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Roland Topor
EPISODE UN : LES PIRES CHOSES QUE TU AS VUS EN PRISON
Curiosité, fantasme, sensationnalisme.. et tu vas entendre cette question réguliÚrement. La prison est un univers mystérieux, mal connu, sombre, et toi, l'exploratrice, tu as sans doute des histoires qui font froid dans le dos à raconter.
Commençons avec le plus évident
Un mĂ©lange indescriptible de pression atmosphĂ©rique trĂšs Ă©levĂ©e, de tension Ă©lectrique dans l'air enveloppĂ© d'un silence pesant, entrecoupĂ©s de bruits sourds, qui semblent provenir de la brutalitĂ© mĂȘme. Hurlements .Une porte qui tremble sous des coups tambourinĂ©s, de nombreuses portes qui claquent, des portes si nombreuses pour aller d'un point Ă un autre.
Une architecture si outrageusement conçue contre l'humain. Elle est imposante, effrayante, souvent incomprĂ©hensible. Comment, mĂȘme d'un strict point de vue d'efficacitĂ© manageriale on a pu imaginer entasser autant d'individus ? Leur gestion, qui est rendue quasi-impossible dans cette prison toujours en surpopulation, est nĂ©cessairement tronquĂ©e de toute personnalisation. Des cellules, de l'emploi du temps. Le fonctionnel est tellement entravĂ© par l'immensitĂ© que la notion de vie est complĂštement inexistante.
L'odeur peut gĂȘner aussi. Ce n'est pas une question d'hygiĂšne en fait, c'est juste qu'en remarquant une odeur particuliĂšre au sein de la dĂ©tention, il m'est encore plus difficile d'en ignorer les contours. Tout comme on parle de l'odeur des hĂŽpitaux, qui semble personnifier l'angoisse contenu dans la notion d'hospitalisation, je crains et je dĂ©teste l'odeur de la prison car elle me rappelle lĂ oĂč je suis, au mĂȘme titre que les barbelĂ©s, les portiques, le bruit des clefs.
Au delĂ de choses ou situations choquantes que je peux ĂȘtre amenĂ©e Ă croiser c'est surtout l'intuition insupportable de me trouver dans un lieu de souffrance accumulĂ©e qui me place dans un Ă©tat nerveux difficilement contenue lorsque je sors de lĂ . Je garde l'odeur dans mes narines. Je garde le bruit dans mes oreilles. Je suis fatiguĂ©e comme si j'avais couru pendant des heures sous un soleil de plomb.
Pourtant j'essaye de me blinder, mais mĂȘme si je ne veux rien ramener dehors il y a toujours des  traces qui persistent au delĂ des portiques.
Atelier d'écriture, c'est notre deuxiÚme jour d'une semaine de quatre interventions. La veille, j'ai beaucoup parlé avec ce monsieur, algérien d'une cinquantaine d'année qui parle assez mal le français. Il ne prend pas la parole mais dÚs qu'on lui la tend il déverse un flot d'anecdotes désordonnées sur lui, sa vie au pays, ses enfants dont il a une photo. Il a l'air complÚtement à cote de ses pompes.
Ne sais pas comment écrire au juge, dérange un peu les autres détenus en leur posant pleins de questions sur comment communiquer ici, comment s'inscrire aux cours, comment cantiner ci ou ça. Comment prévenir la famille au bled qu'il est ici. Et moi, je pourrais pas le faire ? Il peut me donner l'adresse mail, il a du papier. Il n'écoute que d'une oreille quand je lui explique qu'il m'est impossible de faire ça. En fait il parle, l'air hagard, les yeux dans le vide. Il a vu que je l'écoutais, donc il continue de me parler mais il n'attend pas spécialement un retour de ma part.
De temps Ă autre, mes rĂ©actions le font avancer dans un sens mais il va vite repartir sur un autre sujet, sans connexitĂ© logique . Il ne s'adresse qu'Ă moi et me parle en continu ce qui me contraint Ă dĂ©laisser l'atelier pendant que les deux autres bĂ©nĂ©voles lâaniment.
Il attire mon attention sur un point prĂ©cis et veut absolument me donner un conseil : il m'explique qu'ici, au dĂ©but, il n'avait pas de brosse Ă dent, mais ça lui Ă©tait dĂ©jĂ arrivĂ© de se retrouver sans et donc il a pu se dĂ©brouiller. Ăa Ă l'air extrĂȘmement important pour lui de m'expliquer comment il faut s'y prendre : âĂcoute bien, tu prends ton doigt, et tu frottes avec le dentifrice ! Tu fais avec le doigt tu vois ? Tu frottes comme ça, comme ça, comme ça, avec le doigt !â
Il mime plusieurs fois le geste, avec beaucoup de sĂ©rieux, insiste sur l'importance de se brosser les dents, et sur lâingĂ©niositĂ© de ce moyen.
Bien sĂ»r, cette idĂ©e plutĂŽt instinctive, je l'avais dĂ©jĂ eu quand je m'Ă©tais retrouvĂ©e en galĂšre de brosse Ă dent.Â
Mais dorĂ©navant, quand je me rĂ©veille chez un pote aprĂšs avoir improvisĂ©  une soirĂ©e Ă l'extĂ©rieur et que je dois me brosser les dents comme ça, je me souviens de ce monsieur ,qui dĂ©blatĂ©rait comme sâil nâavait pas parlĂ© depuis un millier dâannĂ©e... et qui erre peut-ĂȘtre encore en jogging dans les couloirs de la prison, dĂ©sorientĂ© et loin de son pays
BĂNĂVOLEÂ EN PRISON : NI MISSIONNAIRE NIÂ MĂREÂ THERESA
S'il existe bien une dĂ©fiance largement rĂ©pandue envers les dĂ©tenus qui seraient, par nature, des individus fonciĂšrement mauvais, il existe des prĂ©supposĂ©s tout aussi gĂȘnant  vis Ă vis de la notion de bĂ©nĂ©volat.
Nous n'agissons pas pour l'argent, cela nous rend plus noble, l'abnĂ©gation entoure automatiquement notre action d'un halo de grĂące magique qui nous donne une lĂ©gitimitĂ© supplĂ©mentaire : dĂ©jĂ travailler en prison, c'est quand mĂȘme bien difficile, alors y aller gratuitement, ça c'est quelque chose !
Si je parle de mes activités,j'aurais automatiquement un retour positif « c'est bien ce que tu fais ! » sans que se pose la question de la vision de la prison, et de ce que ça implique en terme d'idées politiques. Alors que cette vision n'emporte pas l'unanimité.
Au premier abord, les gens ne font pas le lien entre le fait d'intervenir en prison et celui d'avoir un positionnement sur la question. L'interlocuteur n'en a peut-ĂȘtre rien Ă foutre de ce qu'il se passe dans les prisons, vous pourriez lui dire que vous faites du bĂ©nĂ©volat en maison de retraite ou dans une association de jardinage,pareil. C'est faire du bĂ©nĂ©volat qui est bien. Donner de son temps pour les autres, n'est ce pas. Nous, qui disposons du temps Ă notre guise, choisissons d'en redistribuer avec gĂ©nĂ©rositĂ© Ă ceux qui en ont besoin, altruistes que nous sommes.
Le corollaire de cette attitude qui consiste à amalgamer automatiquement le bénévolat à une action compassionnelle va non seulement ignorer le militantisme de notre action mais aussi donner un caractÚre trÚs bisounours à tout ça. Nous apportons le savoir, comme ça gratos, et on va changer le monde.
Les détenus, c'est trÚs important de leur dire qu'on est bénévole. Pas ( pas seulement?) pour nous la jouer désintéressé mais surtout pour qu'ils sachent que nous sommes « neutres » . On ne connaßt pas leur parcours,on ne va pas participer à la surveillance qui comprend  l'aspect physique mais aussi le suivi du dossier juridico-psychologico-disciplinair :JAP, JLD,SPIP, rapports d'expertises et autre travailleurs sociaux en folie.
Nous sommes juste des Ă©tudiants de passage. Ce n'est pas le mĂȘme type de rapport que tu peux avoir avec quelqu'un qui est en contact avec ton juge qu'avec une personne qui n'est pas insĂ©rĂ©e dans cette chaĂźne resserrĂ©e de management carcĂ©ral.
En gĂ©nĂ©ral, ils nous prennent pour des oufs. Ăa ne veut pas dire que nous sommes mal accueillis, au contraire, mais la dĂ©marche interpelle. C'est bien pratique car ça fait un point de dĂ©part pour un Ă©change.
A l'extérieur aussi, ça peut susciter l'incompréhension. Une fois, j'expliquais que je n'irais pas en prison si j'étais payé pour le faire.
Déjà intervenir en prison participe de la paix sociale et donc, à pérenniser le systÚme, mais j'assimilerais le fait de percevoir un salaire à de la compromission.
En Ă©tant bĂ©nĂ©vole, je peux conserver l'illusion d'une certaine indĂ©pendance, je peux continuer Ă vomir totalement ce systĂšme. Je ne pourrais jamais travailler en prison, je ne pourrais jamais ĂȘtre payĂ©e pour y aller et je ne comprends pas ceux qui le peuvent.
Bien sĂ»r, je suis soulagĂ©e qu'il y ait des gens biens qui le fassent. Mais je suis bien contente d'ĂȘtre une petite bĂ©nĂ©vole pour me sentir moins  complice des dysfonctionnements multiples de cette institution que je honnis. Je ne pourrais pas supporter cette idĂ©e.
Le bénévolat, ce n'est pas seulement de l'altruisme c'est  un engagement en rapport avec des valeurs, oserais-je dire une idéologie, et, reconnaissons le, surtout une position bien confortable.
LA PRISON CâEST LE CLUB MED
Cette affirmation, dans la bouche des dĂ©tracteurs de l'amĂ©lioration des conditions d'incarcĂ©rations semble ĂȘtre l'argument imparable, tu l'entendras au moins une centaine de fois si tu commences Ă t'intĂ©resser aux questions carcĂ©rales. Avec sa variante, « Mais la prison, c'est pas le club Med ! » pour s'insurger lorsque, dans l'esprit du français moyen on octroie aux dĂ©tenus des largesses bien trop gĂ©nĂ©reuses pour leur condition de sous-homme.
La tĂ©lĂ©, la ps3, le nutella, autant de symboles insupportables du confort moderne qui suffisent Ă donner mal au ventre Ă ceux qui rĂȘvent de chĂątiments plus sĂ©vĂšres, Ă ceux qui voudraient aseptiser totalement le quotidien de ces individus qui, par leurs actes ne mĂ©ritent plus leur place dans la sociĂ©tĂ©. Ce qui est si insupportable, c'est  devoir se confronter Ă l'idĂ©e que mĂȘme le pire des criminels est un ĂȘtre humain, qui mange la mĂȘme chose que toi, qui fume les mĂȘmes clopes que toi. Tu sais bien que la prison ce n'est pas le club med, mais, la moindre dose d'humanitĂ© qui s'y faufile, parfois sous une forme dĂ©risoire, anecdotique c'est un marqueur de moins de ce qui te sĂ©pare de ces gens dont tu veux t'assurer que vous ne partagez rien,.
La prison c'est le club med ? C'est vrai, c'est rageant, rageant de voir que mĂȘme en incarcĂ©rant des individus, mĂȘme en leur fournissant une dose d'humiliation quotidienne, en les infantilisant, certains  continueront Ă s'accrocher au peu qu'il leur reste pour rendre leur quotidien supportable.
Au delà du problÚme d'offrir des conditions de vie un peu trop décentes à des voyous, des assassins et pire encore, il y a surtout l'idée sous-jacente que la détente, le lùcher prise seraient incompatibles avec le séjour carcéral. Le séjour carcéral, c'est au moins pénitence, ennui, tension au mieux culpabilité,souffrance, disparition.
VoilĂ l'effet que devrait produire la prison, ĂȘtre dissuasive pas comme ce putain de Club Med.