ONE WAY TICKET DES LEBENS
Au commencement fut POLICY OF 3.
Je crois que si Serge, le pote skater de Sam (Niefer, pas Riciutti), ne s'était pas retrouvé en travers de mon ride, un soir d'ennui vers le milieu des années 90 au skatepark de Dillingen, à me dire : "Ecoute ça Flo, tu vas kiffer", jamais ce blog n'aurait vu le jour. A l'époque, je me gavais de mauvais métal moderne et de hardcore new-yorkais, de punk mélodique à roulettes (forcément) et de power-pop supersonique. Rien de mal à ça, hein. Ce sont des sous-chapelles musicales que je me plais toujours autant à visiter lorsque l'envie et la nostalgie se font plus fortes que la raison. Mais merde, quelle idée de me foutre 1% (qui ouvre l'album éponyme du quatuor) dans les cages à cet âge... Le soir même, je lui ai taxé la K7 pour l'écouter à la maison.
"Un orteil dans l'extrême et c'est toute la jambe qui suit", chantait Hamé, dit Le Franc-Tireur, sur le deuxième volet des maxis de LA RUMEUR. C'est tout à fait ça. Cette petite chanson américaine de rien du tout aura déclenché en et autour de moi toute une série d'événements aux conséquences irréversibles. Dont la rencontre avec YAGE. Le meilleur groupe d'emo allemand de tous les temps, ai-je envie de dire.
Qu'est-ce qu'on s'est pris sur le coin de gueule quand 3-17 October 1984 est sorti ! Putain... C'est vrai, il nous a tous rendu fou, ici, dans la Vallée de l'Orne. Quelque part, il nous aura tous uni aussi. Certains préféraient MINERAL à BOTCH, d'autres bouffaient du CATHARSIS plutôt que du ELLIOTT au petit-déjeuner, mais tous se retrouvaient sur un point : l'album de YAGE, putain quelle tuerie sans nom. On est allé les voir en concert ensemble, souvent deux ou trois bagnoles avec cinq personnes dans chaque véhicule. On blindait le plus possible, histoire de représenter. Et ces liens qui nous unissaient entre losers de la même cité ouvrière, on les découvrait aussi avec des personnes venant d'ailleurs. De loin. De Nancy ou de Reims. De Belgique. Sans YAGE, on ne se serait peut-être jamais senti aussi proches de Phil Burn Out, de Séb Voulot (qui sortit The Human Head Too Strong For Itself, au passage), de Daniel Juncker ou des frangins Michotte. Puis ce groupe, en concert, c'était juste le carnage. T'avais envie de te noyer dans la marée humaine. Tu te laissais bousculer, tel un pantin désarticulé, emporté par la vague. Tu chantais des textes en Allemand alors que tu détestais cette langue. Tu chialais avec Oliver. Tu riais avec Stefan (et son Français approximatif). YAGE, c'était une tornade d'émotions intenses. On a fini par jouer plusieurs fois avec eux, avec DEAD FOR A MINUTE. Putain de moments intemporels. Une folie totale à Messancy dans la fosse lors du Liberation Day. Tout le monde sur scène à l'Empreinte lors du premier (ou second, je me rappelle plus) Oh Yeah Fest organisé par les copains de GAMENESS (suis plus sûr du nom du festoche, là encore).
J'ai du mal à formuler ce que je ressens vraiment à l'heure où j'écris ces lignes. Une chose est certaine. Découvrir ce bout de carton dans ma boîte à lettres, l'ouvrir, poser les galettes sur ma platine, relire les textes et parcourir le livret, tout ceci fait remonter en moi des émotions très fortes. Je me dis que dix années se sont déjà écoulées, et que jamais je ne pensais en arriver là. Et c'est cool, car tous leurs morceaux (sauf un titre de compilation) sont présents sur ce Some Time Of A Time (version triple LP, oh ça rigole pas hein).
Du coup, l'écoute religieuse de ces trois disques m'a donné envie d'en ressortir d'autres.
ACME To Reduce The Choir To One Soloist (Edison Recordings, 1996)
On commence par le plus brutal des disques ayant jamais vu le jour en Allemagne. Certains me rétorqueront, en le découvrant, que ce To Reduce The Choir To One Soloist n'est finalement qu'un joli album de hardcore métallisé à l'extrême. Bah ouais. On n'appelait pas ça "emo metal" pour rien, à l'époque. Avant POISON THE WELL, FUNERAL FOR A FRIEND, BRING ME THE HORIZON, j'en passe et des plus merdiques. Un déferlement de violence purificatrice et d'émotions brutes, cet opus. Des morceaux d'un extrémisme hors du commun enregistrés par une bande de branleurs de quinze ans qui préféraient jouer au foot entre les prises plutôt que de les peaufiner. Etrange pour des Allemands. Il n'empêche. A ce niveau, on ne parle même plus d'exécution. C'est un véritable massacre en neuf actes. La première face contient le 7' sorti sur Machination Records (les meilleurs morceaux, surtout Attempt et son final inhumain) tandis que la seconde regroupe toutes les participations compilatoires (No Desire To Continue Living, Plot et la All The President's Men). To Reduce est également important dans l'histoire de la musique alternative mondiale car c'est LE disque qui popularisera le mythique Kuschelrock Sound, mettant également Brème sur la carte des lieux touristiques incontournables pour tout amateur de brutalité qui se respecte. Deuxième sortie du label américain Edison, rendu célèbre pour avoir immortalisé le carnage Give Them Rope de COALESCE et le Fight Ambition To Kill d'OVERCAST, le disque marquera durablement le paysage musical allemand et international, influençant nombre de groupes devenus depuis cultes (on citera URANUS, LIAR, ANANDA, ONE EYED GOD PROPHECY parmi d'autres plus obscurs). Me souviens encore du mois, de l'année et de l'endroit où je l'ai acheté (juin 2000, Short Egg Records à Sarrebruck). Dix ans que je le garde au chaud et que je l'écoute régulièrement. Dix ans que je me prends un 38 tonnes en pleine gueule à chaque passage sur la platine. Une "pierre angulaire", comme disent les pros. Un chef d'oeuvre, quoi. Et s'il n'y aurait qu'un seul morceau à retenir, ce serait Bastardiser et son hallucinante mosh finale qui renvoie tous les apprentis bouchers de la musique à leur découpe de saucisson.
AKEPHAL S/t (Lund Castle Core Records, 1997)
Le plus digne des héritiers d'ACME (on passera sur les groupes que les gaziers auront formé après le split aka SYSTRAL, MÖRSER et compagnie, ça compte pour du beurre). Kuschelrock, nocheinmal. En résulte un son à la fois ultra puissant (le phénoménal mur de guitare), clair et jamais brouillon (la batterie claque et se fond parfaitement dans le mix). Le chant devient de plus en plus abstrait, ne se résumant parfois plus qu'à un hululement déchiré rappelant le meilleur du black métal primitif norvégien (écoute Am Rande pour t'en convaincre). AKEPHAL dope également son emo metal au punk émouvant d'ECHONOCHRIST, marquant sa différence avec la horde des suiveurs sans inspiration (même si tu ne peux t'empêcher de penser à ACME lorsque le combo pète un ralentissement foudroyant). Une discographie incomplète (il manque le premier 7') est sortie y'a pas très longtemps chez Narshardaa Records, contenant des morceaux inédits enregistrés pour l'occasion (un second 12' devait sortir lorsque le groupe arrêta, manque de bol les types ont perdu le master en cours de route). Pour la petite histoire, le bassiste du groupe a fait ses études à Nancy et ils ont failli tourner avec HIS HERO IS GONE en Europe. Intéressant, n'est-ce pas ? Ma chanson préférée reste Feuer Und Flamme, le tube violent par excellence, contenant tous les ingrédients faisant le sel de cette musique si chère à mon coeur (à l'époque comme aujourd'hui).
MAGGAT A Pacific Puzzle (Swing Deluxe Records, 1999)
Après un premier 7' rappelant les débuts de PIEBALD (en gros, un emo crié plus qu'étrange), MAGGAT te sort cette bombe. Dix titres aussi explosifs qu'enjôleurs très fortement influencés à la fois par la scène new-yorkaise menée à bouts de bras par les frangins Leo (THE VAN PELT, THE LAPSE) et par l'emo midwest popularisé par Caulfield Records (les géniaux GIANTS CHAIR en tête). Un petit chef d'oeuvre dont la couleur musicale, parfait mélange de bleu pastel mélancolique et de touches blanches lumineuses (à l'image de la pochette), avait de quoi nous faire pleurer à chaudes larmes à chaque écoute. J'étais dans ce cas. Un petit émotif fragile qui aimait à se repaître de violence mais qui ne crachait jamais sur un petit disque de pop, dès que l'occasion se présentait. Et quand je réfléchis à ce vague concept bancal d'"emo allemand", lors de divagations aussi inutiles qu'incongrues, c'est bien à ce Pacific Puzzle auquel je pense en premier. Ses riffs doux-amers, son chant au bord de la rupture, ce son d'une candeur inégalée (guitare qui crunchent, batterie légère). Une constante que l'on retrouvait déjà à l'époque (chez SOAVE, par exemple) et qui marqua/marquera durablement toute une certaine scène indie du pays de Fassbinder (de ROBOCOP KRAUS, à qui appartenait Swing Deluxe Records et dont le Inferno Nihilistique 2000 sorti à la même époque me fit exactement le même effet, aux FOTOS, en passant par THE AUDIENCE ou THE PLANE IS ON FIRE). Surtout, ce que j'appréciais avec cette vague de groupes allemands de la fin des années 90, c'était leur proximité. Déjà, tu pouvais leur écrire, les types te répondaient immanquablement. Une correspondance naissait, des idées s'échangeaient. Des mixtapes étaient lâchées dans la nature. C'était beau. Romantique. Inspiring. Pis tu avais aussi beaucoup plus d'occasions de les rencontrer en vrai que leurs collègues américains, que ce soit à Strasbourg, à Nancy, à Reims ou au Luxembourg (mais pas à Metz, comme par hasard; le hardcore et l'emo n'ayant jamais vraiment été pris au sérieux dans la ville du concert pour péteux... jusqu'à ce que mes collègues et moi nous y installions, huhu) lors de prestations aussi généreuses et mythiques qu'attendues. Je tiens d'ailleurs au passage à remercier les frangins Stef et Fab de WHAT'S WRONG ainsi que Crustoff pour m'avoir permis de connecter plus profondément avec toute cette scène teutonne (leur fameux "émochiottes" s'en étant vachement inspiré, et de MAGGAT, et d'AKEPHAL). Et si tous les morceaux de ce Pacific Puzzle sont déments (même l'instrumental Panorama, lolant reboot de la musique d'Amicalement Vôtre, est sublime), ils n'égalent cependant en rien le génie de Cycles Perfecta, la chanson d'ouverture de la compilation The Cowboy's Plane Game.
QUEERFISH The B-Punk Era (Per Koro, 1995)
Je parlais plus haut de Serge le skateur et de sa K7 magique. A l'époque (c'est peut-être toujours le cas aujourd'hui, remarque), leur durée d'enregistrement se situait entre soixante et quatre-vingt dix minutes. C'était cool, tu pouvais copier de un à quatre albums, quand tu t'arrangeais bien. Bon, parfois tu devais couper un ou deux morceaux inutiles. Ca faisait mal sur le moment, mais à réécouter, cela donnait parfois une toute autre dimension à l'oeuvre gravée sur bande magnétique. Et donc, sur cette K7 magique se trouvaient le LP de POLICY OF 3, le Everything Sucks des DESCENDENTS (autre disque totalement mythique), quelques titres de FUGAZI (mouais, bof) et ce B-Punk Era des Allemands de QUEERFISH. Trois chocs sur le même petit support, c'est beaucoup trop pour qu'un coeur d'adolescent puisse le supporter. Etrangement, ce disque ne va pas me marquer aussi profondément que les autres présents sur la K7. D'ailleurs, pour être honnête, je trouve leur mélange de punk ultra mélodique et de hardcore métallique très influencé par IRON MAIDEN assez bizarre, de prime abord. Les trois premiers morceaux sont des tubes énormes, mais à partir du moment où le chanteur se met à hurler comme un damné (sur Wrecked), je fais les gros yeux. Y'a de la schizophrénie dans l'air. Marrant de constater qu'aujourd'hui cette fusion est depuis rentrée dans les moeurs (en gros, pour gagner des ronds dans le punk et devenir la coqueluche de Warmzine, faut faire exactement ce style de musique). Donc oui, ce disque. Un peu échaudé par les premières écoutes, je persévère malgré tout. Et je finis par apprécier franchement. Problème : je perds la K7 lors d'un trip skateboard en Allemagne. Trop timide pour redemander une copie à Serge, et découvrant toujours plus de groupes, j'oublie. Les années passent. T'arrive-t-il parfois d'avoir un air dans la tête et de ne plus te souvenir de son auteur ? C'est fréquent chez moi. Ca vire parfois à l'obsession. C'est vrai. C'est horrible de ne pas pouvoir remettre un nom sur une chanson. Fort heureusement, on exorcise souvent sa douleur en trouvant son bonheur au détour d'un bac à disques. Surtout que QUEERFISH, qui en a quelque chose à foutre aujourd'hui ? Je suis même sûr que tu n'en avais jamais entendu parler jusqu'à que je t'en cause présentement là maintenant. Je me trompe ? Donc oui, ces airs à la con que tu as en toi sans pourtant pouvoir les identifier, partie intégrante et sans raison apparente de ton patrimoine génétique et culturel, ces airs à la con, disais-je, j'ai pu finalement en identifier trois à l'achat de ce B-Punk Era : So Close, Down et Never Rise. Les trois premiers titres de l'album. Les trois meilleurs.
RUSTY JAMES Save The Last Dance For Me (Love Records, 1996)
J'aime pas les 7'. Je trouve le format rigolo, certes. Mais à écouter, c'est putain de chiant. Faut vraiment avoir envie de se lever toutes les sept minutes (au mieux; c'est plus souvent toutes les trois ou quatre minutes, en vérité) pour retourner la face ou changer de disque. Moi j'aime bien écouter de la musique en lisant ou en divaguant intérieurement. Pour me reposer et bien me préparer à une sieste méritée. Les 7' ne sont définitivement pas adaptés à ces activités. Moi, mon truc, ce sont les LPs. Même si mon format préféré reste le 10' (le 25 centimètres, si tu préfères). J'aime les LPs. J'aime les albums. J'ai été élevé dans cette culture du long player. Pas de ma faute si je ne trouve pas mon compte avec les formats courts. Quand un groupe fait de bons morceaux, j'aime en écouter au moins dix d'affilée. On me bâche parfois à ce sujet mais je m'en fous. Merde, où est-ce que je voulais en venir, au fait ? Oui. Tous mes amis (du moins, ceux qui connaissent et apprécient RUSTY JAMES) estiment que leurs meilleurs titres se trouvent sur leur précédent 7'. J'ai remarqué que c'était souvent comme ça. Et je crois même pas que ce soit un truc de puriste, genre "ouais non mais ça vaudra jamais la démo". Je pense qu'ils doivent avoir raison, au fond. Heureusement, grâce aux blogs, je peux rattraper mon retard en la matière et écouter ces 7' sans avoir besoin de les acheter. Faut bien qu'Internet serve à quelque chose. Donc oui, je disais, les mecs vous avez raison. Mais quand même, ce Save The Last Dance For Me a de la gueule et des tripes. Ces ex-AGE (autre groupe allemand mythique qui aurait eu sa place à l'aise ici) vont chercher leur inspiration du côté de Francis Ford Coppola (pour le nom du groupe) et de DION & THE BELMONTS (pour le titre de l'album). J'adore, j'adhère. Cette pop sentimentalo-débile (April Rust) débordant parfois sur du SAMIAM des grands jours (I Hate Goodbyes) préfigure déjà JETTISON et la vague emopop allemande influencée par les GET UP KIDS, notamment, tout en cohabitant magnifiquement avec un emo beaucoup plus sombre et désespéré (Two Out Of Ten, Dry Tongue), rendant cet album assez unique en son genre. Morceau de choix : Candle Burned Down qui clôt la face A sur une note mélancolique du plus bel effet.