui des TERFs, ont rĂ©futĂ© ces accusations par le fait quâelles sont des femmes trans, dâoĂč un disclaimer important : ce post nâa pas pour but de "traiter des femmes trans de TERFs", mais de faire une critique Ă mon sens cruciale de la rhĂ©torique ML/WG/matfem/radfem, qui nâest pas spĂ©cifique aux meufs trans sur Twitter. TW transphobie trĂšs violente, biphobie, sexisme etc. Ceci est une analyse.
1 / La naissance du mouvement TERF
Le terme TERF est apparu en 2008 sur un forum tenu par des "fĂ©ministes radicales" ou radfems, pour sĂ©parer les radfems qui excluaient les femmes trans des autres. L'idĂ©ologie est, en elle-mĂȘme, nĂ©e avec la 2e vague du fĂ©minisme, dans les annĂ©es 70 : elle est directement liĂ©e Ă l'avĂšnement du sĂ©paratisme lesbien et Ă celui du lesbianisme politique, le noyau idĂ©ologique en Ă©tant le mĂȘme, en simplifiant : "homme = mal, prĂ©dateur, femme = pure, Ă protĂ©ger".
On notera la permĂ©abilitĂ© de ces discours envers les essentialismes d'extrĂȘme-droite: on notera Ă©galement, et c'est important, que considĂ©rer toute proximitĂ© avec l'homme comme sale, c'est aussi la naissance de la biphobie, en plus de la transmisogynie. Les TERFs, au fil du temps, ont repris cette idĂ©ologie et l'ont dĂ©veloppĂ© pour dire que les femmes trans sont des prĂ©datrices qui "violent le corps des femmes en se le rĂ©appropriant et rĂ©duisant la vraie forme femelle Ă un artĂ©fact" (Janice Raymond, The Transsexual Empire), et que les hommes trans sont des traĂźtres Ă leur genre ("les lesbiennes qu'on a perdu") et qu'ils sont endoctrinĂ©s Ă mutiler leurs corps, avec souvent l'argument de la dĂ©sirabilitĂ© ("des seins qui n'ont jamais connu la caresse d'un-e amant-e", Allison Bailey de la LGB alliance). Le livre "Irreversible Damage" inclut lâargument de lâautisme comme une raison de plus dâempĂȘcher les transitions des "jeunes filles autistes" qui sont mal Ă lâaise avec leur genre Ă cause du patriarcat.
Je tiens Ă souligner, si ce n'Ă©tait pas clair, deux choses : la premiĂšre, il s'agit lĂ d'un dĂ©veloppement Ă l'extrĂȘme de l'argument de base du masculin comme rĂ©pugnant (cf. lâargument trĂšs misogyne de la dĂ©sirabilitĂ© perdue dâun homme trans) et prĂ©dateur. La 2e, il est indĂ©niable que les hommes trans sont profondĂ©ment affectĂ©s par les discours TERFs (on pensera au livre "Irreversible Damage" qui est une pierre angulaire du TERFisme, au sujet... des hommes trans), donc dire qu'un homme trans n'a pas le droit d'en parler est erronĂ© et indĂ©cent.
2 / La proximité des discours matérialistes avec les discours TERFs
Cette partie est Ă replacer dans le contexte de lâexistence, sur Twitter, dâun groupe appelĂ© les mean lesbians (ML) et watermelon gays (WG), parti Ă la base dâun groupe dâamis et dont la portĂ©e politique sâest rĂ©pandu au cours de lâannĂ©e 2021. Ce groupe, bien que plutĂŽt prĂ©sent sur Twitter, nây est pas exclusif, et de nombreux espaces queers en France sont affectĂ©s par ces rhĂ©toriques.
A la base, les ML/WG/matfems (appelons-les MF pour l'abrĂ©viation) ne sont pas un groupe politique et n'avaient pas vocation Ă le devenir ; câest leur principal argument contre les critiques de leur idĂ©ologie, nier totalement lâexistence du groupe politique lui-mĂȘme. il est indĂ©niable cependant qu'actuellement un consensus idĂ©ologique s'est formĂ© parmi les membres du groupe. En partant du principe que la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle prĂ©cĂšde l'idĂ©ologie (par imitation de la dialectique de Marx :
1. Les catégories de genre sont immuables à l'échelle sociétale et l'appartenance à l'une ou l'autre des catégories par l'apparence précÚde une autodétermination ;
2. L'hétérosexualité est un terrain d'oppression et il faut la combattre (reprise du lesbianisme politique des années 70)
3. Les oppressions se réduisent à l'exercice brut, quasi mathématique, de différences extérieures de privilÚges.
Sur les débats twitter, ça se traduit grossiÚrement par :
"Il faut transitionner de façon visible et subir la transphobie pour ĂȘtre trans" (cf. 1 & 3)
"La biphobie n'existe pas mais est encourageable" (cf. 2 (en analysant la bisexualité comme hétéro + homo)) & 3)
"Les hommes trans ne peuvent pas parler de féminisme" (cf. 1 & 3).
Le problĂšme avec cette idĂ©ologie, c'est que les 3 points susnommĂ©s sont totalement, mais alors totalement, permĂ©ables au TERFisme. Sans mentionner de façon individuelle les quelques personnes qui sont passĂ© de l'idĂ©ologie MF Ă l'idĂ©ologie TERF, le fĂ©minisme MF n'a pas vocation Ă anĂ©antir les normes genrĂ©es, mais Ă se positionner dans une supĂ©rioritĂ© morale de pseudo-rĂ©appropriation de celles-ci. Le concept de devoir transitionner complĂštement et adhĂ©rer totalement aux classes de genre pour ĂȘtre pris au sĂ©rieux est compatible avec l'idĂ©ologie TERF, pour laquelle le monstrueux est tout ce qui sort de la division genrĂ©e de la sociĂ©tĂ©, qui justifient leur dĂ©goĂ»t biaisĂ© des personnes trans par cette non-appartenance aux divisions de sexe.
Le fait de placer les relations lesbiennes entre deux femmes comme pures, souhaitables, et au-dessus des autres, colle Ă la rĂ©utilisation par les TERFs des lesbiennes, et correspondent au mĂȘme noyau, "mĂąle = mauvais et sale".
Le fait de dire que les hommes trans ne peuvent pas parler des terfs, parce que, et je cite, "tu as voulu ĂȘtre un homme, assume", c'est une reprise quasi IDENTIQUE de l'argument TERF comme quoi les hommes trans sont des "traĂźtres Ă leur genre", car ils ont quittĂ© la catĂ©gorie femme, Ă protĂ©ger, et qu'ils sont devenus monstrueux.
La citation que je reprend est un tweet dâune matfem concernant le dĂ©bat en cours Ă lâĂ©criture de ce thread.
Mon but final, en faisant ce post, c'est dâexpliciter en quoi le rapprochement MF-TERF n'est PAS un ad hominem ni "traiter une femme trans de TERF", mais une critique du discours sous-jacent.
Je tiens aussi à mettre en garde toute personne en construction politique contre ce genre d'idées : peu importe combien les MF attaquent moralement, leurs idées restent réactionnaires. les 3 points susmentionnés sont compatible avec les TERFs, et la pente est glissante...
Critiquer de pipou pour ridiculiser et infantiliser tout opposant intellectuel, c'est pas un argument, c'est un ad hominem. rĂ©futer toute critique par "vous ĂȘtes transmisogynes" ou "vous ĂȘtes lesbophobes", c'est bas au possible.
Je tiens Ă finir le thread par une remise en contexte trĂšs importante : l'idĂ©ologie MF, tout comme l'idĂ©ologie TERF, est centrĂ©e sur une conception blanche, bourgeoise, valide des classes de genre, et que leur analyse en est trĂšs limitĂ©e. Leur conception de la-femme Ă dĂ©fendre correspond Ă lâidĂ©al rĂ©actionnaire de la femme, et leurs erreurs, Ă©videntes mĂȘme au sein de milieux privilĂ©giĂ©s, sont encore plus apparentes quand on parle de personnes racisĂ©es (dont la relation au genre et aux normes de genre est forcĂ©ment trĂšs diffĂ©rente), ou dont lâaccĂšs Ă la transition est conditionnĂ©e par la prĂ©caritĂ©, ou des personnes handicapĂ©es pour qui lâhumanisation nĂ©cessaire Ă lâassignation de genre est parfois absenteâŠ
En guise de conclusion, je vais revenir, quitte Ă passer pour « pipou », sur le point le plus important : reprendre les discours rĂ©actionnaires en se positionnant comme rĂ©aliste, matĂ©rialiste, câest exercer et projeter de la violence, qui nâa rien Ă faire dans nos espaces. Ce genre dâidĂ©ologie est dangereuse, et vouloir passer pour « les bons queers » ne vaut pas de jeter sous le bus tous ceux qui ne rentrent pas dans des assignations, pour le coup, hors-sol, et trĂšs, trĂšs loin de toute rĂ©alitĂ© matĂ©rielle.