Les mots, fruits de mes entrailles
23:57. Il fait presque noir. Il n’y a que la lune, la lumière de l’écran de ma tablette et tout ce sur quoi elle se réflète qui font défaut à la noirceur. Puis il y a mon partenaire habituel qui dort paisiblement à mes côtés.
Malgré moi, c'est mon heure pour écrire. Je ne sais pas pourquoi, mais au moment où je ferme les yeux, tous les mots font la file et veulent sortir. Maintenant. Ils sont impatients, ils ne peuvent plus attendre. Ils ne se pointaient pas le bout du nez deux heures auparavant. Eux, ils dormaient. Et comme je m’apprête à me laisser emporter par le sommeil, eux, ils veulent danser.
Ils sont comme un enfant. Un enfant que l’on porte en soi avant sa grande bouffée d’air. Jeune maman, je vaquais à mes occupations, berçant ma fille en mon sein. Plus je m’activais, mieux elle dormait. Mais dès que l’assoupissement était mérité après une longue journée à nous trimbaler au pas de course, la jeune demoiselle étirait ses membres et accueillait la lune comme son soleil. Elle se mettait alors à pratiquer le trampoline sur une musique endiablée.
Mes mots, sont comme mon enfant. Ils ne savent différencier les astres. Alors je dois les faire sortir si je tiens à fermer l’oeil de la nuit, comme disait la championne du trampoline.
Si cette heure est mon heure pour écrire, alors pourquoi ne pas en profiter pour écrire? Mais que fais-je en ce moment si ce n’est enfiler des lettres les unes à la suite des autres pour former des mots? Je ne leur promets que le passage de toute façon. Je ne leur offre pas le gîte et le couvert. Ils ne sont pas ici pour rester. C’est établi d’avance. Tout mot se rendant à moi n’est qu’en court séjour. Je ne peux me permettre de les laisser s’accumuler. Il y aurait foule. Et je ne sais si l’un d’eux n’est pas agoraphobe. Je ne fais pas de discrimination. Tous les mots sont bienvenus. Même agoraphobe.
Puis si un jour je devais être choisie pour recevoir une merveilleuse suite de mots. Des mots si délectables qu’ils coulent sur la langue et qu’on a envie d’en goûter les notes jusqu’à l’ivresse ; si résonnants jusqu’à la moindre petite syllabe, qu’on a envie de se les répéter encore et encore; si parfaits dans leur apparence, qu’on ne se lasse de les lire et de les relire. Du bonbon pour les yeux, du bonbon pour les sens. Non, je ne pourrais laisser passer la perfection faute d’espace.
Tout est dans les mots. Certains non-dits créent des bisbilles que seuls des mots bien choisis peuvent régler. Les mots peuvent faire rire, ils peuvent faire mal, ils peuvent encourager et réconforter. Ils sont parfois criés de rage ou chantés en hommage. On pleure des mots en découragement et on parle trop vite. On veut reprendre ses mots, les rattraper. On veut les oublier. Les nôtres et ceux des autres quand ils sont trop cuisants.
Puis il y a les mots en l’air, ceux qui sont moins sincères. Ceux qui font plus mal qu’une plaie sur la chair. Mais ceux qui rachètent tous les autres, ceux qui nous font craquer pour les mots, ce sont les beaux mots. Ceux qui ont bon goût. Les mots d’un esprit particulièrement éveillé, qui sait si bien les disposer. Il y a les mots tendres murmurés contre la peau chaude, frissonnante. Les mots du désir à peine entendus, plutôt ressentis, lors de caresses passionnées.
Enfin, il y a les messages que les coeurs battant au même diapason se transmettent. Des messages envoyés et reçus à l’unisson. C’est un langage des plus raffinés à maîtriser. Il ne passe pas par les cordes vocales. Il ne s’achève pas sur les lèvres. Il est en mouvement constant d’un coeur à l’autre.
Ces messages, personne ne peut les écrire. On peut tenter de les reproduire. Je le sais, j’en fais l’essai régulièrement. Mais j’ai compris pourquoi on ne pouvait réellement y parvenir.
Ils ne sont pas de ces mots qui font la file avec les autres. Ils ne sont pas de ceux qui font leur chemin par la tête. Ils prennent racine d’un point d’origine tout à fait autre. C’est une langue qui n’a pas de mots. Le langage du coeur en est un à part des autres. Trop peu de gens le parlent parfaitement. Les fautes d’accord ont malheureusement lieu bien souvent en français aussi. Personne n’est parfait.
Faute de savoir parler avec son coeur, il y aura toujours les bons vieux mots et avec un minimum de verve, nous pourrons, à tout le moins, être beau parleur.