Agir contre Daech, en France et en Syrie
Je crois que j’ai eu beaucoup de chance hier. J’ai traversé la rue de la fontaine au roi 5 ou 10 minutes avant la fusillade. Plusieurs camions de pompiers sont passés, en direction de la rue Bichat. Je n’ai rien, mes proches n’ont rien. Beaucoup d’autres gens de mon quartier sont blessés ou morts.
Depuis, je me demande ce qu’on peut faire, nous autres français, pour combattre le terrorisme. A chaud, une journée après, je pense qu’on a besoin de solutions profondes et à long terme. Je ne sais pas si ce que je pense aujourd’hui est sensé, mais je suis certain que le sécuritaire ne suffira pas, loin de là , et qu’on ne peut pas juste attendre la prochaine attaque sans rien faire.
1) CONSOLIDER NOTRE SOCIÉTÉ POUR EMPÊCHER DAECH D’Y TROUVER DES RECRUES
Daech, c’est comme une secte.Â
En haut de la hiérarchie, il y a des meurtriers bien dégueulasses, qui ont leur programme et se foutent bien des vies qu’ils auront à détruire pour essayer d’y arriver. Ceux là sont des ennemis que nous devons combattre à tout prix, et en premier lieu en les empêchant de recruter chez nous, et de transformer certains de nos compatriotes en ennemis.
Or, qui recrutent-ils ? Qui sont ces jeunes qui deviennent des bourreaux avant de se faire sauter ? On entend parler de jeunes radicalisĂ©s, de types qui avaient commis des petits dĂ©lits (ou pas), mais aussi de convertis de classe moyenne. La plupart sont de jeunes hommes paumĂ©s, fragiles psychologiquement, vulnĂ©rables Ă l’endoctrinement. Ces jeunes se font laver ce qui leur reste de cerveau jusqu’à devenir capables des pires horreurs, au nom d’une idĂ©ologie nihiliste avec la mort comme seul objectif.Â
Pourquoi y a-t-il autant de jeunes français vulnérables ?
Pour accepter de mourir, il faut ne pas avoir de bonnes raisons de vivre. Qu’est ce qui peut faire penser à un jeune de 20 ans qui commence à peine sa vie, qu’il n’y a rien à espérer de l’avenir ?
En France, je crois que plusieurs facteurs peuvent jouer. Etre pauvre, avec le chômage toujours en embuscade, dans des quartiers délabrés. Etre considéré comme un citoyen de seconde zone, encore et encore, malgré des parents voire des grands-parents qui étaient français. Etre mal éduqué, être révolté contre ce qui est ressenti comme une injustice générale contre soi-même, commencer à devenir parano, et chercher une issue pour pouvoir combattre ce monde étouffant. Tout ça fait un excellent terreau pour les extrémistes.
Comment sortir de la spirale ?
Les réponses à ces questions sont tout sauf simples, et ça fait 30 ans et plus que notre classe politique est pire qu’inutile pour résoudre nos grands problèmes de société. Car il s’agit bien de faire évoluer notre société en profondeur, pour que tous puissent avoir un futur un tant soit peu attirant. Mais pour ça, il faudrait déjà de bonnes idées en politique, qui font cruellement défaut, et des hommes et femmes politiques crédibles et intègres, qui font tout autant défaut (et je vomis les extrémistes de tout poil). De l’innovation en économie, pour permettre à chacun d’être utile et productif, d’avoir un futur dont il peut être fier, de construire quelque chose avec sa vie. Le communisme ne marche pas, le capitalisme détruit la planète, il serait peut-être temps de trouver des solutions efficaces pour guérir notre société du chômage, de la pauvreté, et redonner du sens à ce qu’on essaie de construire comme société.
Bien sûr, il y aura toujours quelques paumés, mais infiniment moins, et nous serons à même de mieux nous en occuper au lieu de les livrer en pâture aux recruteurs de Daech et autres vendeurs de mort.
2) ANÉANTIR L’IDÉOLOGIE DE DAECH
Les fanatiques font feu de tout bois, et prétendent que tirer sur des innocents a quelque chose à voir aussi bien avec le conflit israélo-palestinien qu’avec ce qui se passe en Syrie et Irak (”invasion croisée”, etc), ou avec le supposé mauvais traitement des musulmans en France. Rappelons que les français musulmans jouissent d’une liberté de conscience et de religion incomparable avec les exactions dont sont victimes les minorités religieuses dans les territoires contrôlés par Daech.
Tous les prédicateurs et tous ceux qui incitent à ce type de haine doivent être interdits de prêcher dans des mosquées non seulement françaises, mais européennes. L’état doit reprendre le contrôle des financements religieux, sur le mode allemand par exemple, et interdire efficacement aux monarchies du golfe de financer quoi que ce soit de religieux sur notre sol. On ne peut plus permettre des attaques contre la liberté de conscience, d’expression, ou contre l’égalité des femmes, sous couvert d’expression religieuse.
L’éducation a également un grand rôle à jouer. Quiconque a étudié l’histoire des religions voit les ressemblances sur leurs principes fondamentaux entre les monothéismes juif, chrétien, et musulman, et même en remontant encore un peu avec le zoroastrisme qui parlait déjà par exemple de petit et grand djihad. C’est important, car connaitre l’histoire des religions permet à une personne de ne pas croire aveuglément qu’un livre serait la parole révélée et absolue d’un dieu, contre laquelle le blasphème serait un crime suprême, mais plutôt d’y voir une tentative humaine de retranscrire des enseignements divins.
Etudier l’histoire des religions, et en comprendre les grands principes éthiques, puis choisir de croire ou pas, en toute liberté de conscience, produirait assurément des êtres humains mieux capables de comprendre les autres. Surtout par rapport au conditionnement sans remise en question de l’enseignement religieux traditionnel.
Le sanctuaire intégriste
ÉchaudĂ©s par les bourbiers afghans et irakiens, nous avons cru que laisser la situation syrienne pourrir sous la pression du rĂ©gime Assad Ă©tait le moins mauvais choix. Mais Assad a massacrĂ© les civils qui manifestaient pacifiquement au dĂ©but de la rĂ©volution syrienne, libĂ©rĂ© des islamistes qui sont venus renforcer ce qui est devenu le monstre Daech. Assad a lancĂ© son armĂ©e contre les rebelles laĂŻcs et modĂ©rĂ©s en prioritĂ©, tout en laissant relativement tranquille Daech. Diviser pour rĂ©gner.Â
Certains hommes politiques français semblent suffisamment stupides pour tomber dans ce piège grossier, tendu par Assad pour faire croire qu’il est finalement un recours acceptable. C’est tout l’inverse, c’est le pire criminel de Syrie.
Mais Assad n’est pas notre problème le plus urgent. Pour le moment, nous avons récolté un ennemi, Daech, qui nous attaque directement. Cet ennemi doit être combattu, ses sanctuaires conquis, ses dirigeants neutralisés. Notre armée n’a cependant ni la vocation ni la légitimité à être seule un gendarme du Moyen-Orient. Alors comment reprendre la Syrie à Daech ?
Les réfugiés, nos alliés contre Daech
Les millions de rĂ©fugiĂ©s syriens sont malheureusement perçus par beaucoup comme un problème voire un danger pour notre pays. Je pense au contraire que les rĂ©fugiĂ©s syriens peuvent ĂŞtre des alliĂ©s prĂ©cieux, et que nous avons une opportunitĂ© historique Ă la fois de servir nos intĂ©rĂŞts contre Daech, et d’honorer l’humanisme qui nous dĂ©finit, en accueillant des familles fuyant la guerre.Â
Je me demande combien de dizaine de milliers d’hommes en âge de se battre seraient volontaires pour combattre aux côtés des soldats français si on leur garantissait que leur famille serait alors en sécurité, en France, et si on leur proposait une vraie chance de succès pour libérer leur pays. Ces familles risquent de toutes façons déjà leur vie pour fuir la Syrie et venir en Europe.
Ces volontaires syriens pourraient être entraînés et déployés aux côtés de militaires français en Syrie. Je ne parle d’utiliser des gens qui ont déjà souffert comme chair à canon, genre “allez y, on vous suit”, je parle bien de constituer une force mixte avec des soldats français se battant aux côtés de volontaires syriens. Nous avons une armée professionnelle, nous avons nos alliés de l’OTAN, nous devrions bien être capables de faire ça. Nous avons des services de contre-espionnage, nous devrions être capables aussi de déjouer un bon nombre de tentatives d’infiltration. Mais en combien de temps est-ce faisable ? Combien de soldats pouvons nous réellement mobiliser et déployer, et combien de vies de militaires français coûterait une intervention ? Notre armée et notre pays seraient-ils prêts à consentir un tel sacrifice ? Quelle alternative a-t-on, sinon ? Plus de frappes aériennes insuffisantes ? Plus de l’inaction qui nous a si bien réussi jusqu’ici ? Attendre la prochaine attaque à Paris ou ailleurs en France, sur des lieux impossibles à protéger ?
En tout cas, si on pouvait constituer une force militaire mixte, cela aurait comme avantage majeur d’éviter une situation à l’irakienne. En Irak, les américains ont dissout l’administration et l’armée, et se sont retrouvés à devoir gérer un pays où ils étaient perçus en envahisseurs. Ici, une nouvelle armée syrienne serait de fait déjà formée, avec des liens dans la population. on devrait aussi pouvoir s’appuyer sur les combattants kurdes et les rebelles de l’armée syrienne libre, ou du moins ce qu’il en reste.
Les réfugiés combattant à nos côtés seraient enfin les personnes les plus aptes et crédibles pour s’adresser aux citoyens de Syrie et des pays limitrophes. Ils pourraient combattre la propagande de Daech en montrant l’horreur de leurs exactions, et montrer les sacrifices consentis par leurs frères d’armes français pour les aider à reprendre leur pays. C’est peut-être une approche naïve, mais en tout cas, gagner la bataille de l’information est crucial pour combattre l’idéologie de Daech.
Le nécessaire et épineux volet diplomatique
L’Iran et le Hezbollah libanais, et bien sûr la Russie, engagés aux côtés d’Assad, devraient forcément être associés à une solution militaire, car il ne s’agit pas d’échanger un ennemi contre d’autres. A minima, il faudrait s’assurer qu’Assad reste cantonné à son réduit actuel, pendant que le reste de la Syrie est reconquis et qu’on évite des accrochages avec ses alliés malgré des provocations plus que probables. Pas gagné.
La Turquie d’Erdogan, et son attitude trouble consistant à laisser passer des combattants islamistes tout en pilonnant les kurdes, devra aussi être associée à une intervention. Il serait temps que M. Erdogan nous montre la réalité de sa participation à l’OTAN, en fournissant un accès à la Syrie pour nos troupes, et en s’engageant à ne pas pilonner de forces se battant aux côtés des nôtres, s’agissent-ils de kurdes. Très compliqué aussi, et le poids de nos alliés de l’OTAN ne sera pas de trop pour obtenir quelque chose de la Turquie, où Erdogan est plus que jamais à couteaux tirés avec les kurdes.
Le gouvernement chiite irakien, et les kurdes irakiens, verraient logiquement d’un bon oeil qu’une force viennent ouvrir un nouveau front en mettant la pression côté syrien. Un risque serait qu’une pression accrue en Syrie sur Daech fasse partir ses combattants vers l’Irak, d’où l’importance d’être très bien coordonné avec les forces irakiennes, ce qui est loin d’être évident.
Les deux volets de cette solution ne seraient efficaces qu’ensemble, et demanderont de nous un engagement dans la durĂ©e. J’ai autant de doutes sur l’approche que je propose que je suis certain que je n’ai pas envie de juste attendre la prochaine attaque de Daech en France. J’espère que ce billet pourra susciter une discussion sur ces deux axes de lutte contre Daech.Â
Si une telle décision devait être envisagée autre part que dans ma tête, vue la crédibilité actuelle de nos politiques, la seule manière solide de décider serait un référendum. Si on décide de ne pas y aller, parce qu’on en n’a pas la volonté ou pas la capacité militaire, c’est une chose, mais ce qui serait pire que tout serait de commencer quelque chose que nous n’avons pas les moyens de finir.