La leçon
Dimanche 10 mai 2020
Nous voici arrivĂ©s au terme de cette aventure. Demain le confinement s'achĂšvera plus ou moins, et ces pages se cristalliseront dans les glaces du temps qui passe et qui fige l'infini beautĂ© de l'instant. Le plaisir d'Ă©crire ces lignes, et de les lire peut-ĂȘtre, se perdra dans un passĂ© s'Ă©loignant inexorablement. Mais que retenir de cette expĂ©rience qui nous parut interminable et qui se termine aujourd'hui ?
Sur le plan personnel, l'harmonie qui a rĂ©gnĂ©, ici, entre nous, la force des sentiments qui n'a jamais flĂ©chi, l'absence complĂšte de nuages dans nos relations, pendant prĂšs de deux mois de vie commune permanente, constituent le trĂ©sor le plus prĂ©cieux qu'on puisse imaginer. C'est lĂ le socle inaltĂ©rable d'un bonheur que je ne peux imaginer transitoire. La pĂ©riode a permis aussi Ă chacun d'entre nous d'Ă©prouver ses ressources pour faire de ce temps apparemment perdu un temps fructueux, profitable. La lecture, les rĂ©alisations utiles Ă tous, les jeux, si essentiels au dĂ©veloppement ou Ă l'entretien de la vivacitĂ© intellectuelle, les discussions, la rĂ©flexion partagĂ©e, tout ceci a incontestablement Ă©tĂ© favorisĂ© par cet enferment qui nous a finalement si peu pesĂ©. Et en ce qui me concerne, l'expĂ©rience de l'Ă©criture, quelle que soit la qualitĂ© du propos, a Ă©tĂ© essentielle pour moi, primordiale. Ăcrire et proposer sa production Ă la lecture d'un « public » est trĂšs intimidant, c'est un dĂ©voilement de l'intime, une mise Ă nu, qui suppose ou une folie furieuse, ou un grand Ă©quilibre, ou peut-ĂȘtre un peu des deux, Ă dose variable. La lecture des commentaires sur mes Ă©crits m'a certes apportĂ© de grandes bouffĂ©es de satisfaction, cela engage et encourage Ă poursuivre, mais comment ? Dans quelle direction ? Sous quelle forme ? L'avenir le dira...
Sur le plan individuel, chacun de nous, confinĂ© seul ou en famille, dans un lieu vaste et accueillant ou dans un logement exigu et inconfortable, s'est retrouvĂ© en tĂȘte Ă tĂȘte avec lui-mĂȘme. Cela a nĂ©cessairement suscitĂ© une rĂ©flexion, ou tout du moins un questionnement, sur ce qui permettait de supporter ce huis-clos permanent, sur nos ressources morales, sur notre tolĂ©rance vis Ă vis de l'autre, des autres, compagnons d'errance confinĂ©e. En cela, la pĂ©riode aura probablement Ă©tĂ© un moment unique et mĂ©morable, une fenĂȘtre ouverte sur la possibilitĂ© d'une introspection salutaire, d'un dialogue avec soi-mĂȘme, qui aura, Ă n'en pas douter, des consĂ©quences bĂ©nĂ©fiques sur le dĂ©veloppement personnel de chacun. Ce fut aussi l'occasion d'une apprĂ©hension du temps diffĂ©rente, propice,donc, Ă la rĂ©flexion, voire Ă la mĂ©ditation, une occasion de cesser d'ĂȘtre esclave d'une temporalitĂ© dictĂ©e par les contingences extĂ©rieures. Ce fut une occasion d'occuper autrement son esprit en le cultivant de mille maniĂšres, de repenser ses prioritĂ©s, de redĂ©finir, voire de dĂ©finir, sa place dans la communautĂ©, dans la sociĂ©tĂ© devenue lointaine, abstraite, donc plus facile Ă analyser en fonction de soi.
Sur le plan collectif, on ne peut que se laisser aller Ă formuler des vĆux pieux, mais rĂȘvons un peu⊠Et si la gestion du confinement avait pu apprendre la modestie, l'humilitĂ©, mĂȘme, Ă nos dirigeants, incapables de prĂ©venir les consĂ©quences d'un si terrible accident, empĂȘtrĂ©s jusque lĂ dans leurs prĂ©occupations gestionnaires de bouts de chandelles au lieu de penser l'avenir en grand ?⊠Et si nos dirigeants se mettaient Ă apprĂ©hender diffĂ©remment ce qui touche au bien public, en soignant Ă leur tour la fonction publique, visiblement indispensable en temps de crise ; en proclamant que si l'intĂ©rĂȘt particulier est une affaire individuelle, l'intĂ©rĂȘt collectif doit ĂȘtre le souci premier de l'action politique ; en affichant leur dĂ©termination Ă protĂ©ger tous les citoyens plutĂŽt que des premiers de cordĂ©e Ă lâĆil rivĂ© sur le sommet, ne faisant aucun cas de ceux qui ont dĂ©vissĂ©  ? Mais sur le plan collectif, on a vu surtout de formidables Ă©lans de solidaritĂ©, partout, sans hiĂ©rarchie d'engagement. On a vu les personnalitĂ©s du spectacle et de l'art fourmiller d'idĂ©es pour offrir aux confinĂ©s de quoi soulager l'angoisse d'une rĂ©clusion forcĂ©e, on a vu partout des anonymes donner de leur temps pour aider leur prochain, de la confection de masques Ă l'aide apportĂ©e aux personnes isolĂ©es, on a vu des gens faire les courses pour leurs voisins, s'inquiĂ©ter de leur sort, applaudir Ă 20h les soignants, donner quelques sous pour l'hĂŽpital public. Beaucoup de choses se sont passĂ©es durant ces longues semaines de confinement, beaucoup de petits miracles ont eu lieu, mais qu'en restera-t-il Ă partir de demain ? L'individualisme, l'Ă©goĂŻsme, le matĂ©rialisme, la bĂȘtise, la promotion de l'inculture et de la pensĂ©e primaire redeviendront-ils la rĂšgle de notre existence collective ? Ou bien l'exercice de la discipline intelligente, la rĂ©flexion voire l'introspection, l'expression continue de la solidaritĂ©, auront changĂ© nos esprits, nos Ăąmes, assez profondĂ©ment pour que cette expĂ©rience qui nous parut interminable et qui se termine aujourd'hui ne soit que le dĂ©but d'une nouvelle Ăšre. Puisse du brouillard Ă©merger la lumiĂšre, il ne tient qu'Ă chacun...










