De Dru à Kit
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Illustrations de Cassandra Jean ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/698374167105585152/dru-to-kit
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De Dru à Kit
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Illustrations de Cassandra Jean ©
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De Emma à Bruce
Cher Bruce,
J’espère que tu ne m’en voudras pas d’être un peu méditative aujourd’hui. Il ne reste plus personne à Blackthorn Hall à part Julian et moi, et une sorte de paisible silence règne sur la maison. Jules est à l’étage dans son studio et je suis assise sur le lit, en train d’écrire et de repenser à ces derniers mois.
Quelque chose prend fin, Bruce. Il se passe encore beaucoup de choses qui ne sont pas résolues, bien sûr : Kit qui est menacé par le Royaume des Fées, et ce qu’il peut bien se passer avec la Cohorte à Idris. Alec a établi un contact restreint avec eux, mais qui sait comment ça va évoluer. Néanmoins, au milieu de tout ça, quelque chose prend fin pour Julian et moi, et je ne sais pas ce qui va suivre.
(Ah, donc on fait dans le dramatique, Emma ? J’ai une petite idée. Lis la suite.)
Peut-être que c’est simplement parce que les entrepreneurs sont partis alors que je m’étais habituée à les entendre s’affairer toute la journée. Round Tom nous a fait un discours d’adieu lyrique qui (a) a duré cinq bonnes minutes, ce qui est très long pour que quelqu’un dise au revoir, et (b) était à la fois très aimable et incluait la phrase : « La passion et l’aventure vous accompagnent toujours, et je ne suis qu’un modeste constructeur d’habitations, j’espère donc ne jamais revoir aucun d’entre vous de toute ma vie. »
Ça a contrarié Julian. Je lui ai fait remarquer que les elfes ne pouvaient pas mentir, et il m’a fait remarquer que Round Tom n’avait pas du tout besoin de mentionner ça. Très juste. Julian a ajouté que ce n’était pas comme si le travail habituel de Tom pour les membres des Cours était dénué de rebondissements. Un autre bon point pour Jules. Les elfes sont les Créatures Obscures les plus mélodramatiques. En tout cas, plus dramatiques que les vampires, et ils passent leur temps à dire « oh je suis un mort-vivant, oh je suis maudit, que je mette plus d’eyeliner ».
Enfin bref, nous ne cherchions à devenir des amis proches de Round Tom. Il a fait du bon travail, et il s’est montré poli concernant la joie qu’il avait de quitter cette maison.
Une fois que lui et ses ouvriers étaient tous partis, nous nous sommes baladés un peu dans les jardins, mais Julian avait l’impression que chaque détail de la maison et du terrain était gravé dans son cerveau. Nous avons quitté la maison un moment pour aller le long du fleuve.
Il y a un petit parc en face de Chiswick de l’autre côté de la Tamise : c’est un réservoir naturel qui s’appelle le Leg O’ Mutton Reservoir, entouré d’une jolie promenade. (D’ailleurs, n’est-ce pas le nom le plus anglais que tu aies jamais entendu ? Pourquoi y a-t-il tant de trucs aussi charmants dans Londres ?) C’est un peu pénible parce que nous devons marcher plus d’un kilomètre et demi jusqu’au Barnes Bridge juste pour aller sur l’autre rive, mais c’était une agréable chaude soirée et c’était sympa de marcher, Julian et moi nous baladant tranquillement, l’une des choses que je préfère.
Julian avait préparé des sandwiches au poulet, et nous avions aussi emmené de la limonade. (Bruce, il se peut que j’aie développé une dangereuse addiction à la limonade britannique. Je suis certaine que c’est possible d’en trouver à Los Angeles, non ? C’est possible ?!) Nous nous sommes assis sur une petite couverture à côté du réservoir et avons regardé les cormorans qui pêchaient.
J’étais sereine, paisible, alors bien évidemment c’était le moment idéal pour tout gâcher en abordant un sujet désagréable. J’étais trop détendue pour me souvenir de m’en inquiéter.
- C’est tellement beau ici, ai-je commencé. Mais…
Julian s’est tourné vers moi, pas soucieux, simplement curieux, alors j’ai continué :
- Je ne suis pas sûre de vouloir vivre à plein temps à Londres. Je sais que nous venons de passer du temps, de faire des efforts et de dépenser de l’argent pour rénover le manoir de ta famille et tout ça.
J’ai cru que Julian allait être en colère, ou triste, alors je ne m’attendais pas vraiment à sa véritable réaction, que je décrirais comme un air « dérouté ».
- Je n’ai jamais pensé que nous vivrions ici à plein temps, a-t-il admis, comme si cette idée ne lui était jamais passée par la tête. J’ai supposé que nous partagerions notre temps entre LA et ici. Mais seulement si c’était ce que tu voulais.
Je ne sais pas pourquoi il a dit cette dernière phrase, mais il voyait certainement que je n’étais plus inquiète mais plutôt sur le point de l’embrasser.
- C’est-à-dire, moitié-moitié ?
- Peu importe, ce qui nous conviendra, a-t-il répondu avec un haussement d’épaules. Los Angeles quand il fait froid et qu’il pleut ici, Londres quand le soleil est brulant là-bas.
Et je l’ai embrassé à ce moment-là, alors je vais faire une ellipse sur les cinq minutes qui ont suivi, qui ne t’intéressent sûrement pas, Bruce. Il y a eu beaucoup de baisers au gout de limonade puis Jules m’a embrassé l’oreille (ce qui crée à chaque fois un feu d’artifice le long de ma colonne vertébrale) en disant :
- Chez moi, c’est là où tu es, tu le sais, ça ?
- Bien sûr.
C’était mignon et romantique de sa part de dire ça, mais il avait l’air plus sérieux.
- Non, je veux dire… a-t-il lâché en secouant la tête. Ce n’est pas comme si nous allions partager notre temps entre ma maison ici à Londres et ta maison là-bas à Los Angeles. J’ai aussi une maison à Los Angeles. Et tu as une maison ici. Blackthorn Hall appartient à ma famille et toi, Emma, tu es ma famille. Et nous serons toujours ensemble, a-t-il ajouté avec un regard intense. Sauf si ce n’est pas ce que tu souhaites. Tu es la seule personne pour qui j’aie jamais eu des sentiments, Emma. Et je veux que ça soit vrai pour le reste de ma vie.
Je n’ai pas eu à prendre le temps de réfléchir à ce que j’allais dire.
- Moi aussi.
J’avais déjà pensé à ce que ça signifierait pour nous de nous fiancer, mais j’ai l’impression que c’est trop tôt. Ce genre d’engagements, ces promesses, me semblent justes.
Il a souri et expiré, comme s’il avait été un peu nerveux. Puis il s’est levé et m’a tendu la main pour m’aider à me relever.
- Rentrons à la maison. J’ai quelque chose à te montrer, a-t-il annoncé.
- Je n’en doute pas.
D’habitude, quand je dis quelque chose comme ça, sur ce ton-là, ça nous mène à cinq autres minutes que je ne vais pas détailler ici. Mais tu sais, c’est Julian, il était obnubilé par cette idée, et nous sommes rentrés à la maison un peu plus vite qu’à l’aller.
Une fois arrivés, il est tout de suite monté dans la salle de bal. Je savais ce qu’il tramait, bien sûr : son projet secret sur lequel il travaillait depuis que nous sommes ici. Je l’avais un peu oublié, entre le fantôme, la malédiction et tout le reste, et je ne m’étais pas rendu compte qu’il avait continué pendant tout ce temps. Certainement tôt le matin avant que quiconque (ou le soleil) ne soit levé.
Il avait accroché un grand rideau devant, le blaireau, et j’allais me moquer de lui quand il l’a décroché, et j’ai vu la fresque en entier. Ça recouvre l’intégralité du mur et c’est magnifique. Toute la famille est là, tous les Blackthorn. Chacun est…
Non, ce n’est pas exact.
Parce que je suis aussi dans la fresque. Je suis juste là avec le reste de la famille, entourée. Chacun d’entre nous est au milieu de fleurs. Des fleurs blanches pour tous ceux qui ont disparu. Même Rupert est là, et les parents de Julian, dans un cercle de pétales blancs. Et Livvy tout en haut, enveloppée dans des ailes blanches.
Et des fleurs rouges pour ceux qui sont toujours là. Helen et Aline, Mark, Ty, Dru et Tavvy…
Je me suis mise à pleurer presque instantanément, tu vois, ces pleurs de joies, d’amour et d’émerveillement quand on est submergé par l’émotion.
- Ça te plait ? a demandé Julian.
Oui, ça me plait. C’est tellement beau et parfait pour ce moment, où des choses prennent fin et de nouvelles choses vont commencer. Et ça fait de cette maison Blackthorn Hall à juste titre… la maison des Blackthorn que je connais, que j’aime, pas les gens bizarres du siècle dernier qui étaient responsables de ce qui est arrivé. Ça me donne l’impression qu’une immense roue a tourné et que nous sommes à la fois au début et à la fin de quelque chose de nouveau et d’exaltant. Pour la première fois depuis que je suis arrivée ici, je suis allée m’assoir dans la chambre pour t’écrire et je me suis dit « Je suis dans notre chambre dans notre maison » et j’en suis contente.
Bonne nuit, Bruce. Je vais te poser sur une étagère quand j’aurai fini, celle de mon côté du lit. Félicitations : maintenant tu fais aussi partie de Blackthorn Hall.
Emma.
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Illustration d’Audrey Estok ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/697740081442832384/emma-to-bruce
De Jem et Tessa à Alec
Memo à l’attention du Consul Alec Lightwood
Re : Relations avec les elfes sauvages
Après plusieurs jours de tensions, nous sommes soulagés d’annoncer que les menaces à l’encontre de Christopher Herondale et Wilhelmina Carstairs semblent avoir été éliminées. Nous sommes entrés en contact avec Gwyn ap Nudd, de la Chasse Sauvage, qui nous confirme que la fée n’ayant prêté aucun serment connue sous le nom de Mère Hawthorn a été déplacée dans un lieu isolé, où elle sera détenue à l’avenir par la Chasse Sauvage.
Malheureusement, la sécurité de Christopher Herondale n’est toujours pas assurée sur le long terme. Je vous prie de trouver ci-joint, à loisir, de la correspondance personnelle contenant davantage de remarques et questions informelles.
Nous soussignés,
James Carstairs
Tessa Herondale-Carstairs
Cher Alec,
J’ai demandé à Jem d’écrire la partie formelle de ce rapport parce que ça me donne la migraine. Je m’en voulais de lui demander, mais il a balayé mes inquiétudes d’un revers de la main : apparemment aucun d’entre nous ne croirait la quantité de documents administratifs que les Frères Silencieux doivent remplir. J’en ai été étonnée parce que j’ai du mal à associer « administratif » et « Cité Silencieuse », mais bon.
Bref, le rapport est exact. Julian Blackthorn, intelligent comme il est, a contacté Gwyn, qui a accepté de s’occuper de Mère Hawthorn. (Julian n’en avait parlé à personne, évidemment, parce qu’il aime ses révélations spectaculaires, comme nous nous en souvenons tous très bien.) Après avoir eu si peur, c’était vraiment magnifique quand la Chasse Sauvage est apparue, a saisi Mère Hawthorn et nous a ramené Mina.
D’ailleurs, Mina est heureuse, en bonne santé et absolument pas bouleversée, contrairement à ses parents. Elle était ravie au plus au point de voir la Chasse Sauvage, et depuis elle n’arrête pas de nous dire avec enthousiasme qu’elle a rencontré beaucoup de chevaux et que les chevaux sont ses amis. Kit, bien sûr, est au moins aussi bouleversé que nous, si ce n’est plus. Il l’a à peine quittée des yeux depuis son retour. Il dormait même par terre dans sa chambre. (Nous y avons installé un clic-clac après les deux premières nuits). Ça l’a fortement ébranlé. Il n’a pas beaucoup souhaité en parler, mais c’est évidemment très pesant pour lui. Depuis l’incident, il a ce regard inquiet que nous lui connaissons bien. Nous craignons qu’il ne commence à comprendre ce que son héritage peut réellement signifier, même si nous avons tout fait pour l’en protéger.
Malgré l’aide de Gwyn, ni Julian ni nous ne savons ce qu’il s’est passé exactement entre la Chasse Sauvage et Mère Hawthorn, et nous sommes peu disposés à le demander. Nous savons que le Royaume des Fées peut être cruel, qu’il est le plus cruel envers son propre peuple, et qu’il a un sens de la justice et de la discipline particulier, qui semble parfois très… inhumain. Ceci dit, nous faisons confiance à Gwyn, notamment parce que nous faisons confiance à Diana Wrayburn. S’il dit que Mère Hawthorn n’embêtera plus Kit, nous le croyons.
Nous ne savons toujours pas parfaitement ce que Mère Hawthorn a dit à Kit pendant qu’ils étaient seuls – quand nous pouvions les voir, et Mina aussi, mais pas les entendre. D’après Kit, c’était seulement ce à quoi nous pouvions nous attendre, mais quand il est revenu vers nous, il avait les yeux hagards. Je voudrais pouvoir exiger de savoir ce qu’elle a dit, ou quelles étaient ses menaces ou révélations, mais je sais que je ne peux pas. Il nous parlera quand il sera prêt.
Cela dit, nous ne savons pas si Mère Hawthorn a des alliés qui pourraient aussi connaitre le secret de Kit. Peu importe comment elle a essayé d’amadouer Kit, nous savons qu’elle a des intentions hostiles. Nous l’avions rencontré à Buenos Aires, avant même de savoir que Kit existait, et elle était très claire. Ses mots me sont restés en tête : « Un Premier Héritier existe encore dans ce monde. Quand le Premier Héritier émergera, dans toute la terrible gloire née du sang de la Cour des Lumières, de celui de la Cour des Ténèbres et de celui des Nephilim, j’espère qu’il détruira les Chasseurs d’Ombres ainsi que le Royaume des Fées. J’espère que le monde entier sera perdu. »
Je ne peux pas regarder Kit – étendu sur le clic-clac dans la chambre de Mina, la main serrée autour d’une des lattes de son berceau, même quand il dort – et penser « terrible gloire ». Il est comme n’importe quel autre Chasseur d’Ombres, une sorte d’ordinaire peu ordinaire. Il aime les films et les soirées spaghetti et il se ronge les ongles. Il n’est qu’une personne, pas un destin.
Pour l’instant, très peu de gens connaissent l’héritage de Kit. Emma et Julian, bien sûr, toi et Magnus, Jace et Clary… même les frères et sœurs de Julian ne savent pas, ou connaissent seulement un vague semblant de vérité. Mais à qui d’autre Mère Hawthorn a pu en parler ? Pas à la Cour des Lumières, certainement : nous sommes tous les deux sûrs que la Reine aurait déjà pris des mesures pour s’emparer de Kit si elle savait. Kieran sait, évidemment, mais nous ne savons à quels membres de la Cour il a pu en parler (d’après Emma, Mark et Cristina connaissent la situation en partie seulement). Kieran est clairement un allié, et sa Cour lui est fidèle. Mais il est facile d’imaginer qu’un courtisan audacieux (ou un elfe sauvage) ait pu découvrir cette histoire et cherche à en tirer profit.
Nous ne pouvons pas ignorer la réalité : les secrets comme celui de Kit finissent par être découverts et ne peuvent pas être protégés indéfiniment. Le garder au sein d’un petit cercle d’amis de confiance, rien qu’entre les Chasseurs d’Ombres, ça fait quand même une douzaine de personnes.
Ce qui nous amène à notre première véritable demande : Magnus pourrait-il venir à Cirenworth rapidement, pour renforcer les sortilèges de protection contre les incursions de ceux qui pourraient vouloir du mal à Kit ? Nous devons reconnaitre que ce n’est qu’une solution temporaire, mais pour l’instant c’est le mieux que nous puissions faire.
Pendant ce temps, nous sommes d’avis (et nous sommes certains que tu seras d’accord) que nous devons essayer de devancer cette menace. Nous avons sollicité Kieran pour que ses espions prêtent attention aux possibles rumeurs au sujet de Kit qui circuleraient dans le Royaume. Serais-tu disposé à faire la même chose, via l’Alliance ? Nous savons que ce n’est absolument pas le bon moment pour toi. Si nous avions pu, nous aurions tout à fait choisi un moment moins politiquement précaire pour présenter ce problème à l’Enclave. Sache que nous te soutenons et serons toujours à tes côtés. Nous nous sommes peut-être retirés de la vie active des Chasseurs d’Ombres, mais nous serons toujours présents si tu as besoin de nous.
Tu as assumé toutes ces responsabilités à un si jeune âge. Ne semble-t-il pas que les responsabilités se présentent toujours à nous Chasseurs d’Ombres trop tôt à l’aube de notre vie ? Je regarde mon cher Kit et je sais. Nous savons tous ce qui se prépare, comme lorsque l’on sait que le soleil va se coucher sur une journée que l’on souhaiterait infinie. La longue journée ensoleillée de l’enfance de Kit est presque terminée. Je tremble à l’idée de ce qu’il va devoir affronter à la tombée de la nuit.
Avec toute notre amitié,
Jem et Tessa.
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/697286698428694528/jem-and-tessa-to-alec
De Emma à Cristina
Chère Cristina,
Je suis désolée, je suis désolée, vraiment désolée ! Je me rends compte que le message que je viens de t’envoyer n’a ni queue ni tête, alors après l’avoir lu, jette-le et lis cette lettre. J’étais un peu hystérique quand je l’ai écrit ; je voulais tout te raconter au sujet de Mina qui avait disparue pendant plusieurs jours, mais je ne pouvais pas. Et quand j’ai pu, je me suis complétement déchargée. Encore une fois, désolée.
C’était horrible de ne pas pouvoir te parler de ce qu’il se passait. J’ai toujours détesté la politique, je ne t’apprends rien… mais même si ta situation (et celle de Mark) est inhabituelle, la Cour des Lumières considère certainement que vous faites partie de la suite de Kieran, et on nous avait formellement interdit de révéler à l’une ou l’autre Cour que Mina avait été enlevée dans sa propre chambre à Blackthorn Hall. Et nous avons obéi à la lettre.
Alors, il s’avère que la personne qui avait organisé l’enlèvement était Mère Hawthorn, la nourrice de la Première Héritière, qui a choisi d’épouser un Chasseur d’Ombres. Depuis, elle a eu des relations compliquées avec les Chasseurs d’Ombres, surtout avec les Herondale (qui n’a pas de relations compliquées avec les Herondale, on se le demande). Et là elle exigeait de parler à Kit comme condition pour que nous puissions récupérer Mina.
Personne ne voulait que Kit y aille, même si nous avions tous terriblement peur pour Mina. Mais il était résolu. On ne pouvait pas l’arrêter. Nous avons donc trouvé un arrangement grâce à quelques elfes intermédiaires pour que Kit rencontre Mère Hawthorn. Elle avait demandé à ce que le rendez-vous ait lieu près de l’eau d’un fleuve, alors nous sommes allés à la Promenade de Chiswick. Il y a un minuscule parc là-bas, et un petit kiosque à musique. Tous ensemble (Julian et moi, Tessa, Jem et Kit), nous y sommes allés sans dire un mot et avec des mines sombres. Tessa n’arrêtait pas de caresser Kit dans le dos, et c’était évident qu’elle essayait de ne pas pleurer. Jem avait l’air de vouloir tuer quelqu’un. Kit avait simplement l’air déterminé. Et Jules… je parlerai de Jules après.
Nous sommes restés un peu en arrière pendant que Kit traversait la pelouse pour rejoindre le kiosque. A son approche, Mère Hawthorn est apparue de derrière les arbres, avec Mina dans les bras, et s’est avancée vers lui.
Jules et moi nous sommes crispés, au cas où Jem ou Tessa se serait rué vers le bébé. Nous n’aurions pas pu leur en vouloir, mais nous savions que ce n’était pas possible. Kit devait pouvoir récupérer Mina sans violence. Tout ce que je peux dire, c’est qu’on voit qu’ils ont enduré d’innombrables épreuves tous les deux au cours de leur longue vie. Ils se serraient les mains, immobiles, mais c’était clair qu’ils avaient désespérément envie de courir vers leurs enfants. Ils faisaient preuve d’un incroyable sang-froid, et ça me brisait le cœur.
Kit et Mère Hawthorn se sont rejoints devant le kiosque. Evidemment nous n’entendions pas leur conversation, mais nous avons tout de suite vu Mina tendre les bras vers Kit. Il a tenté de la prendre, mais Mère Hawthorn s’est interposée. Elle n’avait pas du tout l’intention de la rendre et ils ont commencé à se disputer. Je voyais à quel point Kit était énervé même s’il essayait de garder son calme. Il n’arrêtait pas de faire non de la tête, presque à chaque fois que Mère Hawthorn prenait la parole.
Bref, ça a duré quelques minutes, puis Mère Hawthorn s’est mise à rire. Elle a tourné la tête (elle nous voyait, évidemment, et s’en moquait) et a claqué des doigts. Kit est tombé à la renverse ; il a fait une pirouette et s’est relevé. Mais des tiges noires émergeaient du sol, s’attaquaient à lui et s’enroulaient autour de ses jambes. Mina criait si fort que nous l’entendions.
- C’en est assez, a rugi Jem.
Il s’apprêtait à traverser la rue, mais Julian a posé une main sur son épaule.
- Attends, lui a-t-il dit.
Nous l’avons tous regardé, interloqués. Tu sais que j’ai une confiance absolue en Julian, mais pendant une seconde, même moi je me suis demandée s’il était devenu fou.
Et ensuite. Et ensuite il y a eu un énooorme bruit. J’ai d’abord cru que c’était un hélicoptère, ou peut-être plusieurs hélicoptères, mais ensuite j’ai compris que non, le bruit était plus étrange que ça… c’était des sabots qui frappaient le ciel. Ils sont passés au-dessus de nous… c’était Gwyn et Diana ! Enfin, c’était toute la Chasse Sauvage, ils étaient plus d’une vingtaine, certains sur des chevaux, d’autres sur des créatures ailées que je n’avais encore jamais vues. Mais à l’avant galopait Gwyn, et Diana était sur un autre cheval derrière lui, ses cheveux flottant au vent.
Diana est descendue en piqué et s’est emparée de Mina dans les bras de Mère Hawthorn. Gwyn la suivait et a saisi Mère Hawthorn d’un bras (ce gars est assez costaud, on dirait) et l’a jetée sur le dos de son cheval. Ça paraissait plutôt dangereux pour Mère Hawthorn, mais bon, on n’a pas beaucoup de sympathie pour les kidnappeuses.
Diana est descendue en piqué (c’est le truc de la Chasse Sauvage, les descentes en piqué, tu te souviens) sur nous, et a délicatement rendue Mina à Jem et Tessa. Puis Diana nous a fait un clin d’œil et est repartie dans le ciel. Elle, Gwyn et le reste de la Chasse Sauvage ont galopé plus vite que je ne le croyais possible. Je pense qu’ils devaient éloigner Mère Hawthorn de nous, ce qui était logique. En un rien de temps, ils avaient disparu dans les nuages.
Je dois dire que le clin d’œil de Diana était vraiment cool. Je me rends compte que ça me manque un peu de faire des trucs cools. Je crois que j’irai dans le jardin avec Cortana ce soir pour sévèrement décapiter des mauvaises herbes.
Enfin bref. Kit nous rejoignait en courant, Tessa pleurait de soulagement et Jem ne quittait pas des yeux l’endroit où la Chasse Sauvage avait disparue. Mina, évidemment, se portait à merveille. Elle répétait « Cheval ! Cheval ! », c’était hilarant, puis Kit est arrivé et l’a cajolée. Julian et moi nous sommes éloignés pour les laisser se retrouver tous les quatre.
Julian avait une de ces expressions sur le visage et j’ai eu une intuition :
- C’était toi, non ? Tu as contacté la Chasse Sauvage ?
Il a haussé les épaules :
- Mère Hawthorn avait dit de ne contacter ni la Cour des Lumières ni celle des Ténèbres, mais la Chasse Sauvage n’appartient à aucune. Ils n’ont prêté allégeance à personne.
- Mère Hawthorn non plus, ai-je répondu. Donc tu as dit quelque chose comme « Fées sauvages, venez récupérer votre amie sauvage, elle devient trop sauvage » ?
- C’était l’idée.
Il a dit ça d’un ton désinvolte, mais je voyais qu’il était fier de lui. Et oui, d’accord, j’étais fier de lui aussi, ce que je lui ai dit.
Sur le chemin du retour, nous avons demandé à Kit ce que Mère Hawthorn lui voulait. Il a expliqué qu’elle voulait lui dire qu’il était le descendant de la première tu-sais-qui (je sais que Kieran t’a parlé de l’héritage elfique de Kit, mais pas de tout, et peu de gens savent) et qu’elle était venue le chercher pour qu’il aille vivre au Royaume des Fées là où était sa place. Il a essayé de lui faire comprendre qu’il n’avait aucune envie de vivre au Royaume des Fées, que sa vie actuelle lui convenait (mais il a dit ça en regardant Jem et Tessa, et je crois qu’il préférait dire « convenir » plutôt que ce qu’il ressent vraiment, qui est bien plus que ça). Elle lui répétait que c’était son destin et son devoir, son avenir le rattrapera bien assez vite s’il ne s’y pliait pas, bla bla bla, des trucs de fées, tu sais comment elles sont. (Oh, ne le prend pas mal si tu lis aussi, Kieran.)
Mais je crois qu’il ne disait pas toute la vérité, parce que Mère Hawthorn s’est donnée beaucoup de mal simplement pour envoyer un tel message. Enfin, elle aurait pu écrire ça sur une carte postale. Ce n’était rien que Kit ne savait pas déjà pour ainsi dire. Je suis certaine qu’elle en a dit davantage que Kit ne souhaite pas révéler, je le voyais à son regard. J’espère qu’il le dira à Jem et Tessa, quand il sera prêt. Au moins, nous pouvons être sûrs que Gwyn fera en sorte que Mère Hawthorn le laisse tranquille… un souci de moins.
Ce sont toutes les nouvelles que j’ai, et je suis tellement soulagée de pouvoir enfin t’en parler. Je suppose que si Kieran veut en savoir plus, il devrait contacter Gwyn. Je crois t’avoir dit tout ce que je sais.
Prends soin de toi, et nous nous reparlerons bientôt. Embrasse K et M pour moi !
Emma
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/696471730738397184/emma-to-cristina
De Emma à Bruce
Bruce,
Je suis certaine que tu t’inquiètes pour Mina, comme nous tous. Eh bien, voilà la mauvaise nouvelle : elle n’est pas rentrée.
Il n’y a pas de bonne nouvelle.
Reprenons depuis le début. Tout le monde est passé à l’action dès que nous avons trouvé la poupée effrayante et la note. Nous avons fouillé la maison et le jardin, mais bien sûr personne ne croyait vraiment qu’elle était encore ici. Peut-être qu’il y aurait une trace de la fée (ou des fées) qui l’ont emmenée, avons-nous pensé, mais évidemment il n’y avait rien que nous autres Chasseurs d’Ombres aurions pu remarquer. Julian a envoyé un message de feu à Ty pour lui demander si le Détecteur pouvait être à nouveau modifié pour rechercher les elfes au lieu des fantômes. Ty a eu quelques idées, mais le seul résultat a été que le Détecteur sonnait continuellement. Ce qui est logique vu que cette maison regorge d’artisanat elfique maintenant. Puisqu’il est peu probable que les linteaux gravés des fenêtres aient enlevé Mina… ça ne nous aide pas.
Tessa a contacté l’Institut de Londres, qui a placé l’Enclave en alerte maximale et a envoyé quelques Chasseurs d’Ombres à la maison pour aider, ce qui a consisté principalement à faire du thé et des Bruits d’Anglais Inquiets (« oh ma pauvre, oh ma pauvre amie », « comment donc… » et ainsi de suite). Jem est allé poser des questions au Marché Obscur (je crois qu’il a utilisé le mot « interroger »), mais il est revenu bredouille quelques heures plus tard. Il a remarqué que ce n’était même pas comme si les elfes avaient refusé de parler : ils avaient honnêtement l’air tout aussi stupéfait que Round Tom ou que nous. Je suppose que la plupart des fées du Marché Obscur se tiennent aussi loin que possible des affaires des Cours, et tout le monde était d’avis que l’enlèvement d’une Chasseuse d’Ombres devait être un coup d’une des Cours parce que les fées lambdas ne feraient pas une chose aussi stupide que de violer les Accords avec une telle impudence.
Oh, il y a ça aussi. Tessa a contacté l’Enclave de Londres en tout dernier recours parce que maintenant ils sont au courant de cette énorme violation des Accords et personne ne souhaite une guerre avec le Royaume des Fées. (à moins peut-être le kidnapper ?) D’un autre côté, j’ai du mal à croire qu’Alec Lightwood soit capable de déclarer la guerre avant que nous n’en sachions davantage. Mais ça ravive quand même toutes les tensions, ce qui n’est pas une bonne chose.
Si jamais je rencontre Raziel, je vais lui demander… bon, d’accord, je crois que si jamais je rencontre Raziel, le feu sacré anéantira ma personne jusqu’au dernier atome, mais si je peux poser une question avant, ce sera pourquoi ne peut-on pas Tracer les enfants. Je sais que c’est parce qu’ils n’ont pas encore de runes, mais ne sont-ils pas ceux que l’on a certainement le plus besoin de Tracer ? ça ne semble être un défaut de conception dans tout ce système. Je devrais en parler à Clary, peut-être qu’elle pourra créer une sorte de rune Trouve-Bébé plus tard. Non pas que ça nous aide là tout de suite.
La question la plus importante, en dehors d’où est Mina et qui l’a enlevée, est : pourquoi quelqu’un voudrait faire ça ? ça n’a aucun sens. Julian s’est demandé si quelqu’un voulait se venger de Jem ou Tessa, mais il n’y avait personne selon eux. Round Tom a suggéré que quelqu’un essayait peut-être de faire accuser les elfes de l’enlèvement, mais encore une fois, pourquoi ? Dans tous les cas, nous n’avons pas encore contacté ni Kieran ni Adaon puisqu’on nous a averti de ne pas le faire.
Bruce, je me sens horrible. Tessa et Jem ne sont venus que pour nous aider avec la malédiction, et maintenant ça. J’en suis malade… peut-être qu’il y a quelque chose de profondément mauvais à Blackthorn Hall dont nous ne pouvons pas nous débarrasser même en rompant une malédiction. Ou peut-être que je m’inquiète et que j’ai des idées morbides. C’est probablement ça.
Julian m’appelle, je reviens.
#
Je suis de retour, et j’ai des nouvelles. La ravisseuse a envoyé une note ! Enfin… une autre note. Et elle a donné son nom !
Votre enfant vous sera rendue si, et seulement si, l’on m’accorde une audience en privé avec celui que vous nommez Christopher Herondale.
Alors d’abord, « celui que vous nommez » … non mais vraiment ? Comment elle appelle Kit, L’Incroyable Génie ? Ensuite, c’était signé « Mère Hawthorn », ce qui ne nous disait rien ni à moi ni à Julian, mais Jem et Tessa ont échangé un regard entendu, et Kit avait l’air abattu. En fait, elle était la nourrice de la Première Héritière. Je veux dire la première Première Héritière, il y a bien longtemps. (Elle n’a officiellement prêté allégeance ni à la Cour des Lumières ni à la Cour des Ténèbres, d’après ce que nous avons appris, mais ça ne veut pas dire qu’elle ne va pas se servir de tout ça comme d’un moyen de pression contre les Cours.)
Donc ça a à voir avec Kit, et la politique féérique, et c’est le chaos. Je me sens très mal pour Kit, qui était plus pâle et tendu que je ne l’aie jamais vu. (Et je n’ai pas besoin de te rappeler, Bruce, que j’ai vu Kit hyper pâle et tendu.)
Kit, évidemment, a tout de suite accepté, il la rencontrerait, il ferait n’importe quoi pour récupérer Mina. Julian a fait remarquer que c’était peut-être un piège, et Kit a explosé :
- Évidemment que c’est un piège ! Mais je ne peux pas supporter qu’on fasse du mal à Mina à cause de moi.
Je ne crois pas l’avoir jamais vu comme ça, Bruce. Si énervé, si déterminé. Il grandit. Il a grandi, en quelque sorte, un peu comme Julian a dû grandir si vite ; ça me brise le cœur. Kit a l’air de savoir à quoi il a affaire (pas seulement aujourd’hui, mais de manière générale) et il sait aussi qu’il ne peut pas s’enfuir. Il doit y faire face.
Round Tom a souligné que Mère Hawthron était imprévisible mais même elle hésiterait avant de violer les Accords au point de faire du mal à Mina. Kit a rétorqué qu’elle avait déjà violé les Accords en commençant par la kidnapper.
En comprenant que Kit allait accepter le rendez-vous peu importe ce que nous lui dirions, Jem a suggéré qu’au moins nous ferions ça selon nos propres termes, dans un lieu que nous choisirions, et en prenant énormément de précautions.
- Comme tu veux, a répondu Kit. Mais je vais rencontrer cette Mère Hawthorn et récupérer Mina.
Et je sais qu’ils sont cousins au sixième degré ou quelque chose comme ça, mais il me faisait vraiment penser à Jace. Je crois que l’entêtement des Hérondale est ancré profondément dans les gênes.
Julian était étonnement silencieux depuis que Kit s’était emporté, et j’ai cru qu’il était blessé, mais ensuite je me suis rendu compte qu’il avait cette expression qui signifie qu’il avait une idée mais qu’il n’était pas encore prêt à la partager. Tout le monde parlait de charmes anti-fée et des runes que Kit allait porter, alors que Julian restait à l’écart de tout ça et réfléchissait… de cette manière qu’il a de réfléchir qui ne ressemble en rien à celle des autres. Complètement absorbé par les réflexions sur son plan.
Je me demande ce qu’il prépare. Je pourrais essayer de lui tirer les vers du nez, mais j’ai appris qu’il vaut mieux le laisser m’en parler quand il est prêt. Mais voir son expression m’a donné plus d’espoir que tout le reste de la conversation.
Emma.
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/695837806397898752/emma-to-bruce
De Kit à Jace
Jace –
Je ne sais pas pourquoi j’écris, je ne sais pas pourquoi c’est à toi que j’écris, j’essaye juste de garder mon calme mais j’ai toutes ces idées dans la tête qui se répètent encore et encore et j’ai besoin de les mettre sur le papier et de les envoyer quelque part. Tu as dit que tu serais toujours là si j’avais besoin de parler donc voilà, salut, oui, j’ai besoin de parler. Je ne peux pas aller voir Jem et Tessa, ils sont tout aussi traumatisés que moi, peut-être plus. Et Emma et Julian étaient là et ils passaient un si bon moment et profitaient de leur maison qui était enfin sûre et agréable et chaleureuse et puis soudain un bébé est enlevé dans cette maison sûre et agréable sans que personne ne s’en rende compte.
La vérité, c’est… j’ai refusé de l’admettre, mais la vérité c’est que Mina a toujours été en danger. A cause de moi. Parce que j’ai de très vieux ancêtres elfiques, donc tous ceux dont je suis proche sont en danger. Je ne peux rien y faire, et je n’ai rien fait pour mériter ça. Et ça veut dire aussi que Jem et Tessa, parce qu’ils m’ont adopté, parce qu’ils m’aiment, se sont fait enlever leur fille malgré tout le mal qu’ils se sont donné.
D’ailleurs, vu que tu es aussi quelqu’un qui compte pour moi, tu fais partie des personnes que j’ai mises en danger. Désolé. Mais tu es Jace Herondale ! Le danger, tu en fais ton affaire. Le danger, tu l’envoies promener et le péril, tu lui en colles une. Tu t’en sortiras. Mais Mina… elle est tellement petite. Et elle n’a jamais été séparée de sa famille avant.
Je n’arrête pas de me répéter qu’ils ne lui feront pas de mal. Ce n’est pas elle qu’ils veulent. C’est quelque chose d’autre.
Tout indique qu’elle a été emmenée par des fées. La plupart des employés de Round Tom sont partis et nous ne savons pas si l’un d’entre eux est coupable, ou complice. Round Tom lui-même dit qu’il ne sait rien, il est tout aussi déconcerté que nous tous – il ne se préoccupe jamais de la politique. Tout le monde se méfie quand même de lui, mais bon, il ne peut pas mentir, et c’est difficile d’interpréter la phrase « Je n’avais pas connaissance de quoi que ce soit en rapport avec l’enlèvement de votre fille » d’une autre manière.
Mais ça n’a peut-être pas d’importance. Si Mina a été enlevée par des fées… surtout des fées qui reçoivent leurs ordres directement de l’une des Cours… c’est une violation des Accords. Et ça implique une guerre avec le Royaume des Fées. Une autre guerre avec le Royaume des Fées.
Comment on peut vivre comme ça, mec ? Comment on peut se lever le matin en sachant qu’on met tout le monde en danger, simplement en existant ?
Je crois que je peux répondre à cette question par moi-même. On est ce que l’on est à cause de tout ce que l’on a traversé. On gère les choses parce qu’on a dû gérer des choses. Jem et Tessa m’ont adopté en pensant qu’ils pourraient me protéger, mais peut-être que rien ne peut me protéger. J’ai suivi le mouvement, je me suis pris au jeu de la famille heureuse, mais la vérité c’est que je dois changer. Être plus solide. Plus robuste. Plus puissant. Être quelqu’un dont nos adversaires devraient avoir peur. Pas un enfant que l’on doit protéger. Il faut en finir.
Je ne suis plus un enfant.
Bref. Je viens de me rendre compte que tu sais déjà tout ce qu’il se passe, parce que je suis sûr qu’Alec t’a déjà mis au courant. Mais ça m’aide de l’écrire moi-même, comme je l’ai dit. Je ne crois pas que tu puisses faire quoi que ce soit, et je ne te demande pas de m’aider. Je me suis simplement dit que toi, mieux que quiconque, tu comprendrais. Que tu pourrais être quelqu’un à qui je pourrais parler de ça. J’espère que ça ne te dérange pas d’être cette personne pour moi.
Kit
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/695203276064505856/kit-to-jace
De Emma à Bruce
Cher Bruce,
Nous avons réussi ! La malédiction est brisée ! Rupert est libre ! Longue vie à Rupert !
En y repensant, c’est dingue que nous ayons essayé de faire plein de choses nous-mêmes. Nous aurions dû nous douter que lorsque nous réussirions enfin, ce serait avec toute l’équipe présente – en l’occurrence, Jem, Tessa, Kit et Magnus. (Mina a aidé en nous remontant le moral et aussi en dessinant partout avec sa petite stèle.)
Tout le monde est encore là, et nous pouvons nous détendre un peu dans notre nouvelle maison dé-maudite. (Elle est assez chaleureuse, maintenant que nous avons fait le ménage et que, tu sais, nous nous sommes débarrassés de son aura démoniaque.) Tout le monde sauf Magnus, qui est reparti à New York en quatrième vitesse cet après-midi.
Nouveau paragraphe à ce sujet. Parce que j’ai beaucoup de questions qui restent sans réponse et je ne peux les poser qu’à toi, Bruce. Bon, Magnus était pressé de rentrer pour assister à une réunion qu’Alec a organisée avec Luke et quelques autres Créatures Obscures au sujet des négociations avec la Cohorte. D’accord, mais je trouve que la Cohorte n’a pas grand-chose à faire peser dans la balance. La situation est bien pire pour eux que pour nous. Nous devrions pouvoir attendre qu’ils se décident à sortir… tu ne crois pas ?
Enfin, je suppose qu’ils ont un avantage symbolique. Nous sommes tous des Chasseurs d’Ombres et Idris, Alicante et le Lac Lyn nous manquent à tous. Nous sommes certainement nombreux à avoir laissé des affaires là-bas que nous ne pourrons pas récupérer et puis, c’est vrai, il y a aussi beaucoup de gens qui vivaient là-bas et qui ont dû évacuer pour aller aux quatre coins du monde et qui veulent rentrer chez eux. Je comprends ça. Mais, je veux dire… qu’est-ce que la Cohorte peut bien manger là-bas ? Il n’y a pas vraiment de cultures à Idris. Est-ce qu’ils sont tous devenus fermiers ? Pour s’occuper des récoltes ? Et battre le beurre ? C’est difficile d’imaginer Zara faire tout ça. Mais on ne sait jamais. C’est-à-dire qu’il n’y a même pas de démons à chasser. Ce qui nous rappelle que les Chasseurs d’Ombres ne sont absolument pas censés s’enterrer à Idris là où il n’y a aucun démon à chasser. Il me semble que Raziel a été très clair sur ce point-là.
Ils doivent devenir fous dans leur enclos. J’espère qu’ils ont trouvé des jeux de société ou quelque chose pour s’occuper.
Peut-être que Zara s’est déclarée Reine à Vie et qu’elle n’a pas à cultiver quoi que ce soit parce qu’elle se contente de parader en menaçant de tuer quiconque ne lui fait pas pousser une pomme de terre à l’instant.
Ou peut-être que nous n’avons pas de nouvelles parce qu’ils sont tous devenus cannibales. Ou peut-être qu’ils se sont tous retournés contre Zara et c’est quelqu’un d’autre qui menace de tuer les gens maintenant.
Bon, assez de théories sur la Cohorte. Je suis de bonne humeur, ou du moins, je l’étais avant de commencer à écrire cette page. Nous passons du temps avec Jem, Tessa et Kit et c’est vraiment génial. Nous avons commandé chinois (les livreurs ont toujours un peu peur de monter l’allée, mais nous leur donnons d’énormes pourboires alors nous avons commencé à être connus depuis notre arrivée). Nous avons allumé des bougies (pour l’ambiance et pas pour de la magie noire, qui l’eut cru ?) et avons mangé des raviolis chinois jusqu’à être trop rassasiés pour simplement nous lever, ce que je n’avais pas fait depuis le mariage de Magnus et Alec. Il faut croire que si on me propose des raviolis, j’en mangerai jusqu’à en devenir un moi-même. Moi, ce que j’en pense, c’est que je ne refuserai jamais de devenir ce que j’aime le plus.
Bref. Même Kit était moins morose ce soir par rapport à d’habitude ! Il discutait avec Round Tom et ils semblaient bien s’entendre. Ah, j’allais presque oublier ! Comment puis-je oublier ? Les entrepreneurs ont trouvé un cercueil enterré dans le jardin. Mais il n’y avait pas du tout un épouvantable cadavre à l’intérieur, mais plutôt un tas de vieux trucs ! ça m’a semblé bizarre d’utiliser un cercueil en tant que capsule temporelle, mais aux têtes qu’ont fait Tessa et Jem et à ce qu’ils ont marmonné, j’ai cru comprendre que c’était une histoire assez longue que nous leur demanderons de nous raconter plus tard.
Enfin bref, dans le cercueil se trouvait UN FOURREAU POUR CORTANA. C’est incroyable ! Tu le crois, ça ? Tessa a dit qu’il avait appartenu à Cordélia Carstairs, qui était la propriétaire de Cortana il y a plusieurs générations. Le fourreau doit être bien nettoyé (vraiment bien nettoyé) mais ensuite il pourra être réuni avec Cortana. (D’ailleurs, je crois qu’il est plus la propriété de Cortana que de quiconque ; peut-être qu’ils seront contents d’être réunis.)
Il y avait aussi une épée pour Julian : ce qui était auparavant une épée de la famille Blackthorn, mais il n’y a plus que la garde, la lame a complètement disparue, je ne sais pas du tout pourquoi. Il songe à la faire reforger. Surprise : Round Tom connait quelqu’un. Triangular Jerry. Non, je blague pour le nom, mais Round Tom connait effectivement un forgeron et lui et Julian ont commencé à planifier ça. (En fait, ce que Round Tom veut faire, c’est installer une forge à Chiswick, ce qui est sympa, mais est-ce que nous voulons rajouter un chantier à tous les autres ? Enfin, peut-être… avoir une forge à la maison serait assez cool.)
Tu te demandes peut-être ce qui est arrivé à la bague de Rupert, puisque ce n’est pas comme s’il pouvait l’emmener avec lui, et il n’est pas revenu la chercher d’une manière fantomatique. Magnus a vérifié et a dit qu’elle n’avait plus rien de magique, c’est juste une bague ordinaire que Tatiana a dû ensorceler pour retenir Rupert. Mais personne ne va la porter, bien évidemment. Alors nous l’avons posée sur le manteau de la cheminée dans le salon. Où elle va rester.
Les Gray-Carstairs-Herondale repartent à Cirenworth demain. C’était très agréable de les avoir à la maison, mais tu sais, ce sera sympa quand il n’y aura plus que Julian et moi ici, sans que ce soit effrayant tout le temps. Je pense que nous allons passer de bons moments.
#
Bruce, les bons moments, on annule. Tout va de travers. Je crois que le fait que tout aille bien m’a rendu un peu trop suffisante ; il fallait que l’univers vienne tout bouleverser.
Mina a disparue.
Et par disparue, je veux dire qu’elle a été kidnappée.
Et par kidnappée, je veux dire que le kidnapper a laissé à sa place une vieille poupée en porcelaine inquiétante (avec de grands yeux vides, beurk !), avec une note.
Je venais juste de finir d’écrire ce qu’il y a avant quand j’ai entendu un horrible cri venant d’en haut et des pas très bruyants. Quand je suis arrivée, tout le monde était réuni dans la chambre de Mina, frappé d’effroi.
Je me suis tout de suite dit : « Oh non, une autre malédiction, ou la même malédiction, nous n’en avons pas fini avec la malédiction. » Et peut-être que toi aussi, mais ce n’est pas ça. Ça n’a rien à voir. Ça a à voir avec les Fées. Avec le Royaume des Fées.
Tessa a pris la note, l’a lue et l’a donnée à Jem avec un regard sinistre. Julian ouvrait déjà la fenêtre pour voir s’il y avait quelqu’un dehors, et j’ai lu par-dessus l’épaule de Jem :
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Illustration de Cassandra Jean ©
Photomontage d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/694568297733177344/emma-to-bruce
De Magnus à Alec
Mon cher délicieux muffin d’amour,
J’espère que tu te portes à merveille au moment de recevoir cette lettre parfumée, et que toi et R et M passez un très bon moment pendant votre voyage en… euh, je crois que le mot que tu as utilisé est « Nord ». J’ai entendu des légendes sur ce Nord[1], mais jamais n’aurais-je pensé que ma famille verrait de ses propres yeux ses montagnes, ses marchés fermiers kitchs, son Onde de l’Hudson.
Mais plus sérieusement, j’espère que les enfants apprécient leur séjour chez Grand-mère, et j’espère bien que tu appelles Maryse « Grand-mère » aussi souvent que possible parce que j’adore la tête qu’elle fait quand elle nous entend dire ça. Sur un sujet moins plaisant mais plus pressant, j’espère que tu as eu l’occasion de discuter avec Luke de ce qu’il se passe avec la Cohorte et Idris.
Mais ne fatigue pas tes magnifiques mains à m’écrire une réponse. Je viendrai moi-même te rejoindre dans le « Nord » plus tard dans l’après-midi, puisque, je te l’annonce avec joie, l’affaire de la maison maudite des petits Blackthorn est plus ou moins résolue. Bien que ce fût une rude épreuve, crois-moi.
Je ne crois pas t’avoir montré la note que Jem m’avait envoyée, qui disait : « Emma et Julian essayent de ne pas t’embêter davantage avec leur maison, et c’est très gentil de leur part, mais contrairement à eux, je n’ai pas le moindre scrupule à t’embêter, alors c’est moi, maintenant, par cette note, qui t’embête. Nous avons besoin d’un sorcier et tu es le meilleur que je connaisse pour faire face à notre problème. Nous apprécierions tous grandement ton aide. »
Comme c’est souvent le cas, j’étais à la fois légèrement agacé et légèrement impressionné par Jem, qui avait réussi à être très gentil tout en me rappelant que, lorsque lui et Tessa sont concernés, je suis une vraie dupe qui volera à leur secours dès que possible. Parce que je suis une véritable dupe lorsque lui et Tessa sont concernés, j’avais tout de suite répondu que je viendrais.
Je sais ce que tu penses. « Pourquoi Tessa aurait-elle besoin d’un sorcier alors qu’elle est elle-même une sorcière ? » Différents sorciers ont différents domaines de connaissance, comme tu le sais, et même si Jem me flattait en disant que j’étais le meilleur choix, la vérité est que j’ai bien eu à gérer beaucoup plus de malédictions que Tessa. C’est ce qui arrive quand on a passé les dernières décennies à vendre ses services à n’importe quel mécréant que l’on croise, au lieu d’agir intelligemment et de mener une paisible vie de chercheuse en magie dans le Labyrinthe en Spirale. Tessa a toujours été la plus maligne de nous tous.
Quoi qu’il en soit, je dois accorder du mérite à Emma et Julian. Je m’attendais à les trouver en train de cogner les objets maudits les uns contre les autres ou quelque chose de cet ordre, mais ils avaient mis en place un cercle de protection plutôt convenable et avaient même trouvé un sort. C’était un vieux sort très général qui, d’après mon expérience, n’a souvent aucun effet sur les vraies malédictions à notre époque, mais tout de même.
Assez bêtement, j’ai établi le cercle dont je me sers habituellement pour rompre les malédictions, pour essayer. « Bêtement », parce que j’avais oublié qui avait créé la malédiction à l’origine. Ton pire ancêtre, Benedict Lightwood, passionné de démons en tous genres et amateur de nécromancie. A quel point Benedict était-il passionné par les démons ? Il est littéralement mort de la vérole démoniaque qui, si tu ne le sais pas, parce que tu es admirablement pur, mon Alec, est une maladie démoniaque sexuellement transmissible.
Mais j’avais oublié ça sur le moment, alors j’ai été étonné quand la malédiction a résisté avec force. Elle se tordait, se débattait, donnait des coups, comme Max quand on le plonge dans son bain. Une espèce de lueur vert fluo rayonnait aux points d’attache entre les objets maudits et la malédiction. J’ai finalement compris que je devrais précautionneusement détacher chaque objet de la malédiction un à un.
Je m’en suis sorti avec la flasque, la dague, et l’un des bougeoirs (ne me demande pas d’expliquer comment j’ai réalisé cet exploit), mais après ça, j’étais coincé.
Ce n’est pas terrible quand un sorcier prend une remarquable pose magique et qu’il ne se passe rien ensuite. Je suis certain que j’avais l’air ridicule, comme un magicien terrestre qui ne comprend pas pourquoi le lapin ne sort pas du chapeau. Julian et Emma, toujours très polis, ont patiemment attendu mais je me sentais fort idiot.
Et puis je me suis complétement déconcentré pendant un moment parce que la porte s’est ouverte et Kit est entré. Il a rapidement observé la scène avant de déclarer :
- Le Professeur Violet dans la bibliothèque avec le bougeoir, à ce que je vois.
- Le violet est toujours une couleur appropriée pour un sorcier, ai-je rétorqué. C’est la couleur ornementale de la magie.
- Ta magie est bleue, est intervenue Emma, évidemment, Madame-je-sais-tout.
- Peut-être qu’il parlait de moi, a dit Julian. Je porte un sweat à capuche violet. Et c’est aussi la couleur ornementale de la magie, a-t-il ajouté avec un hochement de tête à mon attention, ce que j’ai apprécié.
- Vous pourriez peut-être mettre les objets sur une nappe violette au lieu d’une blanche, a suggéré Kit.
Tout en parlant, il s’est rapproché pour jeter un œil.
Et dès qu’il a été près du cercle, Alec, j’ai ressenti une sensation des plus étranges. Une sensation de… pouvoir, je suppose, qui résonnait en Kit. Tu vois la façon dont le corps vibre d’une manière particulière quand il y a des bruits vraiment très graves ? Cette sorte de grondement ? C’était comme ça, mais silencieux. Je n’avais jamais ressenti ça de toutes les fois où j’avais vu Kit. Je voyais aussi que Kit ne ressentait rien d’anormal. Et si c’était le cas, il était étonnement imperturbable.
Alors je lui ai proposé de nous rejoindre autour du cercle pour qu’il se concentre également sur la magie.
- D’autant plus que Jem et Tessa ont préféré aller se cacher quelque part plutôt que de nous aider avec ça.
- Ils sont dans le jardin avec Mina, a répliqué Kit, un peu sur la défensive.
J’ai redirigé l’attention de tout le monde sur les objets et concocté une version plus puissante de mon habituel sort anti-malédiction. J’ai pris l’autre bougeoir et BOUM ! Plus aucune résistance ! Il y a eu un grand éclat de lumière bleue et tous les nœuds magiques qui attachaient les objets à la malédiction se sont désintégrés.
Nous n’en croyions pas nos yeux. J’ai fini par prononcer quelque chose comme :
- Eh bien, c’était plus que ce à quoi je m’attendais. Peut-être que la présence de quatre personnes a fait la différence.
J’ai vérifié. La malédiction semblait… avoir disparu. Honnêtement, j’étais un peu secoué. Je n’en ai pas parlé à Tessa ni à Jem, parce que je ne veux pas en faire tout un plat, mais je pense que ça a fonctionné grâce à Kit. Pas parce que nous avions besoin d’une quatrième personne. Il se passe clairement quelque chose avec lui, une sorte de magie dont il ignore tout. Je suppose que c’est lié au fait qu’il est un descendant de la Première Héritière, mais je n’ai jamais été un expert en ce qui concerne ce genre de magie elfique. (Et brûle cette lettre après l’avoir reçue – nous sommes peu nombreux à savoir que Kit est le Premier Héritier, et il vaut mieux que ça reste comme ça.)
Cette idée m’attriste. Kit est un bon garçon qui mérite une vie agréable et ordinaire. Je sais que c’est ce que Jem et Tessa veulent pour lui, plus que tout, après le chaos qu’a été son enfance. Mais je ne suis pas sûr qu’il aura son mot à dire. Les fées ne lui laisseront peut-être pas le choix.
Julian a tendu la main pour prendre la flasque. Il l’a tenue pendant un certain temps en fronçant les sourcils.
- Qu’y a-t-il ? a demandé Emma.
- Rien, a répondu Julian.
Puis il a levé les yeux vers moi :
- C’est tout ? Plus de malédiction ?
- Plus de malédiction, lui ai-je assuré. J’espère.
Et puis est descendu du plafond Rupert le Fantôme. Je n’ai jamais rencontré Rupert quand il était vivant. Je ne sais pas quoi penser de lui. D’un côté, il semble avoir été un innocent qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, un esprit enfermé dans une maison où il n’a jamais vécu à cause d’un mal dont il ne connaissait rien de son vivant. D’un autre côté, en rencontrant Tatiana Lightwood, il s’est dit « Cette demoiselle semble être un bon parti », alors il devait y avoir quelque chose de pas net chez lui.
Rupert était juste au-dessus de la table et est descendu jusqu’à la toucher. Il fixait un objet dessus.
- Qu’y a-t-il, Rupert ? l’a interrogé Emma. Que regardes-tu ?
Kit a suivi son regard et a commencé à mettre les objets sur le côté.
- C’est la bague, a-t-il annoncé.
- Quelle bague ? s’est étonnée Emma.
En effet, quelle bague ? Il n’y avait pas de bague parmi les objets maudits. Mais il y avait une bague sur la table maintenant. Kit l’a prise. C’était une bague sertie d’une pierre noire et gravée d’un motif d’épines.
- La bague de la famille Blackthorn ? s’est demandé Kit.
- La plupart des bagues de famille ne ressemblent pas à ça, a remarqué Emma.
- Peut-être une alliance ?
- Les Chasseurs d’Ombres n’utilisent pas d’alliances.
Mais Julian affichait son habituelle expression pensive.
- Je suis lié à ce lieu par un anneau en argent, a-t-il dit doucement.
- Les Chasseurs d’Ombres peuvent échanger des alliances, ai-je indiqué. Ils n’y sont pas obligés. Mais ils peuvent s’ils le veulent.
Quoi que ce soit, ça appartenait à Rupert. Il avait suivi du regard la main de Kit qui avait pris la bague, et à ce moment il en approchait son fin bras fantomatique. Il a enveloppé la bague de sa main, ce qui n’a eu aucun effet puisqu’il est un fantôme… Kit se contentait de la lui tenir. Puis il a fermé les yeux (je parle de Rupert) et son visage a affiché une expression de soulagement, de gratitude, de paix, et il s’est… évaporé, juste là. Il s’est lentement effacé puis a disparu. Plus de Rupert. Parti pour, je l’espère, ne pas retrouver sa femme, puisqu’elle était aussi sa geôlière pendant plus de cent ans.
- Il n’a même pas dit au revoir, a murmuré Emma.
- C’est mieux, ai-je affirmé. Il n’a jamais été censé être ici.
- Eh bien, Rupert, si tu m’entends, a lancé Emma, c’était sympa d’être hantés par toi.
- Cinq étoiles, a dit Kit sur un ton solennel en reposant la bague sur la table. Ça me plairait d’être hanté à nouveau.
Et toutes les bougies de la pièce se sont éteintes d’un coup. Ce qui était aimable de la part de Rupert, si c’était lui. Ça aurait très bien pu être un simple courant d’air.
Nous sommes tous sortis de la pièce en silence.
- C’est différent, a remarqué Julian en regardant dans le couloir. Je le sens déjà.
Je le sentais moi aussi. Il y avait une légèreté nouvelle. Une sorte de domesticité chaleureuse qu’on ressent dans une maison accueillante, et qui avait toujours manqué à Chiswick House depuis que je la connaissais. C’est difficile à décrire, mais tout d’un coup c’était la maison de Julian et Emma, telle qu’elle ne l’avait jamais été avant. Je l’ai toujours vue comme un endroit hostile, puis comme une monstrueuse ruine. Pour la première fois je me suis dit que c’était un endroit que les Blackthorn pourraient remplir de bonheur.
Et je suis certain qu’ils le feront.
A très bientôt, mon amour. Je t’embrasserai jusqu’à ce qu’un bambin nous force à nous séparer et réclame toute notre attention. Prévois donc un baiser d’environ trente à soixante secondes, d’après les expériences passées. Mais j’aimerais, comme toujours, que ça dure infiniment.
Je t’aime,
Magnus.
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/693937002091053056/magnus-to-alec
[1] Blague de new-yorkais. Les habitants de la ville de New-York désignent l’intégralité de l’état de New-York, sauf la ville, comme étant « upstate » (« le nord de l’état »). Aller « upstate » (généralement juste au nord de la ville, dans la Vallée de l’Hudson) est souvent vu comme un voyage considérable même si c’est tout près.
De Livvy à Julian
Cher Julian,
Tu peux voir les fantômes mais tu ne peux pas me voir. Tu ne me vois pas quand je viens m’asseoir à côté de toi pendant ton sommeil. Non plus quand je suis dans les mouvements des ombres sur la pelouse, ou derrière un rideau qui s’agite. Tu ne m’entends pas, même si je m’adresse à toi parce que j’ai besoin de te parler.
Je veux te parler de Ty.
Il était là. Nous étions là.
Tu ne sais pas que nous étions là.
Kit le sait.
Reprenons depuis le début.
Ty dit que tu aimes les surprises. Ty n’aime pas les surprises, mais toi, si.
Il étudie les Portails, comment les ouvrir, comment les fermer. Il faut un sorcier. Mais Ty étudie et il s’améliore. Il voulait venir te voir et Ragnor a dit qu’il aiderait.
Nous voulions venir te voir.
Ty avait prévenu Emma, mais il lui avait demandé de ne pas te prévenir, pour que ce soit une surprise.
Nous sommes donc arrivés ensemble.
Un fantôme traverse un Portail comme n’importe quel Chasseur d’Ombres. Je ne le savais pas. C’est drôle, non ?
Moi, j’ai trouvé ça drôle.
Le Portail s’est ouvert dans la cuisine.
La cuisine est jolie. Je ne suis qu’un esprit coincé entre le monde et le néant, mais je trouve que tu as très bien choisi la couleur des murs. Tu as toujours su ce que tu faisais avec les couleurs.
En plus de la couleur, qui était une surprise mais pas une mauvaise, il y avait une autre surprise dans la cuisine. Kit.
Kit était dans la cuisine. Il portait cette veste qu’il aime bien, avec le col en peluche. La lumière du soleil entrait par la fenêtre et l’éclairait.
Ty s’est complètement figé. Je me suis moi-même presque figée. J’avais déjà vu Kit, évidemment. Je lui rends visite parfois. Mais puisque je ne m’attendais pas à le voir, c’était saisissant à quel point il avait changé depuis le temps où il vivait avec nous à l’Institut. Il a l’air plus vieux, et plus grand. Plus musclé. Il se déplace comme un Chasseur d’Ombres maintenant. Gracieusement. Il est magnifique.
J’ai entendu Ty inspirer comme jamais auparavant. Comme s’il avait le souffle coupé, comme s’il avait reçu un coup qu’il n’avait pas vu venir et qu’il essayait et essayait de respirer, mais qu’il n’y arrivait pas.
- Ce n’est pas comme ça qu’on nettoie un pistolet, a-t-il murmuré.
Désolée, j’aurais dû le préciser avant. Kit nettoyait un pistolet. Pourquoi y aurait-il un pistolet chez toi ? Blackthorn Hall est comme une pierre. Quand on la retourne, on trouve plein de choses en-dessous. Cette fois, il y avait un pistolet en-dessous.
Kit est devenu plus pâle que n’importe quel fantôme que j’ai pu voir. Il a laissé tomber le pistolet sur le plan de travail. Et il n’a rien dit. Je me demande s’il se demandait ce que je me demandais. Je me demandais comment Ty avait appris à nettoyer un pistolet. Comment il en savait assez pour dire que quelqu’un d’autre s’y prenait mal.
Peut-être qu’il ne savait pas quoi dire, alors il a simplement dit ça.
Ensuite, ils se sont dévisagés.
Le temps ne passe ni vite ni lentement là où je suis. Et pourtant c’était assez long pour que j’aie l’impression que le monde entier disparaissait, comme si plus rien d’autre n’existait que Kit et Ty qui se regardaient.
- Tu ne devrais pas être là, a lâché Kit.
Il ne m’a jamais parlé comme ça. Avec une voix si froide. Il avait mis les mains dans ses poches. Il avait les épaules en avant, comme s’il se montrait agressif, mais je voyais ses mains dans ses poches, toutes nouées. Je me demande si Ty le voyait aussi. Les doigts de Kit qui creusaient et creusaient dans la paume.
Mais Ty ne regardait pas Kit. Il regardait par la fenêtre derrière lui. J’entendais les oiseaux, et les sons calmes de l’Angleterre, et la respiration de Ty.
- De combien de temps penses-tu avoir besoin pour me pardonner ? a-t-il demandé.
Kit s’est tourné vers moi. Il avait l’air dépité, comme si j’avais su d’une manière ou d’une autre qu’il serait là et avait préparé tout ça. Mais ce n’était pas le cas.
- Je ne sais pas, a-t-il répondu.
- Mais pas maintenant, a soufflé Ty de la voix la plus faible.
- Non, a énoncé Kit. Pas maintenant.
Il n’y avait donc plus de raison de rester.
Peut-être y avait-il une raison. Peut-être que c’était les mains de Kit qui se broyaient, jusqu’à ce que je croie entendre les os se briser comme des cœurs.
Mais Ty ne pouvait pas voir ça. Ty souffrait. Je me suis approchée de lui, l’ai enveloppé dans mes bras, l’ai serré pendant que nous retraversions le Portail. J’étais triste. J’avais très envie de te voir, Jules. Mais Ty avait besoin de moi avec lui.
Si tu rêves de ça, tu sauras peut-être que nous étions là chez toi. Je suis désolée que nous ne soyons pas restés.
Julian, je ne sais pas quoi faire. Kit manque à Ty plus qu’il ne pensait que quiconque pourrait lui manquer. Il lui manque autant maintenant que le jour de son départ. Ty l’aime autant. Je pense qu’il l’aimera toujours et ça me fait peur.
Kit a l’habitude de n’avoir besoin de personne, mais Ty a besoin des gens. Il a peur d’avoir besoin d’eux, mais c’est seulement parce qu’il en a tellement besoin. Il ne va pas arrêter d’avoir besoin de Kit. Je ne sais pas si Kit aura toujours besoin de Ty. Mais Ty aura toujours besoin de lui.
Irene te passe le bonjour. Je lui apprends à faire la morte.
Je t’aime.
Livvy
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Illustration de Cassandra Jean ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/693299956246790144/livvy-to-julian
De Kit à Ty
Ty,
J’ai besoin de parler à quelqu’un et je ne veux pas que ce soit Julian ou Emma. Ni Jem ou Tessa. Alors ça doit être toi. Ce qui signifie que je ne pourrai jamais envoyer cette lettre et tu ne pourras jamais la lire. Je la brûlerai dans le jardin quand j’aurai fini de l’écrire pour ne pas être tenté de l’envoyer.
Les jardins sont vraiment magnifiques, d’ailleurs. Je suppose que tu le sais puisque tu es déjà venu. Il y a une ancienne serre de la fin du XVIIIe siècle, et un petit étang avec des nénuphars et des grenouilles, des bancs pour les regarder, un jardin clos, et c’est vraiment sympa de se promener ici avec Mina. Je n’avais jamais eu ni frère ni sœur avant, tu le sais, mais passer du temps avec Mina me fait comprendre davantage ce que tu ressentais pour Livvy. Ressens toujours pour Livvy sûrement. Je ne dis pas que je te pardonne. Seulement que je comprends peut-être mieux.
Blackthorn Hall est toujours en cours de rénovation, évidemment, et il y a des fées partout qui font les travaux. Ce sont des brownies, apparemment, et même s’ils ne font pas grand-chose d’intéressant (arracher les mauvaises herbes, transporter des brouettes pleines de terre, ce genre de trucs), je ne peux pas m’empêcher de les observer. Je n’ai vu presque aucun elfe depuis… eh bien depuis que nous avons eu cette bataille avec eux. Je suppose que je ne me rendais pas compte que j’étais scrupuleusement maintenu à l’écart. Jusqu’à maintenant.
Je ne devrais pas m’approcher d’eux, parce qu’à chaque fois que je suis assez près d’eux pour qu’ils me parlent, ce qu’ils font me fiche la trouille. Le chef de chantier, ce type Round Tom… il n’est pas si rond que ça honnêtement… eh bien la première fois que Round Tom m’a vu, il a fait une petite dance, il bondissait en cercle et faisait des gestes bizarres avec les bras, en finissant par une révérence. J’ai seulement tourné les talons et suis parti dans la direction opposée comme si je venais de me rendre compte que j’avais oublié quelque chose.
Et puis le Général Winter, c’est-à-dire le Général Winter de Kieran, était là pour aider. (Julian dit qu’il est là pour mettre les ouvriers au pas parce qu’ils ont peur du Général Winter mais pas de Round Tom.) El lui, il savait que j’étais le Premier Héritier. Comme les Cavaliers.
Les Cavaliers dont j’ai fait disparaitre les chevaux. Ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas s’ils sont revenus. Je crois que personne ne sait.
J’ai essayé de faire semblant de ne pas avoir entendu le Général Winter mais nous étions dehors et ça aurait été trop évident. Alors quand il s’est adressé à moi en m’appelant Premier Héritier, je n’ai trouvé d’autre à répondre que :
- C’est moi. Du moins c’est ce qu’on m’a dit.
- Si on te l’a dit, a-t-il répliqué, alors c’est vrai, car nous ne pouvons pas mentir.
J’ai eu envie de rétorquer : « Mon pote, j’ai travaillé au Marché Obscur de Los Angeles pendant des années. Les Fées font des tas de trucs pas nets. » Au lieu de ça, je me suis contenté de :
- Je ne sais pas vraiment ce que je suis censé faire par rapport à ça.
Le Général Winter m’a étudié avec un air pensif, avant de déclarer :
- Nul besoin de faire quoi que ce soit, pour l’instant. C’est peut-être bien, pour le moment, la meilleure décision. Car la situation du Royaume est étrange.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- Il y a des troubles, a-t-il articulé. Les rumeurs abondent au sujet de la Cour des Lumières. Et Mère Hawthorn chemine à nouveau.
Avant que je n’aie pu lui demander ce que tout ça pouvait bien vouloir dire, Round Tom est arrivé en courant :
- Cousins ! (J’avais oublié que les elfes s’appelaient comme ça parfois, et ça m’a fait frissonner, comme s’il me disait « tu es l’un des nôtres ».) J’ai trouvé quelque chose. Accompagnez-moi s’il-vous-plait.
Il nous a menés jusqu’à l’un des platanes. Non loin de l’arbre se trouvait un grand trou, et de l’autre côté du tronc on avait posé un cercueil en équilibre sur deux tréteaux.
Du moins je crois que c’était un cercueil. Il ne tenait qu’à un fil, était à moitié pourri, fissuré de tous les côtés, recouvert de terre. C’était clairement ce qu’on avait sorti du trou.
- Une tombe ? s’est enquis le Général Winter alors que nous nous approchions.
Round Tom a secoué la tête :
- Nous n’aurions pas touché à une tombe. Mais personne n’est enterré ici. Ce n’est que de la magie. Une magie noire et puissante. Regardez à l’intérieur.
Il s’est reculé. Je me suis rapproché. Il y avait effectivement tout un tas de trucs à l’intérieur du cercueil. On aurait dit… tu vois, les anciens pharaons qui étaient enterrés avec toutes leurs affaires ? ça ressemblait à ça, pour un Chasseur d’Ombres je suppose, sauf que ces affaires étaient un drôle d’ensemble. C’était sale et en morceaux, vraiment bon à jeter : des papiers, des petites fioles, des morceaux de tissu, la garde d’une épée sans lame, ce genre de choses.
- Ça date de quand ? ai-je demandé.
Round Tom a tendu la main et a sorti une bouteille d’alcool. L’étiquette était un peu effacée et déchirée, mais c’était une étiquette imprimée dans un style victorien. Je me suis demandé si Jem et Tessa avaient une idée de qui aurait pu posséder ces affaires.
- Vous avez dit qu’il y avait de la magie là-dedans ? ai-je répété.
- De la magie noire, a-t-il précisé sur un ton grave. De la magie sauvage.
- La malédiction ? a proposé le Général Winter
L’expression du visage de Round Tom a changé. Il a haussé les épaules.
- Peut-être pas. C’est de nature bien moins démoniaque que la malédiction de la maison. Mais venant des racines d’un arbre tout à fait banal, nous devions l’examiner. Il y a deux objets qui vous intéresseront peut-être davantage.
Il a fait un peu le tri dans le bazar et dévoilé un fourreau. C’était un très joli fourreau. Désolé, ça ne le décrit pas vraiment. Un très très joli fourreau. Il fallait le nettoyer, mais il était clairement magnifique et, j’en suis sûr, de grande valeur. Il était en acier mais avec des incrustations d’or en forme de feuilles et d’oiseaux sur toute la surface. Il y avait aussi quelques runes, il avait donc sans aucun doute appartenu à un Chasseur d’Ombre à une époque.
- Cool, ai-je commenté.
- C’est plus que « cool », a rectifié le Général Winter. C’est évidemment le travail de Lady Melusine en personne. Vous voyez qu’il n’y a aucune dégradation ?
Round Tom a pris un air important :
- Toutefois, c’est le moins intéressant des deux objets.
Avec un grand geste théâtral qu’il avait clairement répété avant, il a dégagé tout le bazar d’un côté du cercueil, laissant apparaitre…
- Est-ce que c’est… un pistolet ? me suis-je exclamé.
- Une de ces armes terrestres, oui, a acquiescé Round Tom.
Il l’a pris comme si le coup pouvait partir, même s’il était rouillé et couvert de terre. C’était un revolver. Il ressemblait en tous points aux revolvers qu’on voit dans tous les films de gangsters et les Westerns – je pense que si j’envoyais vraiment cette lettre à Ty, je devrais expliquer ce qu’est un Western.
Bref, la grande différence, c’était que ce pistolet était recouvert de gravures, de runes, de mots et que c’était clairement magique à donf. (Ce qui veut dire… oh, on s’en fiche de ce que ça veut dire.)
- Mais les Chasseurs d’Ombres n’utilisent pas de pistolets, ai-je remarqué.
- Ce n’est jamais arrivé, est intervenu le Général Winter.
Il a saisi le pistolet avec une étonnante familiarité et a visé un arbre à proximité. Il a essayé de tirer, et il n’y a eu qu’un déclic, le barillet n’a même pas tourné.
- Rongé par la rouille, certainement, a constaté Tom
Le Général Winter m’a tendu l’arme pour que j’y jette un œil. Je ne connais pas assez bien les runes pour identifier celles qui y étaient gravées. Je l’ai pointée vers le même arbre, un peu pour déconner, un peu pour la soupeser, et j’ai appuyé sur la gâchette. Et il y a eu un énorme BANG et des éclats de bois se sont envolés du tronc.
Mon bras a eu un mouvement de recul à cause de la force du coup. Et nous avons tous écarquillé les yeux. Mes oreilles sifflaient, mais j’ai cru entendre Round Tom dire quelque chose au Général Winter. Je suis quasi certain que les mots « Premier Héritier » en faisaient partie.
Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où j’ai de nouveau tourné les yeux vers eux, vers Round Tom et le Général Winter, leur expression était circonspecte. Fermée.
- Peut-être devrions-nous ramener cet objet à l’intérieur pour voir si les autres Nephilim le reconnaissent, a suggéré le Général Winter d’une voix monotone.
- Je suis certain qu’il ne fonctionne que pour les Chasseurs d’Ombres, ai-je tenté de rassurer le Général, qui s’est contenté de poser sur moi un regard confus sans rien dire. Dans tous les cas, je vais l’amener à l’intérieur.
Je sentais que le Général Winter et Round Tom m’observaient traverser la pelouse en courant pour rejoindre la maison. Jem et Tessa étaient assis dans le canapé du salon et regardaient Mina qui dessinait avec des craies grasses sur du papier kraft.
Dès que je suis arrivé avec le pistolet à la main, ils ont été tous les deux médusés. Tessa s’est levée pour se mettre entre moi et Mina. J’ai essayé de me convaincre qu’elle se tenait entre le pistolet et Mina, mais j’en étais quand même malade.
- Qu’est-ce que… a commencé Jem en se levant.
Mais il n’a pas fini sa phrase. Il m’a simplement scruté, moi et le pistolet.
- Round Tom l’a trouvé dans le jardin, ai-je dit. Est-ce que c’est un pistolet pour les Chasseurs d’Ombres ? (Je sentais que ma voix se serrait.) Les Chasseurs d’Ombres n’utilisent pas de pistolets.
- Il y a longtemps, Christopher Lightwood a essayé de créer un pistolet avec lequel les Chasseurs d’Ombres pourraient tirer, a expliqué Tessa.
Elle n’avait pas détourné les yeux du pistolet.
- Il était dans un cercueil, ai-je indiqué. Avec un tas d’autres trucs. Une épée cassée, un super fourreau.
- Je me demandais ce qu’il en avait fait, a soufflé Jem.
Il ? C’est qui, il ?
Jem et Tessa ont échangé un regard.
- Le pistolet appartenait à mon fils James, m’a-t-elle révélé.
J’ai cru que j’allais être malade. Tessa ne parlait presque jamais de ses enfants avec Will.
- Il était le seul à pouvoir l’utiliser. Personne d’autre que lui ne pouvait faire feu avec.
- J’ai fait feu, ai-je lâché.
Ils ont tous les deux eu l’air stupéfait, et ce n’était pas une bonne chose.
- Tu es très spécial Kit, a commenté Jem. Tu es le Premier Héritier. Nous ne connaissons pas encore tous les effets que ce pouvoir a sur toi.
- C’est peut-être simplement parce qu’il a du sang de fée, a suggéré Tessa.
J’aurais pu dire que ce n’était certainement pas simplement le sang de fée parce que le Général Winter n’a pas pu utiliser le pistolet et il n’a pas que du sang de fée, il a tout un corps de fée avec des organes de fée et tout le reste. Mais je me suis tu. J’avais une sensation étrange dans le ventre. J’ai déclaré que je rangerais le pistolet et ne l’utiliserais pas, et Jem et Tessa ont semblé penser que c’était la meilleure chose que je puisse faire, et Mina est intervenue en disant « Pi-tolet ! » et puis j’ai eu l’impression d’être la pire personne sur Terre.
Et maintenant il est tard et je t’écris cette lettre que je vais brûler quand j’aurai fini, parce que je n’arrive pas à dormir. Parce que je n’ai pas du tout envie d’être la seule personne au monde qui peut tirer avec un pistolet magique. Je ne veux pas que le Général Winter se redresse dès que je l’approche comme si j’étais son supérieur. Je ne veux rien de tout ça. Pendant cinq minutes je me suis dit « ah cool, j’ai trouvé ce pistolet qui a l’air classe et je suis sûr qu’il y a une histoire derrière, je me demande si je pourrais le garder ou si on doit le donner à un musée. » Et puis j’ai fait feu et tout d’un coup… encore un autre truc bizarre chez moi.
Bonne nuit, Ty. Je n’enverrai jamais cette lettre et tu ne la liras jamais.
Kit
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/692032675967614976/kit-to-ty
De Ty à Emma
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/691668923393916928/ty-to-emma
De Emma à Bruce
Cher Bruce,
Bruce, Bruce, Bruce. Continuerai-je à écrire sur tes pages quand tout aura été rénové ? Quand le quotidien aura retrouvé un air de normalité ? Ou bien la normalité est-elle perdue – la fissure dans le monde des Nephilim est-elle irréparable, ne fera-t-elle que s’agrandir avec le temps, apportant de plus en plus de changements, jusqu’à ce qu’il y ait finalement trop de changements pour que ce soit supportable ? Auquel cas, je suppose que je continuerai de t’écrire, Bruce, comme à un témoin silencieux de l’étrangeté de cette époque.
Désolée, désolée. Je suis d’humeur un peu poétique ce soir parce que Jem, Tessa, Kit et Mina sont arrivés aujourd’hui et… eh bien, c’est un peu de cette façon que Jem et Tessa s’expriment. Vu qu’ils sont, tu vois… hyper vieux. Et parce que j’ai l’impression que nous en arrivons aux derniers chapitres de toute cette histoire de maison maudite et je n’ai pas la moindre idée de ce que l’avenir nous réserve.
Quoi qu’il en soit, nous ne nous sommes pas intéressés à la malédiction aujourd’hui, nous avons simplement passé du temps avec les Carstairs-Herondale, qui devraient certainement choisir un nom plus court par lequel nous pourrions les désigner. Team Ere Victorienne ? Team Époque Où Tout Était Très Romantique Mais Aller Où Que Ce Soit Prenait Une Éternité ? Hum. Je pense que je leur demanderai s’ils ont des idées, puisque les miennes sont… euh… mauvaises.
Nous avons rencontré quelques complications quand ils sont arrivés. Nous avions choisi des chambres pour eux et avions demandé aux brownies de les préparer, d’y mettre des draps et des serviettes et tout ce qu’il faut. Et puis nous étions allés vérifier avant l’arrivée de nos invités. Et je suis contente de l’avoir fait parce que les fées avaient préparé toutes les chambres pour… des oiseaux ? Genre, des oiseaux immenses, à taille humaine. Avec des nids gigantesques, de presque deux mètres, et des branches en guise de perchoirs. Et d’énormes boules de graines pendaient du plafond. Nous avions donc dû demander à des brownies très déçus de refaire les chambres. (Mais nous n’avions pas dit que les invités étaient des oiseaux ! Je ne sais pas du tout pourquoi ils ont cru ça !) Le pire dans tout ça, c’est qu’ils avaient vraiment fait du bon travail : si ça avait bien été d’immenses oiseaux qui nous rendaient visite, ils auraient été très à l’aise. Ils ont quand même été confus quand tout le monde est arrivé en voyant que Mina n’était pas un gros œuf. Les fées, je te jure.
En parlant de Mina, qui n’est pas un gros œuf mais une petite bambine, elle est absolument adorable. Elle marche maintenant, ou plutôt fait des premiers pas hésitants, et elle dit « mama » et « papa » et aussi « kish » pour appeler Kit semble-t-il. Et elle a une petite stèle en bois avec laquelle elle essaye tout le temps d’écrire sur tout le monde. Apparemment Kit apprend les runes et Mina veut les apprendre aussi.
Nous aurions tout de suite dû nous atteler à la malédiction mais honnêtement nous passions un si bon moment tous ensemble. C’est très agréable de passer du temps avec Tessa et Jem, ce qui change de la nervosité de la plupart de nos autres amis. Je suppose qu’avec tout ce qui leur est arrivé, il en faut beaucoup pour les contrarier. La simple manière dont Jem parle de la malédiction m’aide beaucoup à croire que nous pourrons arranger la situation, même si nous ne savons pas vraiment ce que nous faisons ni ce que nous avons mal fait jusque-ici.
Ils ont aussi l’air vraiment impressionnés par la maison. Julian a l’air tout fier de lui, c’est hyper mignon. Tessa s’est remémoré que la dernière fois qu’eux deux étaient venus, c’était après que Tatiana ait été arrêtée et envoyée à la Citadelle pour devenir une Sœur de Fer. Ils fouillaient le manoir à la recherche d’activités démoniaques. (Bien sûr, ils n’ont presque rien trouvé, a-t-elle admis. Au ton de sa voix, il semblait évident qu’ils n’avaient compris le danger que représentait Tatiana que lorsqu’il était trop tard. Je voudrais bien lui poser des questions à ce sujet, mais ça me semblait être de tristes souvenirs alors que nous passions tous un bon moment.) Jem a remarqué qu’à cette époque la propriété était déjà en mauvais état, mais Tessa a révélé qu’elle avait vu la maison « à son apogée » lors d’un bal, puis elle a rougi un peu. Ce qui s’est passé pendant ce bal devait être assez mémorable pour que ça la fasse rougir 130 ans après !
Évidemment, il y a toujours cette espèce de lourd stigmate qui recouvre la maison comme un linceul, et ce ne sont pas des murs repeints et des fenêtres remplacées qui changeront ça. C’est à cause de la malédiction. Mais cette soirée était toute de même la plus joviale que j’aie connue ici. Pour la première fois, j’avais un peu l’impression que c’était notre maison, que des amis étaient venus nous rendre visite et c’était étonnement sympa et ordinaire. Tant que je ne pense pas à ce qu’il se passe avec l’Enclave.
Une inquiétude : Kit. Il est resté avec nous une bonne partie de la journée, mais il était anormalement calme, et il s’est excusé deux fois pour aller faire un tour dans le jardin. D’après Julian, Kit a rompu avec sa petite-amie et c’est peut-être ce qui le rend triste, mais je n’en suis pas sûre. Il était très nerveux en présence des entrepreneurs et il les surveillait de près dès qu’ils étaient dans les environs. Round Tom s’est présenté et Kit a hoché la tête sans rien dire, même pas son nom. Enfin, on ne peut pas vraiment lui en vouloir. Sa relation avec les fées, et avec le Royaume des Fées, est compliquée. Tessa a expliqué que Cirenworth est exceptionnellement protégé contre les intrusions féériques, de même que la ville et les routes proches. Magnus et Catarina s’en sont assurés. C’est donc l’une des premières fois qu’il est en compagnie d’elfes depuis la grande bataille aux abords d’Alicante. Même si ces fées-là ne sont pas dangereuses, ça doit être bizarre pour lui.
Mais tu connais Kit. Il donne l’impression qu’il ne veut répondre à aucune question au sujet de comment il va. Aujourd’hui, il était sur le qui-vive, à regarder les elfes dans le jardin : peut-être qu’ils l’inquiètent, ou peut-être qu’il veut les rejoindre ? Je ne sais pas. Peut-être que Julian et moi pourrons le faire parler un peu pendant son séjour ici. Ou peut-être que j’aurai l’occasion de demander à Jem et Tessa s’ils savent ce qu’il se passe.
Bref, c’est tout ce que j’ai à te dire pour l’instant, Bruce. Demain nous rompons une malédiction ! J’espère !
Emma
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/691398026631217153/emma-to-bruce
De Kit à Dru
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/690762997183987712/kit-to-dru
De Emma à Jem
Cher Jem,
Comme promis, voilà les dernières nouvelles concernant la Maison qui S’accrochait à sa Malédiction. Spoiler : je pense que nous allons encore avoir besoin de ton aide. (Demande à Kit ce qu’est un spoiler si tu ne connais pas le mot.)
Donc voilà où nous en sommes : nous avons rassemblé tous les objets – selon nous – qui sont liés à la malédiction. Nous les avons installés dans la salle à manger et avons allumé des bougies, mais il ne s’est rien passé. Julian a dit que c’était comme si nous essayions de faire passer une soirée romantique à ces objets. Je crois que nous avons été optimistes en imaginant que ça pouvait être aussi simple !
Ces dernières semaines, nous avons récupéré un certain nombre de livres qui expliquent comment rompre les malédictions. Nous avons aussi fait quelques recherches sur internet, mais je dois dire qu’on ne peut jamais être sûr que ce qu’on trouve « en ligne » est une vraie formule magique ou quelque chose en rapport avec je ne sais quel jeu. Julian, évidemment, avait déjà lu les livres et remarqué les similitudes de la plupart des sorts pour rompre les malédictions. Dans tous les cas, il faut réunir les objets maudits et allumer des chandelles de suif. Heureusement nous avons pu acheter des chandelles de suif au Marché Obscur, et nous les avons disposées en cercle autour des objets. Quand nous les avons allumées, ça avait l’air très mystérieux et occulte.
Nous avons associé plusieurs sorts en latin trouvés dans les livres pour essayer d’obtenir quelque chose qui nous convenait. L’idée, c’était « Nous demandons à ce que la malédiction jetée sur ces objets soit rompue, au nom de l’Ange Raziel ». Nous avons fait de notre mieux pour avoir l’air important, comme si nous connaissions bien Raziel et allions le rejoindre au pub pour boire une pinte une fois que nous en aurions fini avec la malédiction.
Bon, je suis sûre que tu es horrifié par notre décision d’avoir entrepris ça nous même, et tu as raison, nous n’aurions pas dû, mais ça nous réjouissait tellement d’avoir tous les objets que nous avons pensé que nous pouvions au moins essayer. Après tout, ça ne pouvait pas faire tant de mal que ça ?
Eh bien si ! Beaucoup de mal ! Tout de suite un vent froid et humide s’est levé dans la salle à manger et a formé des cercles, éteignant la plupart des bougies. Je me suis mise à frissonner, non pas parce qu’il faisait froid (même s’il faisait effectivement très froid tout d’un coup), mais parce que j’avais la chair de poule. J’avais une horrible impression de noirceur envahissante, comme si ma vision devenait plus floue sur les côtés. Julian a commencé à feuilleter rapidement les livres, à la recherche d’un sort pour tout annuler.
Et puis, bien sûr, la boite à musique sur le buffet s’est mise à jouer toute seule. Et ce n’était pas du tout la mélodie qu’elle joue d’habitude, une valse de Strauss. C’était une autre mélodie, quelque chose de dissonant et criard (enfin, aussi criard que les tintements d’une boite à musique puissent être). Et elle était forte ! Bien plus forte que peut l’être n’importe quelle boite à musique, comme si le son était amplifié et propagé dans toute la pièce.
- Nooon.
Le mot avait été soufflé sévèrement, et j’ai senti une présence qui se glissait dans la pièce. Rupert, semi-transparent et le regard furieux. Il a passé une main lumineuse à travers les bougies pour en éteindre les flammes. Par l’Ange, le vent est retombé et l’air s’est réchauffé. Et j’ai senti que je pouvais de nouveau respirer. Julian et moi avons échangé un regard.
- Nephilim, a soufflé Rupert.
C’était certainement le plus que nous l’ayons entendu prononcer, en termes de vrais mots et phrases bien distincts. Je ne sais pas si c’était parce qu’il était en colère, ou parce que le sort pour rompre la malédiction avait eu un minuscule effet.
- Nephilim… ne jouez pas avec la magie. Tatiana joua avec la magie. Elle en fût… détruite.
Il était si irrité que les traits de son visage semblaient changer de forme. Ses yeux s’agrandissaient à tel point qu’il ressemblait à un personnage d’aminé. Les commissures de ses lèvres s’affaissaient.
- Cela ne vaut pas la peine de vous détruire, a-t-il soupiré. Trouvez une autre solution. Ou laissez-moi emprisonné.
Sur ces mots, il a disparu – il s’est envolé en plusieurs morceaux blanc argenté, comme des papiers qui volent dans le vent.
J’ai eu un frisson dans le dos. Rupert. Je crois que je le préférais quand il pouvait seulement déplacer des objets dans la poussière.
Bref, nous aurions besoin de ton aide. Peut-être nous faut-il un sorcier pour prononcer la bonne formule magique. Mais plus nous observons les objets que nous avons rassemblés, plus nous nous demandons si l’un d’entre eux n’est pas le bon. Il faut dire que nous avons suivi des indices douteux pour les trouver. Et nous avons tellement ennuyé Hypatia, Magnus et Ragnor que je ne pense pas que nous pourrions encaisser que l’un d’entre eux arrive pour nous dire que le problème vient des objets.
Du coup… est-ce que toi et Tessa accepteriez de venir nous rendre visite et jeter un œil à la question ? Peut-être que vous pourrez nous en apprendre plus sur les objets puisque vous en avez reconnus certains. Et avec un ex-Frère Silencieux et une sorcière, je suis sûre que nous aurons assez de sagesse magique pour comprendre ce que nous devrions faire. Nous aimerions bien vous voir tous les quatre, à vrai dire, si vous avez envie d’en faire une sortie en famille. Nous pourrons surveiller Mina pour vous ! Il y aura des scones ! Et maintenant que les elfes ont enlevé toutes les berces qui envahissaient les jardins, ils sont très jolis ! Agréables pour se promener, ou si Kit est d’humeur adolescente à ruminer, ils sont bien aussi pour ruminer. Est-ce que j’ai parlé des scones ?
Je vous embrasse,
Emma
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/690130561075986432/emma-to-jem
De Ash à Janus
Janus,
Tu m’as demandé si je les avais vus. Oui, je les ai vus.
J’étais dans la salle du trône, parmi la cour inférieure, dissimulé sous un costume. Je t’ai également vu, avec ton masque de faucon ; je ne savais pas que tu chassais pour la Reine. Je comprends qu’elle craint qu’ils sachent que je suis ici, parmi les elfes de la Cour des Lumières, et qu’ils me cherchent. Il était évident pour moi qu’ils ne savent rien. Il est certain qu’ils ne savent pas ce qui se prépare.
Tu m’as demandé pourquoi j’y étais allé : j’étais curieux, et me souvenais d’eux à Thule. Et je me demandais si elle était avec eux, mais ce n’était pas le cas. C’était une magie étrange qui m’avait attiré à elle, et je m’interroge toujours à ce sujet, mais tu n’as nulle raison de t’inquiéter qu’un quelconque sentiment soit lié à mes réflexions. Les Nephilim m’intéressent, peut-être d’autant plus parce qu’ils ne comprennent pas qu’ils sont condamnés. C’est tout.
—Ash
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/688593026565750784/ash-to-janus
De Julian à Kieran
CORRESPONDANCE PRIVÉE : TOUTE DIVULGATION ENTRAINERA LA PEINE DE MORT
De la part de : Julian Blackthorn de Blackthorn Hall
A l’attention de : Kieran, Roi de la Cour des Ténèbres
Eh bien nous sommes revenus de la Cour des Lumières. Bonne nouvelle : nous avons la pelle à poisson. Mauvaise nouvelle : nous n’avons pas appris grand-chose et nous avons éveillé beaucoup de soupçons. Mais je serai ravi de te raconter le déroulé des événements, en espérant que ça te soit utile. J’espère aussi que tu considèreras que c’est un échange équitable contre la faveur que tu dois maintenant à un phouka. (Je suis quasiment certain que cette faveur impliquera de te demander d’acheter un chapeau.)
Nous étions assez nerveux à l’idée d’y aller, même avec l’invitation d’Adaon : la dernière fois que nous étions dans le Royaume des Fées, ça ne s’était pas bien passé. Tout n’était que fumée grise, neige, phalènes et terres qui dépérissaient. Tout ça semble être du passé maintenant, le Royaume a de nouveau l’air en pleine santé. C’était l’automne là-bas, et le sol était recouvert de feuilles, toutes rouges et dorées.
Bref, nous avons suivi les instructions d’Adaon et sommes entrés dans le Royaume par un vieux tertre dans le parc de Primrose Hill. Nous nous sommes retrouvés dans une clairière où deux immenses portes en bois émergeaient du sol. Et Adaon était là pour nous accueillir, ce qui était sympathique de sa part.
Mais il n’avait pas du tout l’air content. Il s’est précipité vers nous et nous a avoué qu’il avait dû dire à la Reine que nous venions.
- Il ne se passe pas grand-chose sous son toit, a-t-il ajouté, dont elle n’a pas connaissance. C’est pour cette raison qu’elle a la main mise sur le pouvoir depuis tout ce temps, en partie.
Il avait un regard si misérable qu’Emma lui a assuré que tout allait bien et que nous ne faisions rien que la Reine désapprouverait, ni même dont elle se soucierait. Il a vaguement secoué la tête :
- L’on ne sait jamais ce dont Sa Majesté se souciera. Ni ce qu’elle désapprouvera. Elle m’a prié de vous conduire tous les deux dans la salle du trône dès votre arrivée, et c’est donc ce que je dois faire.
Là, j’ai commencé à être un peu plus inquiet. J’ai rappelé à Adaon qu’il avait garanti notre sécurité. Il a répondu :
- Selon les lois de l’hospitalité, sans parler des Accords, elle ne peut pas vous faire de mal ni vous retenir contre votre gré, si votre but est vertueux.
Mais il a de nouveau secoué la tête.
- Laisse-moi deviner, ai-je lancé. La Reine seule a le pouvoir de déterminer si notre but est vertueux ou non.
Adaon a esquissé un faible sourire.
- Exactement.
Mais il nous a conduit vers la salle du trône.
Le thème de l’automne était tout aussi présent dans cette salle que dans la clairière. Même davantage. Mais ce n’était pas par rapport à la fin de la période de végétation, ni à la tristesse que l’été soit fini. C’était plutôt comme une célébration des récoltes. Ce que je veux dire, c’est qu’il y avait des cornes d’abondance débordant de calebasses, de pommes, de poires, d’épis de maïs. Il y avait des ballots de foin, ce qui est assez drôle parce que personne dans cette salle du trône n’a jamais fait de ballots de foin, crois-moi. Des pixies avec des ailes de papillon ardentes faisaient le tour du plafond.
La Reine était, sans surprise, sur son trône. Elle portait une robe qui était faite entièrement, je te le jure, de scarabées d’un vert étincelant cousus ensemble. Ses cheveux encadraient son visage comme une explosion de flammes rouge doré. Elle n’a plus l’air chétif et décharné, tel que la dernière fois que nous l’avions vue, et elle semblait irradier un pouvoir qui lui manquait avant.
Il y avait les groupes d’elfes habituels dispersés dans la salle – des courtisans, je suppose – commérant, gloussant, assis avec indécence. Donc tout paraissait normal de ce côté-là. Ils nous ont à peine adressé un regard. Ils ont simplement tendu le cou, compris que nous n’étions pas intéressants et repris leur flânerie.
Je m’attendais à ce que la Reine se mette tout de suite à nous insulter, mais elle était en réalité assez cordiale. Pas chaleureuse. Mais pas hostile non plus. Évidemment elle a voulu que nous la complimentions pour la décoration d’abord. Elle a désigné la salle du trône d’un grand geste de la main et entamé la conversation :
- Vous avez choisi une charmante saison pour venir nous rendre visite.
- C’est plus fun que la dernière fois, a remarqué Emma.
- Et pourtant, vous avez choisi de revenir, a commenté la Reine comme si ça la réjouissait, malgré… l’absence de fun lors de notre dernière rencontre.
- Nous n’avions pas vu notre ami Adaon depuis longtemps, ai-je déclaré. Le plaisir de sa compagnie nous manquait.
- Si telles sont vos paroles, a répliqué la Reine.
Je suppose que ça se traduit par « C’est clairement des conneries ».
- Comme vous vous en doutez certainement, je ne suis pas sans savoir que votre frère est le consort du Roi de la Cour des Ténèbres.
- Seulement l’un de ses consorts, a corrigé Emma.
La Reine l’a ignorée.
- Assurément, vous avez anticipé que je vous soupçonnerais d’espionnage.
- Nous ne sommes pas ici pour le Roi de la Cour des Ténèbres, ai-je déclaré, mais plutôt pour nos intérêts à la Cour des Lumières. Notre famille est en effet liée à la Cour des Lumières de plusieurs manières. Comme vous le savez.
La Reine m’a également ignoré.
- Votre meilleure défense, selon moi, est qu’il est si évident que l’on vous choisisse comme espions, que certainement Kieran Kingson (je pense que c’était censé être une insulte envers toi, ou moi, ou nous deux) ferait un choix plus réfléchi.
- C’est bien vrai, est intervenue Emma.
- Eh bien, a lâché la Reine. Racontez-moi une fable. Quelle est la raison de votre venue ?
J’ai pensé que nous n’avions rien à perdre avec la vérité – nous ne faisions vraiment rien dont la Reine aurait dû se soucier. Alors je lui ai raconté toute l’histoire : nous avons hérité d’une maison à Londres, la maison est maudite, nous voulons rompre la malédiction. J’ai insisté sur le fait que ni la maison ni la malédiction n’étaient liées au Petit Peuple. (Je n’ai pas mentionné Round Tom, puisque j’ai pensé que ça nous éloignerait du sujet principal.)
Pour rompre la malédiction, nous devons (entre autres choses) obtenir cette pelle à poisson. Nous avons appris qu’elle était ou avait été la propriété de Socks MacPherson le phouka. Nous sommes venus négocier avec lui pour la récupérer, et nous nous sommes arrangés avec Adaon pour recevoir une invitation parce que nous n’avions aucun moyen de contacter MacPherson directement.
- Tout ce que nous voulons, a continué Emma, c’est faire du troc avec MacPherson pour récupérer la pelle à poisson. Nous pouvons faire ça juste ici, dans la salle du trône, si l’on peut le faire appeler.
La Reine a semblé très intéressée tout d’un coup :
- Vous êtes prêt à régler cette affaire ici, sans jamais visiter la Cour à proprement parler ?
J’ai confirmé que nous partagions grandement le désir de la Reine que nous ne visitions pas la Cour.
Elle a paru surprise, mais elle a appelé l’un des courtisans et lui a chuchoté quelque chose.
- On enverra chercher le phouka, a-t-elle annoncé. Prince Adaon, quand les Nephilim auront terminé leur négociation avec lui, vous les escorterez dehors et leur donnerez congé.
Adaon a répondu par une révérence.
- Et maintenant, a repris la Reine avec un rapide mouvement des yeux, je vous prie de m’excuser, car je vois que l’on me demande.
Nous nous sommes décalés pour la laisser descendre de son trône. J’ai vu qu’un homme était entré. Je ne l’ai pas reconnu, mais c’était clairement quelqu’un d’important : il était vêtu complétement différemment de toutes les autres personnes. Au lieu de la tenue appropriée pour la Cour, il portait une cape à capuche gris-vert, et son visage était dissimulé par un masque en forme de tête de faucon. Ses vêtements étaient plus appropriés pour la chasse en forêt que pour autre chose, mais ils étaient parfaitement propres. Je ne savais pas quoi penser de lui. Mais je me suis dit qu’il valait mieux inclure sa description. Tu m’as dit de faire attention à tout ce qui pouvait être nouveau ou discordant, et je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il l’était.
Nous avons attendu en discutant avec Adaon pendant quelques minutes avant que Socks MacPherson n’arrive. Nous avions déjà rencontré quelques phoukas avant – l’un d’entre eux est le portier du Marché Obscur de Los Angeles, comme tu t’en souviens peut-être – et j’avais pensé que MacPherson serait comme eux, mais non, c’est un type complétement différent. Il portait un immense chapeau rond en fourrure d’où dépassaient ses oreilles. C’était beaucoup pour un seul chapeau.
Il semblait surpris que la Reine nous ait laissés seuls. Il a affirmé qu’il était désolé si nous avions été tourmentés outre mesure à cause de lui. Je lui ai précisé qu’elle avait probablement eu l’intention de nous surveiller de son regard menaçant mais qu’elle avait dû partir à l’improviste. MacPherson a haussé les épaules :
- Elle croit que tout est un mouvement dans sa partie d’échecs à cinq dimensions. Mais parfois, quelqu’un veut simplement m’échanger quelque chose contre un ustensile de cuisine. En parlant de ça, j’ai la pelle à poisson.
Il avait avec lui une sorte de sac fourre-tout dont il a sorti la pelle. Tout de suite, le Détecteur de Fantômes a sonné bruyamment. MacPherson a sursauté et est allé se cacher derrière l’un des groupes de courtisans. Mais nous voyons toujours son chapeau. (Et ses oreilles qui tremblaient au-dessus du chapeau.) Alors nous nous sommes approchés et lui avons expliqué que c’était simplement un outil qui détectait les objets maudits que nous recherchions, et que le bruit était une bonne nouvelle puisque ça confirmait que la pelle à poisson était bien celle que nous recherchions. Puis les courtisans nous ont éloignés ; nous les empêchions de reprendre leur important badinage.
Socks a grommelé, c’était à parier, ce « minable Spoon » lui avait donné une pelle à poisson maudite.
- Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté ce marché, a-t-il poursuivi. Je n’en ai même pas l’utilité. Je suis végétarien.
Il nous a enfin demandé ce que nous avions à offrir, nous lui avons annoncé que c’était une faveur de ta part et avons expliqué en quoi nous étions qualifiés pour offrir une telle chose. Il a trouvé l’offre acceptable et nous avons ramené la pelle à poisson à la maison.
En résumé : Sock MacPherson est protégé par la Cour des Lumières mais n’a pas hésité une seule seconde à accepter une faveur de la Cour des Ténèbres. La Reine reste méfiante, elle avait des soupçons sur nous. Mais il faut aussi s’en méfier parce que son comportement était étrange. C’est certain que la Cour des Lumières cache quelque chose, étant donné que la Reine a été extrêmement soulagée au moment même où elle s’est rendu compte que nous n’allions pas quitter la salle du trône pour aller jeter un œil à la Cour. Mon intuition, qui n’a pas vraiment de fondement, c’est qu’elle ne cache pas quelque chose, mais bien quelqu’un – s’il s’agissait d’un objet, sûrement pourrait-elle le cacher quelque part où nous ne pourrions pas le voir ? Mais ce n’est qu’une impression.
C’est tout. Je te suis infiniment reconnaissant, comme toujours, pour toute ton aide. Je suis sûr que tu t’attendais à plus d’informations que le contenu de cette lettre, mais j’espère que tu y trouveras une utilité.
Embrasse Mark et Cristina pour nous. Nous t’embrassons également. Et surtout, gloire à Kraig.
Julian
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction d’Eurydice Bluenight ©
Le texte original est à lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/688227415184588800/julian-to-kieran