Marcel Bascoulard
Notes suite à l’écoute de l’émission France Culture « Marcel Bascoulard, dessinateur, clochard, homme en robe », documentaire en 2 épisodes par Maylis Bessette et réalisé par Yvon Croizier. Diffusion en janvier 2026.
dessine les paysages urbains de Bourges, vides
vivait de peu, marginal·e
dessin précis, mémoire photographique, trait académique sans formation, mention d’autisme
un boucher de Bourges raconte qu’il l’appréciait et était grand amateur de son art abstrait
évitait les humain·es, ne se lavait pas pour ne pas être approché·e
sa mère a tué son père, qu’elle décrivait comme « pas violent, mais dur ». Marcel n’avait pas le même discours, et comment ne pas percevoir ici la gravité des traumatismes qui prennent leur source dans les non-dits ?
perçu·e comme « un homme qui se déguisait en femme, on ne sait pas pourquoi »
se photographiait « habillé·e en femme », dans des robes qu’il faisait faire par des couturières de la ville : habits de fête, ce ne seraient soi-disant pas ses vêtements du quotidien.
« problèmes avec les forces de l’ordre », emprisonné par les forces allemandes pendant la guerre. N’a pas voulu quitter sa cellule avant d’avoir fini le dessin de la vue de sa fenêtre.
Dessin de Marcel Bascoulard. Source : Les cahiers dessinés
J’écoute France Culture, les journalistes ont des discours abominables sur toi Marcel. Tu ne te rasais pas, en bons gardiens de la paix du genre ils posent chacun leur diagnostic : aujourd’hui encore il faut bien catégoriser selon le DSM, alors, travestissement ou transsexualisme ? Ah non, car ce n’était pas à plein temps, pas bien comme il faut... Les heteroflics à l’œuvre. Ils évoquent plusieurs événements d’une violence inouïe où on t’a fait subir les conséquences de ta déviance de genre, sans pourtant faire le lien : tiens, Marcel, ta robe a crée un attroupement dans la rue en 1950, jusqu’à te faire arrêter par les flics. Tu m’étonnes qu’après ça tu préférais le regard d’un appareil photo à celui des passant·es. « Personne ne comprend » pourquoi tu mettais des robes, et pourquoi tu ne les mettais pas tous les jours. Forcément, ce serait lié au deuil de ta mère ou de ta sœur. Plus tard dans l’émission pourtant, on entend enfin ta voix : aiguë, guillerette, ta réponse à la question est affirmée haut et fort, lors d’une interview :
« - Toujours chez monsieur Bascoulard, dessinateur, qui a fui la société et qui vit en ermite dans une cabine de camion. Monsieur Bascoulard sur le plan vestimentaire a également adopté des solutions plus que frustes puisqu’il est vêtu d’une vieille blouse.
- (rires de Marcel)
- Il vous arrive d’aller en ville, quand même ?
- Oui, mes commissions ne se font pas toutes seules.
- Et vous y allez vêtu comme ça ? Qu’est-ce que vous mettez ?
- Eh ben, ça !
- Des robes ?!
- Ben, oui !
- Je vois des robes en toile cirée, (…) pourquoi la toile cirée et pourquoi des robes ?
- Ben parce que j’aime pas le costume masculin ! »
Ta vie affective, ta vie sexuelle, soi-disant tu n’en avais pas. Les interviewé·es à la radio qui parlent de toi ne se rendent pas compte non plus qu’ils t’assignent hétéro en plus de t’assigner homme : tu n’étais pas marié·e, tu ne couchais pas avec des femmes, donc pas de vie affective ou sexuelle, point. Peu avant de te faire assassiner violemment, tu as demandé de l’aide, autant que possible : tu savais qu’un homme qui t’en voulait allait sortir de prison. On ne t’a pas écouté. Quelques jours plus tard, tu étais mort·e. Il y avait du monde à ton enterrement, disent-ils. Maintenant, tes œuvres se vendent aux enchères, toi qu’ils appellent « clochard », qui ne vendait ses œuvres que pour t’acheter l’essentiel.
J’entends la tendresse du regard d’un enfant qui aimait t’observer avec ses amis, quand tu étais en vêtements « de femme », et l’émotion dans sa voix quand il le raconte à l’âge adulte. J’entends comme les commerçant·es et les gens de ton quartier semblaient t’apprécier, comme ce boucher qui parle de toi sans chercher à t’alteriser, qui admirait ton art et ton humanité. Ma tristesse déborde en écoutant cette même violence qui t’a tué·e, à l’œuvre et décomplexée sur les ondes de France Culture : aujourd’hui encore, tu ne peux pas exister, simplement. Pour tout ce qui sort des normes de genre, il faut « comprendre », il faut qu’il y ait une raison, il faut, il faut. T’en avais tellement rien à foutre de tout ça toi, ça m’épate.
Entre les révolutions, je rêve d’un monde qui t’aurait bercé·e, Marcel : simplement, tel·le que tu étais, sans ces non-dits, ces violences inouïes liées à la famille et au silence, au sexisme, au cissexisme, à l’hétérosexualité, à toute cette violence qui éclate et qui tue, ou qui se loge dans tous les interstices de l’existence humaine. Et je pense à toutes les révolutions que tu as menées de front à toi seul·e pendant ton passage sur terre, en vivant ta vie comme tu l’entendais, en riant au nez des questions farfelues de tous ces gardiens de la norme.
Photographie de Marcel Bascoulard. Source : Beaux Arts de Paris.









