Que faire lorsqu’on se voit face à une impasse? Je me sens prise dans un cube. Il m’apparaît que plus je bouge et plus les murs se rapprochent. Je dois arriver à en sortir, mais ça m’est impossible. Devant, derrière, que des murs. Au-dessus, un plafond. Chacun de mes mouvements me limite de plus en plus. Pourquoi me suis-je mise en boîte? Je me tortille et je retire les carnets que j’ai apportés. Celui dans lequel je commence tout juste à écrire contient une plume.
J’ai peine à respirer. L’air est limité là où je me suis confinée. Je n’ai pas besoin de lumière. Le noir me convient tout à fait. Il est de mise. Je peux très bien faire glisser la plume sur le papier sans y voir. Il se peut que j’empile des mots, que je trébuche occasionnellement sur l’un d’entre eux, que je m’enfarge dans mes paroles. Mais autrement, je devrais savoir y faire.
Je ne veux pas de lumière. J’aurais peur d’y voir trop clair. J’aurais peur de voir clair en moi. De ne pas aimer ce que je pourrais voir si je plongeais mon regard vers l’intérieur. J’ai toujours cru que j’étais une bonne personne. C’était facile et rassurant. Mais lorsque je m’arrête et je me questionne vraiment, je constate que je suis loin de la vérité. Je ne suis qu’une ensorceleuse.
Ah! Une lueur vient d’apparaître! Un minuscule trou dans la boîte!
Je ne le désire pas, mais en même temps, sa présence me rassure. Pourquoi est-il apparu? Enfin…
Ensorceleuse. Je joue langoureusement avec mes voiles. Je les fais glisser le long de ma chevelure d’ébène en suivant une musique suave, pour les faire tomber sur mes hanches arrondies. Si je montre mon visage, ce ne sera que pour, l’espace d’un instant, vous laisser percevoir un oeil brillant. Plongez-y. Laissez-vous bercer par la musique. Suivez le mouvement des voiles. Voyez-moi telle que je suis. Je suis cet oeil.
Pénétrez dans l’oeil pour y voir la jeune fille dans l’ombre qui admire l’enchanteresse. La novice qui imite ses mouvements et en démontre pourtant la promesse. Qui perçoit une parcelle de leurs pouvoirs sans en comprendre la profondeur. Qui agite ses petits bras innocents et cambre son dos tel un serpent envoûté. Devant le miroir, je suis la fillette incertaine face à ses charmes.
Une deuxième lueur apparaît! Qu’est-ce qui se passe avec cette boîte? Il faisait noir plus tôt. Mais où suis-je donc?
Dois-je me révéler? Me mettre à nu? Si là est le défi, je n’aurai pas trop de difficulté. Il m’a toujours été trop simple de me mettre à nu. La pudeur, je ne connais pas. Le corps humain est une machine merveilleuse. J’ai toujours été fascinée par ses possibilités.
Je ne suis pas gênée par l’image de mon corps. Il est tout en courbes. Un corps d’amante, un corps de femme, un corps de mère. Il est doux et accueillant. Et je l’aime parce qu’il est moi. Il me représente bien. Moi jusqu’au bout des doigts.
Il me sert bien. Il est le berceau de mon âme. Mais je m’éloigne, je risque de trébucher. Je dois revenir.
Il y avait une danseuse. Un serpent. De la musique. Des regards.
Les regards. Comment vivre sous les regards? Les yeux sont partout. Ils nous observent constamment. Il faut marcher droit. Il faut garder la tête haute. Il faut travailler. Il faut dormir. Il faut… Il faut. Pourquoi? Qui dicte? Qui regarde?
Ensuite on se sent regardé. Alors on marche droit. On garde la tête haute. On travaille. On dort. Simplement parce qu’il le faut. Mais pourquoi? Pour qui?
Puis il faut bien faire. Mais pas trop bien. Parce que si on fait trop bien, ça peine les gens qui ne peuvent faire aussi bien. Alors des bouches se mettent à parler. Ils ne parlent pas de leur peine. Les bouches parlent de nous. Elles parlent de ce que les yeux croient avoir vu. Oh oui, les yeux et les bouches! Quand ils se rassemblent…
Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas qu’on n’y peut rien. Pourquoi faut-il qu’on soit toujours meilleur à tout? Je n’ai pas besoin d’être meilleure que qui que ce soit. Soyez meilleur que moi. Vous me rendriez bien service. Alors je serais débarrassée des yeux qui me suivent partout tentant de trouver la faille.
S’ils savaient que je ne cherche qu’à être. Tout simplement. Qui viendra nous délivrer des yeux scrutateurs, du temps passé à faire ce qu’il faut? Si je voulais m’arrêter pour respirer le parfum des fleurs? À qui devrais-je demander d’arrêter le temps qui ne finit plus de couler? À qui devrais-je demander d’arrêter de regarder?
Est-ce que quelqu’un pourrait avoir l’obligeance de rassurer les yeux et les bouches qu’ils ne sont aucunement menacés par une espèce en mon genre?
Un nouveau trou s’est formé. Il commence à faire trop clair. Je ne vois pas à l’extérieur de la boîte. C’est trop aveuglant. Qu’est-ce qu’il y a à voir? Je commençais à aimer ma boîte. Le noir était plus réconfortant que la vive lumière.
Ma vie est une chimère. Une mise en scène, un grand tableau. Lorsqu’il y a d’autres personnages, je la vis comme on répète ses lignes. Je renvoie la réplique. Je me rends pour le lever du rideau et je salue bien bas à la fin de la performance.
Lorsque je retire le masque, je constate qu’il me pesait, qu’il m’étouffait. Un corset trop serré. Alors je prends une grande bouffée d’air frais.
L’air frais. Je ne voudrais que de l’air frais autour de moi. Si on m’apporte de la poussière ou des saletés, j’ai vite fait de les glisser sous le tapis et de remettre mon sourire en place. Je ne peux souffrir le désordre émotif. Je ne peux porter le poids d’un grain de poussière supplémentaire. Je ne pourrais sembler aussi heureuse si je le faisais. Je m’effondrerais sous son poids. Je ne peux m’effondrer. Je dois continuer d’avancer, car telle est la vie. Un chemin ascendant. Peu importe la direction, il faut aller de l’avant.
Et le poids de la poussière, les nuages de poussière qui nous aveuglent, je suis supposée avoir appris à passer à travers, à en porter la charge. Peu à peu, à force d’expériences. Mais mes expériences, j’ai choisi de les vivre autrement. J’ai choisi de les vivre à travers des histoires qui finissent bien.
La souffrance n’avait pas sa place dans mes scénarios. Ce mot n’existe pas dans mon univers. J’ai choisi de repousser la souffrance de ne pas la laisser pénétrer. J’ai joué les douaniers. J’ai interdit le passage. Mais elle s’est creusé un chemin. Elle a attendu et s’est faite de plus en plus menaçante. Je n’étais pas prête à affronter une telle ennemie. Je n’avais pas accumulé les pierres sur lesquelles m’appuyer pour la surmonter.
Elle a une raison d’être la souffrance. Sûrement. Non? Elle n’existerait pas autrement. Pour chacune de mes failles, j’ai la force nécessaire pour la surmonter. Tout est équilibre. Je sais faire danser les voiles pour mieux cacher mes insécurités. Je suis ensorceleuse. Alors la souffrance, je l’ai déjouée. Je lui ai fait croire en son inexistence. Je l’ai regardée dans les yeux pour mieux l’ensorceler. Et je me suis ensorcelée, moi. J’ai longtemps cru qu’elle ne m’atteindrait jamais.
Oui, elle a une raison d’être. Elle doit être vécue. Tout simplement. Même si elle est déchirante, on doit la sentir nous déchirer, nous mordre. Et la regarder dans les yeux pour la reconnaître. Je te vois. Je comprends. Car, si nous ne souffrons la peine lorsque nous devons le faire, ce n’est que partie remise. En attendant, on ne fait que se leurrer. Je le sais, car c’est ainsi que j’ai vécu toute ma vie. Et c’est maintenant que la souffrance est ce géant qui m’écrase, cette plaie béante qui me bouffe de l’intérieur, que je réalise que j’aurais dû lever les yeux pour la reconnaître chaque fois qu’elle se pointait.
Qu’importe si l’histoire finit bien? C’est quoi une histoire qui finit bien? En ce moment, peut-être que le dénouement est très favorable pour un quelconque personnage. Qui sait?
Mais ça, ce serait une réalité trop belle pour moi. C’est pourquoi j’ai ma réalité alternative. Celle que je m’écris.
Ma vie, je la passerais à gambader dans les champs, en robe courte pour sentir l’air frais sur mes jambes. À tourbillonner les bras levés au ciel jusqu’à l’étourdissement pour finalement me laisser tomber sur un tapis de fleurs. Fermer les yeux, écouter le concert du frottement des feuilles et des herbes les unes contre les autres. Douces caresses. À deviner des formes dans le ciel.
Des trous, plein de trous! Trop de lumière! La boîte se remplit de quelque chose. Rapidement. Qu’est-ce que ça peut bien être? Du sable? Je pousse sur les panneaux. Mais plus je bouge, plus elle rapetisse. Le sable continue de pénétrer par les trous. J’approche un oeil vers les trous. Il fait jour. Là où la lumière glissait jusqu’à moi, le sable s’infiltre et remplit la boîte de plus en plus. Je cligne des yeux. Il y a de moins en moins de lumière. De moins en moins d’air. Je ne vois plus. Je voyais trop clair.