Madagascar, l'architecture du pouvoir neuf mois après la chute de Rajoelina
Neuf mois après la destitution d'Andry Rajoelina le 17 octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina a profondément recomposé son appareil d'État. L'image d'un noyau de pouvoir stabilisé, dessinée dans les premières analyses de janvier 2026, est aujourd'hui dépassée par une série d'événements qui révèlent au contraire une architecture instable et mouvante : dissolution du gouvernement, changement de Premier ministre, résurgence de tensions sécuritaires et repositionnement diplomatique partiel de la communauté internationale. Cette instabilité structurelle mérite d'être analysée avec précision, car elle conditionne directement la crédibilité du calendrier électoral promis à la population malgache et aux partenaires extérieurs du pays DB News |Politique internationale, gouvernance africaine et sécurité — Madagascar.| Par la rédaction | 13 juillet 2026 Un pouvoir qui s'est lui-même recomposé Contrairement à l'image d'un noyau de pouvoir stabilisé décrite au tournant de l'année 2026, le président de la Refondation a lui-même rompu l'équilibre initial en suspendant l'intégralité de son gouvernement le 9 mars 2026. Aucune justification officielle détaillée n'a été fournie par la présidence, hormis l'évocation vague d'un manquement aux obligations de l'exécutif, ce qui a nourri les spéculations sur des tensions internes au sommet de l'État. Une semaine plus tard, Randrianirina a nommé Mamitiana Rajaonarison au poste de Premier ministre. Cet ancien officier de gendarmerie dirigeait depuis 2021 le Service de renseignement financier malgache (SAMIFIN), organe chargé de la lutte contre le blanchiment d'argent et les flux financiers illicites. Ce choix n'est pas anodin : il traduit une volonté déclarée de placer la probité financière et le contrôle des circuits économiques informels au cœur de la nouvelle équipe gouvernementale, dans un pays où ces réseaux pèsent traditionnellement lourd sur la gouvernance publique. Le nouveau gouvernement dévoilé le 24 mars 2026 comptait 30 membres, dont 17 reconduits de l'équipe précédente, ce qui traduit davantage un ajustement calculé qu'une rupture radicale avec l'ancien dispositif. Fait notable et confirmé par plusieurs sources concordantes : aucun représentant du mouvement de jeunesse Gen Z, pourtant moteur essentiel de la contestation populaire d'octobre 2025, n'a été intégré à ce cabinet remanié, une absence qui alimente une déception croissante et durable chez ceux qui avaient porté le colonel au pouvoir. Le rapport d'Amnesty International, un signal d'alarme Une note publiée fin mars 2026 par Amnesty International, intitulée de façon évocatrice "de la révolte de la génération Z au contrôle pris par la junte", documente avec précision un glissement progressif du pouvoir vers une logique de verrouillage militaire, loin de la promesse initiale de rupture démocratique portée par les manifestants d'octobre 2025. Ce constat, relativement peu repris dans la presse francophone généraliste malgré sa provenance d'une organisation internationale de référence en matière de droits humains, mérite d'être mis en lumière car il permet d'éclairer un enjeu de fond souvent négligé par les commentateurs pressés. Il s'agit de la tension classique entre légitimité révolutionnaire, celle acquise par le soulèvement populaire et la rue, et dérive autoritaire, celle qui s'installe progressivement une fois le pouvoir consolidé institutionnellement. Ce schéma n'est pas propre à Madagascar : il structure la plupart des transitions post-insurrectionnelles observées en Afrique subsaharienne depuis 2020, du Mali au Burkina Faso en passant par le Niger et la Guinée. Dans chacun de ces cas, l'euphorie initiale du changement laisse progressivement place à une réappropriation du pouvoir par des cercles militaires resserrés, souvent au détriment des acteurs civils et des mouvements de jeunesse qui avaient pourtant initié ou accompagné la mobilisation de rue. La situation malgache s'inscrit donc dans une dynamique continentale plus large, qui interroge la capacité réelle des juntes militaires à honorer leurs promesses de refondation démocratique une fois le pouvoir consolidé entre leurs mains. Tensions sécuritaires et rhétorique de la psychose Début juillet 2026, un climat de tension inédit a ressurgi à Antananarivo, rappelant que la stabilité affichée par le pouvoir reste fragile. Le 3 juillet, des tirs ont visé des drones suspects survolant le convoi présidentiel à hauteur du quartier d'Ivandry, un incident sérieux pour lequel le colonel Randrianirina a personnellement présenté ses excuses à la population, tout en dénonçant fermement une tentative délibérée et orchestrée de "créer la psychose" au sein de la société malgache. Cet épisode, loin d'être anodin dans un contexte de transition fragile, illustre les difficultés persistantes du pouvoir à garantir sa propre sécurité et à contrôler le récit médiatique autour de cet événement. Quelques jours plus tard, la presse locale évoquait une réapparition préoccupante de rumeurs d'enlèvements d'enfants circulant sur les réseaux sociaux et dans certains quartiers populaires de la capitale, un phénomène déjà observé lors de crises politiques antérieures à Madagascar, notamment lors des tensions de 2009. Le pouvoir en place qualifie désormais ouvertement ces rumeurs de "terrorisme" informationnel, une formulation forte qui vise à discréditer leurs auteurs présumés tout en légitimant un renforcement du contrôle sécuritaire. Cette rhétorique de la peur diffuse, récurrente dans l'histoire politique malgache depuis le début des années 2000, fonctionne également comme un instrument de légitimation du pouvoir en place face à une opposition fragmentée et à une société civile encore mobilisée mais désorganisée depuis la dissolution du mouvement Gen Z dans les institutions officielles Le dossier diplomatique, une levée de suspension à nuancer Le volet international du dossier malgache a également connu une évolution significative au cours du premier semestre 2026. Lors d'un sommet tenu en marge des instances de l'Union africaine, le Conseil de paix et de sécurité de l'organisation continentale a acté, fin avril 2026, la levée officielle de la suspension de Madagascar, invoquant dans son communiqué "la conclusion du processus de transition et la restauration de l'ordre constitutionnel" sur la Grande Île. Cette décision, présentée comme une normalisation par certains observateurs, doit toutefois être interprétée avec une prudence méthodologique certaine. Elle intervient en effet alors qu'aucune élection présidentielle n'avait encore été formellement organisée à cette date, ce qui interroge la cohérence de la doctrine anti-coup habituellement défendue par l'organisation panafricaine depuis les années 2000. Plusieurs sources concordantes de la même période rappellent d'ailleurs que l'envoyé spécial de l'Union africaine avait explicitement conditionné, dès février 2026, toute levée des sanctions à la tenue effective d'un scrutin présidentiel crédible. La Communauté de développement d'Afrique australe, la SADC, dont Madagascar est membre de longue date, a de son côté choisi une posture différente de médiation continue plutôt que de sanction frontale, exigeant néanmoins un rapport régulier de progrès sur les réformes électorales en cours. Cette divergence d'approche entre les deux organisations régionales illustre les tensions persistantes au sein de la diplomatie africaine face aux transitions militaires, entre fermeté doctrinale affichée et pragmatisme diplomatique assumé sur le terrain. Un calendrier électoral qui reste la clé de voûte Le président de la transition évoque désormais un retour aux urnes à l'horizon 2027, avec pour étapes intermédiaires un dialogue national élargi et une réforme électorale substantielle devant précéder un référendum constitutionnel, lui-même préalable à l'organisation de la présidentielle proprement dite. Ce calendrier, régulièrement révisé et rallongé depuis la promesse initiale de 18 à 24 mois formulée lors de l'investiture d'octobre 2025, illustre une tension structurelle propre à la quasi-totalité des régimes de transition observés récemment sur le continent africain. Plus le pouvoir en place parvient à se consolider institutionnellement et à neutraliser les contre-pouvoirs potentiels, plus l'urgence électorale semble paradoxalement s'atténuer dans le discours officiel des autorités de transition. Ce phénomène a été documenté de manière similaire dans les transitions ouest-africaines les plus récentes, notamment au Mali, au Burkina Faso et en Guinée, où les calendriers électoraux initialement annoncés ont systématiquement été repoussés, parfois de plusieurs années, sans susciter de réaction internationale suffisamment coordonnée pour infléchir la trajectoire des juntes concernées. Pour Madagascar, cette dynamique de report progressif constitue un signal d'alerte que les partenaires bilatéraux et multilatéraux du pays, notamment la France et les institutions financières internationales, devront surveiller attentivement dans les mois à venir, sous peine de voir se reproduire un scénario de consolidation autoritaire durable plutôt qu'une véritable transition démocratique. Grille de lecture historique et philosophique Sur le plan des idées, la trajectoire malgache actuelle interroge une question ancienne et fondamentale de la philosophie politique occidentale, celle de la légitimité par l'origine face à la légitimité par l'exercice du pouvoir. La légitimité par l'origine renvoie à la source du pouvoir, en l'occurrence l'insurrection populaire et la mobilisation de rue qui ont porté Randrianirina au sommet de l'État en octobre 2025. La légitimité par l'exercice, quant à elle, se mesure à l'efficacité gouvernementale concrète et à la capacité du pouvoir à produire des résultats tangibles pour la population. Depuis les travaux fondateurs de Max Weber sur les types de domination politique, cette tension entre légitimité charismatique, née d'un moment révolutionnaire, et légitimité rationnelle-légale, ancrée dans des institutions stables et prévisibles, structure durablement la lecture de tout pouvoir né d'une rupture brutale avec l'ordre constitutionnel antérieur. Le vocabulaire même de la "Refondation", systématiquement employé par Randrianirina et son entourage pour qualifier leur projet politique, s'inscrit dans une tradition rhétorique malgache ancienne remontant directement aux indépendances des années 1960. Chaque rupture politique majeure survenue depuis lors sur la Grande Île, qu'il s'agisse des événements de 1972, 1991, 2002, 2009 ou 2025, s'est systématiquement présentée dans le discours officiel comme un nouveau commencement moral autant que politique. Cette dimension quasi rédemptrice du discours politique malgache n'est d'ailleurs pas sans écho profond avec certains récits religieux locaux, mêlant traditions chrétiennes importées et croyances ancestrales autochtones comme le fady ou le culte des ancêtres, deux composantes culturelles profondément enracinées dans la manière dont le pouvoir politique se légitime traditionnellement sur la Grande Île depuis des générations. Une transition malgache à suivre de près Le pouvoir malgache issu d'octobre 2025 ne se résume pas à la figure du colonel Michaël Randrianirina. Il repose sur un maillage complexe où loyautés militaires, expertises administratives et intérêts économiques s'entrecroisent. Comprendre cette architecture est essentiel pour anticiper les décisions à venir sur les grands dossiers, du calendrier électoral à la renégociation des contrats miniers. Les prochains mois diront si cette configuration hybride débouche sur une stabilisation durable ou sur de nouvelles tensions internes. Suivre régulièrement l'actualité de la Grande Île sur DB News permet de saisir les évolutions au plus près des dynamiques réelles du pouvoir à Antananarivo. DB News, votre source d'information fiable, libre et indépendante sur l'actualité africaine et du monde depuis 18 ans. DB News Sources : - RFI Afrique — "Madagascar: les voeux du nouveau président Michaël Randrianirina", 31 décembre 2025 - BBC Afrique — "Le chef militaire de Madagascar dissout le gouvernement", 10 mars 2026 - Le Monde — "À Madagascar, un proche du colonel Michaël Randrianirina nommé Premier ministre", 16 mars 2026 - Le Figaro — "Madagascar: le nouveau gouvernement dévoilé, sans représentants du mouvement Gen Z", 24 mars 2026 - RFI Afrique — "Madagascar: un nouveau gouvernement sans surprise et dans la continuité", 25 mars 2026rfi - Amnesty International — "From Gen Z revolt to junta control, Madagascar's promise of change is slipping away", 29 mars 2026 - Madagascar Matin — "Levée de suspension de l'Union africaine", 29 avril 2026 - AllAfrica — "Union Africaine - Razanamahasoa plaide la cause malgache", 15 février 2026 - AllAfrica — "Affaire des drones - Le président de la transition malgache appelle à la vigilance", 5 juillet 2026 - L'Express Madagascar — "Colonel Randrianirina: c'est du terrorisme", 8 juillet 2026 © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article












