" Le penthouse vénitien de Rick Owens" via admagazine.fr, 2019, 1/11
Connu pour son approche transgressive de la mode et ses meubles massifs, comme venus de la préhistoire, le créateur Rick Owens s’est créé, face à la plage du Lido, un espace qui répond à son mode de vie. Minimal et radical.
« J'ai toujours adoré le Lido, son côté provincial, proche de Venise mais sans les inconvénients, raconte le créateur de mode. C’est aussi à deux heures de l’usine qui fabrique mes vêtements et j’ai pris l’habitude de venir travailler ici. J’y passe au moins une semaine par mois et, souvent, presque tout l’été. Pendant des années, j’ai habité à l’hôtel Excelsior, mais je n’en pouvais plus de vivre dans un décor qui n’était pas le mien. » C’est à quelques centaines de mètres de l’hôtel mythique qui accueillait les stars pendant la Mostra de Venise qu’il achète les deux derniers étages du condominium Miramar, un bâtiment des années 1950 avec vue sur la plage.
« Le décor était incroyablement kitsch, une débauche de couleurs ! Shabby, mais pas chic ! » ajoute-t-il en souriant. Avec l’aide de l’architecte Anna Tumaini qui réalise toutes ses boutiques, il imagine au dernier étage un lieu parfaitement conçu pour répondre à un mode de vie réglé comme du papier à musique : travail et lecture, plage, musculation et incontournable sieste l’après-midi. L’étage inférieur est transformé en studio de travail pour ses collaborateurs. « Mon modèle, c’était le cabanon de Le Corbusier, mais en version moderniste. Fonctionnel et efficace ! explique-t-il. Je voulais quelque chose d’austère, de presque froid, qui associe le raffinement de Jean-Michel Frank à la sévérité de l’architecture mussolinienne. »
Le plan de l’appartement a été repensé pour répondre à cette vision et se partage entre trois espaces : un salon-bureau, une chambre-salle de bains et une salle de musculation où le créateur s’exerce plus d’une heure par jour. Pas de cuisine à proprement parler, les repas sont pris à l’extérieur. C’est une cellule de vie en version minimale.
Un mobilier réduit à l’essentiel
Le choix d’un matériau unique, une pierre de Sardaigne blonde utilisée pour les sols à l’intérieur comme à l’extérieur, les garde-corps, les estrades et le piètement des assises, donne à l’ensemble une belle unité. Toutes les huisseries des portes ouvrant sur le balcon terrasse, qui prolonge l’appartement sur ses trois côtés, sont redessinées et réalisées en Inox pour donner un cadre lumineux à la vue sur la mer.
Le mobilier aussi est réduit à sa plus simple expression : des banquettes, une table en bois et quelques tabourets. « Avec l’âge, je ressens le besoin d’une plus grande simplicité, avoue le créateur. J’ai besoin d’éliminer le désordre, toutes les choses inutiles qui m’empêchent de me concentrer sur l’essentiel. L’espace autour de moi doit être comme un écran vierge sur lequel je peux projeter mes idées. Je ne suis que trop humain, pour pouvoir travailler, il me faut une discipline ! »
Seules exceptions à cette règle de dépouillement quasi monacal, quelques sièges d’Eliel Saarinen – son designer favori – appartenant à une rare série créée en 1907, des livres qui s’empilent sur le sol et les étagères de la bibliothèque, une collection de vases en bronze signés Hugo Elmquist et les sculptures futuristes de Thayaht ou de Renato Bertelli qui témoignent de sa fascination pour cette période de la création italienne marquée par l’ascension de Mussolini.
Un crâne posé sur le bureau, des revolvers hérités de son père, grand collectionneur d’armes – qui font naître chez lui un sentiment ambivalent où se mêlent attirance devant la beauté de leur forme et répulsion devant l’horreur de ce qu’ils représentent – lui servent aussi de memento mori. « Nous rêvons tous d’être immortels, reconnaît-il. La mort, c’est “le” problème auquel doivent se confronter tous les artistes. »
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1. Rick Owens, sur le balcon terrasse de son appartement, au cinquième étage d’un immeuble des années 1950. Au premier plan, Kneeling Boy, un bronze de George Minne.
2. La partie bains se compose d’une douche et d’un lavabo en pierre. Sur le banc qui sert de desserte, deux vases en bronze de Hugo Elmquist et une coupe en métal de Rick Owens. Au premier plan, Profilo continuo del Duce, sculpture de Renato Bertelli.
3. La cuisine, réduite à sa plus simple expression (machine à café, micro-onde et lave-vaisselle), est dissimulée derrière les portes d’un placard en miroir dans la salle de musculation. À côté de l’évier, des coupes en cristal de roche et des couverts en os et argent dessinés par Rick Owens. Au sol, des feuilles de jasmin, cueillies sur la terrasse et dispersées chaque jour sur le sol dans tout l’appartement, apportent une touche végétale et remplacent les fleurs que le créateur n’aime pas.
4. La chambre et la salle de bain partagent un même espace dallé de pierre de Sardaigne. Le lit est installé sur une estrade, dans une alcôve habillée d’une couverture militaire comme celles qui sont utilisées comme des tapis sur le sol, vissées à même la pierre. Sur l’écran de télévision, une image de Salomé de Charles Bryant et Alla Nazimova, un des films préférés de Rick Owens. Au premier plan, Dux, une sculpture de Thayaht. Draps de lit teints à la couleur (D. Porthault).
5. Sur le bureau, un memento mori arrangé par Rick Owens autour de deux vases en bronze de Hugo Elmquist. Le Luger, comme les autres revolvers posés à côté du lit ou du canapé, appartenait à son père, grand collectionneur d’armes à feu.
6. Devant le bureau en bois brut dessiné par Rick Owens, un fauteuil de Eliel Saarinen, modèle très rare d’un ensemble créé en 1907 dont on retrouve d’autres pièces dans chacun des appartements du créateur. Au fond, sur une stèle en bois brut, une tête en bronze Ritratto di Filippo Tommaso Marinetti de Thayaht.
7. Les livres occupent une place prééminente dans la vie de Rick Owens. Systématiquement débarrassés de leur jaquette, ils le suivent à la plage, débordent de la bibliothèque et s’empilent sur le sol et les meubles.
8. La partie salon ouvre sur le balcon terrasse par des portes-fenêtres dont les huisseries ont été remplacées par des modèles en Inox surmontés de bandeaux boulonnés, dans un esprit Wiener Werkstätte. Le canapé est une grande banquette réalisée dans la même pierre que le sol, agrémentée de matelas et de traversins en grosse toile. À côté de la sculpture de Thayaht, une des chaises d’Eliel Saarinen. Au fond, un tabouret en bois brut dessiné par Rick Owens.
9. Un équipement de sport professionnel, haltères, poids, appareil de musculation… occupe la dernière pièce de l’appartement. Au premier plan, un sarcophage égyptien en bois datant du IXe siècle avant J.C.
10. Le cabinet de toilette adjacent à la salle de sport et ses murs en marbre noir comme les toilettes, un modèle cylindrique réalisé sur mesure que l’on retrouve dans tous les appartements de Rick Owens.
11. Vue de la terrasse sur la plage du Lido et ses rangées de cabines en bois peint.
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Text by Marie Kalt
Image by Jean-François Jaussaud