"Si je tombe, je suis mort" : Hugo 37 ans, ce motard qui a été percuté par une voiture de police alors qu’il roulait sur l’autoroute A4, à la sortie de Paris. Il a déposé plainte auprès de l’IGPN pour tentative de meurtre.
Article de Presse
Vous connaissez ce réseau social, cette organisation mondiale d’amis ou suiveurs branchés, qui dispose d’algorithmes ultra-puissants, non seulement pour espionner vos fesses et gestes, mais encore pour surveiller vos pensées, goûts, intérêts, besoins, achats, photos, paroles, écrits … que sais-je ? Votre casier judiciaire ? Votre dossier médical ? Votre état de service militaire ? Vos vertus ou vices cachés ? Il vous a géolocalisé, connaît vos allées et venues, vos préférences politiques ou partisanes, sait quelles sont vos accointances, ce que vous faites, avez fait et ferez. C’est une « face cachée » qui vous lance à la face tout un attirail de pubs aguichantes, dès que vous cherchez sur internet un couteau à huîtres, un assortiment de clés plates ou une bonbonne de gaz. Mais c’est aussi un surveillant qui vous fait les gros yeux, qui met le holà, qui devient même menaçant, dès que vous postez une fesse de trop, un sein qu’il « ne saurait voir », un nom d’oiseau qu’un algorithme lexical a reconnu sur sa liste de mots prohibés ou sur celle d’expressions « blacklistées ».
Or ces gros yeux, ce holà, c’est ce qui m’est arrivé pas plus tard que la semaine dernière. Une de mes « accointances » avait posté une photo montrant une devanture avec trois livres. En découvrant leurs titres, on comprenait illico l’intérêt de cette association fortuite, car ils se ressemblaient comme des frères jumeaux monozygotes. Celui de gauche, avec comme auteur Alexandre Benalla, publié par Plon, était intitulé Ce qu’ils ne veulent pas que je dise et portait comme sous-titre Ceci est ma vérité. Je vous laisse seuls juges. Celui du milieu, de l’homme politique Jean-Louis Debré, au Seuil Points, répondait au titre Ce que je ne pouvais pas dire et était orné d’un portrait avantageux. Celui de droite enfin, dû à Ségolène Royal et publié par Le livre de Poche, s’appelait Ce que je peux enfin vous dire, lui aussi accompagné d’une image flatteuse de la dame en question. Trois titres donc qui se voulaient prometteurs de secrets longtemps retenus et enfin dévoilés. Attiré comme toujours par les complots et les « dessous des cartes », le lecteur putatif s’est sans doute jeté dessus comme le rapace sur sa proie. Quoi, on vous a empêché de dévoiler des choses cachées depuis l’origine du monde ? Qui sont donc ces empêcheurs de parler en rond, qui prêchent la liberté d’expression, mais vous ont imposé motus et bouche cousue ? Nous, on veut tout savoir ! Au lieu des dessous de table, on veut la table ouverte. Avec un menu copieux et diversifié : des secrets d’état comme entrée, des secrets d’alcôve comme plat de résistance, des secrets de Polichinelle comme dessert !
Devant une coïncidence aussi troublante des dire, des ne pas dire et des dire enfin, qui s’expliquait à l’évidence par des éditeurs en mal de titres affriolants, j’avais posté un commentaire rappelant que ce genre d’ouvrages, surtout venant de personnalités politiques, était souvent rédigé par des n*gr*s. Aussitôt cette remarque déclencha une sonnette d’alarme, un clignotant rouge, assorti d’un halte-là strident. Qu’avais-je donc écrit ? À quel niveau (voire à quel caniveau) m’étais-je abaissé en désignant comme des n*gr*s des auteurs anonymes payés par des célébrités ? Où avais-je eu la tête pour employer un terme universellement reconnu comme raciste, offensant, insultant et surtout contraire aux valeurs humanistes de mon réseau ? Rougissant à l’idée d’avoir commis un péché aussi mortel, j’allais déjà me couvrir la tête de cendres et me préparer à une due pénitence, quand le dictionnaire me rappela que le mot n*gr* dénote non seulement une personne de race noire, mais aussi « une personne qui ébauche ou écrit anonymement des ouvrages signés par un autre ; ex. les nègres d’A.Dumas ». (Faut-il voir, de la part des lexicographes concernés, un clin d’œil ironique dans le fait d’avoir choisi comme exemple cet auteur de race noire, connu pour avoir travaillé souvent avec des plumes stipendiées ?) C’est évidemment dans ce dernier sens que j’avais utilisé le mot n*gr*.
Or l’algorithme de mon réseau n’en démordait pas. Ce terme se trouvait sur sa liste de mots prohibés pour cause de discrimination raciale et devait dès lors être remplacé par une expression plus convenable telle que prête-plume ou écrivain fantôme. Mais comment faire comprendre à un algorithme qu’un terme peut avoir non pas une, mais deux, trois, N significations ? Comment lui expliquer qu’un n*gr* peut être sans couleur – ni noir, ni blanc, ni jaune – mais doté d’une bonne plume et prêt à travailler contre rémunération sur un ouvrage commandé par quelqu’un qui n’a ni le temps, ni le talent pour s’en occuper ? Comment l’informer que cette plume métonymique peut travailler d’arrache-pied (plus jamais je ne dirai « comme un n*gr* ») pendant des mois ou des années, pour rédiger un texte plus ou moins cohérent, qui fera sinon la gloire, du moins la gloriole de son commanditaire ? Voilà ce que je pouvais enfin vous dire.