Et bien voilà, il fallait bien que cela arrive... sur le long fleuve tranquille de nos jours confinés, sans écueils, sans la moindre écume de différend, de dispute ou de colère, voilà que le courant s’est accéléré aujourd’hui, et que la chute dans le bouillonnement de l’incompréhension menace... Heureusement, pas au sein de la famille, pas dans la maison, où l’eau reste étale et limpide, mais pour une histoire toute bête de communication mal gérée, et il faut bien le dire par ma faute. Une maladresse insigne, la volonté de faire plaisir qui devient source de mésentente et de tension... Il a fallu attendre le vingt et unième jour de confinement pour assister à ce phénomène, pour toucher du doigt à quel point l’enfermement peut transformer une situation pourtant sans aucun caractère de gravité en un point de crispation, et de rupture possible, ce que je ferai tout pour éviter. C’est une expérience que je redoutais, mais il me faut l’affronter à présent... L’existence cloîtrée qui nous est imposée s’encombre de petites préoccupations d’ordre matériel répétées sans cesse, de gestes qui deviennent des rituels, de trajets éternellement réitérés, d’une intensification de la fréquence de ces moments de retrouvailles si importantes dans un foyer, mais qui là peuvent finir par être insupportables. On ne s’en rend pas encore compte, mais une pointe de lassitude peut apparaître, que l’on sait, inconsciemment encore, être la préfiguration de l’exaspération. Et, même si tout ceci reste encore fort embryonnaire, et surtout absolument pas perceptible dans notre esprit, notre être profond sent bien le danger, danger de la tempête qui s’annonce, emportant tout sur son passage, l’équilibre personnel, les rapports avec l’autre, avec les autres, les fondements de notre vie sociale, de notre vie tout court, danger de la destruction de ce que nous avons construit en nous et autour de nous, un logis, un réseau d’amitiés, de connaissances, une conception du monde, de notre monde. Et l’on revient à cette angoisse fondamentale de la destruction, de la perte, de la mort. Le virus, même s’il nous reste absolument étranger, peut nous détruire... c’est là une perspective à la limite du concevable, et je me demande si dans ce premier accroc à l’harmonie universelle qui semblait régner jusque là, si derrière cette première tension née aujourd’hui et qui me déchire plus que je ne l’aurais pensé, il n’y a pas cette prémonition de la ruine...