On est tenté par un rire nerveux ; quand on ne comprend pas, on peut rire (par exemple le jour de l’arrivée à Buchenwald, lorsqu’on a été déguisés et que venant de se retrouver on ne se reconnaissait pas). Ils ont déjà réussi à nous faire rire. On pourrait tous se mettre à rigoler, c’est la folie, le jeu dément, on devrait rigoler. Il ne faut pas comprendre, ce n’est pas la peine, c’est le jeu, sans fin, sans raison, sans raison pour que ça finisse. […] Parfois, le SS rigole en désignant comme pour lui-même un type du doigt. Le type profite du rire du SS pour essayer de lui faire croire qu’il pense que c’est bien du jeu, mais qu’on pourrait peut-être s’arrêter. (43)
Ils riaient en nous regardant, et ce rire, nous ne pouvions pas encore le reconnaître, le nommer.
Il fallait bien finir par le faire coïncider avec le rire de l’homme, sous peine, bientôt, de ne plus se reconnaître soi-même. (106)
Bortlick lui aussi rigole avec un autre meister. Donc, tout le monde peut rigoler. Mais si je m’approche pour porter la pièce, il s’arrêtera de rire, et si c’est lui qui vient vers nous, on s’arrêtera aussi de rire. Nous pouvons rire en même temps, mais pas ensemble. Rire avec lui, ce serait admettre que quelque chose entre nous peut être l’objet d’une même compréhension, prendre le même sens. Mais leur vie et notre vie prennent un sens exactement contraire. Si nous rions, c’est de ce qui les fait blêmir. S’ils rient, c’est de ce que nous haïssons. (110)
Quelques types rient pour se faire bien voir, et, royalement, le kapo distribue les patates noires à ceux qui ont le mieux ri. (112)
Le kapo le poursuit et continue à cogner. Des types rient dans l’allée. Le kapo se met à rire aussi, et parfois aussi celui qui reçoit les coups. Les coups continuent à tomber, le kapo est roi, c’est le cirque. (112)
J’avais envie de taper sur l’épaule du copain, de rigoler fort, de crier. Tous ces hommes silencieux en rayé auraient pu rigoler, ça aurait rempli toute l’usine, ça aurait couvert le bruit du compresseur, les filles se seraient enfuies dans l’épouvante. Ainsi, à ce que l’on pouvait considérer comme la folie des coups, une autre folie aurait pu répondre : le rire. Mais personne n’était fou. Leur fureur était leur lucidité ; notre horreur, notre stupeur étaient la nôtre. (158-159)