L’hôtel particulier (35)
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Chapitre 35 : Mais où vas-tu ?
Dehors, la pluie tombait en grosses gouttes cognant fortement contre la terrasse. J’entendais ce bruit assourdissant sans interrompre ma lecture. De temps en temps j’observais d’un œil désintéressé la télévision allumée sur une vidéo à la demande. Tatiana regardait un vieux classique du romantisme version Hollywood. Affalée dans le nouveau canapé, elle passait ses doigts sur le chat noir agglutiné contre ses cuisses. Son ronronnement faisait plus de bruit que la pluie.
L’heure se faisant tard et sentant la fatigue venir, je fermai le roman et me levai afin d’embrasser ma compagne. Ses lèvres avaient un goût de caramel comme le thé qu’elle venait de boire. Elle me regarda contourner le sofa. Le chat continuait de ronronner me dévisageant momentanément avec un sourire moqueur.
- Tu vas où cette nuit ? demanda-t-elle
Etonné par la question, je répondis immédiatement tout en affichant de gros yeux de surprise.
- Nulle part ! Je vais dormir !
- Non, parce que… depuis que je suis rentrée, tu n’es jamais dans le lit quand je me réveille en sursaut, dit-elle d’une voix douce et assurée.
- Je ne crois pas ! Au contraire, c’est toi qui quitte la chambre en pleine nuit sans prévenir.
Elle releva la tête, montrant à son tour de l’incompréhension dans son regard. Un long silence passa nous laissant réaliser que la pluie venait de cesser si nous n’étions déconcertés par nos propos. Pendant ce temps, le félin s’éloigna et surveilla la scène après être monté sur la table. Il lécha une patte, s’arrêta net et voyant que je le fusillai des yeux, il descendit immédiatement en roulant des R.
- Je jure que tu n’es jamais dans le lit quand je me réveille, ajoutai-je.
Ma compagne ne répondit pas. Le film montrait une scène où un homme viril embrassait l’héroïne sous une pluie battante. Tous deux portaient un imperméable et un chapeau de gangster comme on en voit régulièrement dans les films noirs américains. Tatiana se concentra sur la télévision et me laissa partir.
Depuis son retour, la semaine ne se passa pas comme je le pensais. J’espérai l’aider à retrouver ce bonheur perdu, prendre le temps de reconstruire et lui offrir tout ce qu’elle désirait. Cependant, elle se contentait de se promener dans le jardin, de visiter les couloirs, lire, parfois regarder la télévision et surtout, elle passait plus de temps avec le chat qu’avec moi. De même, chaque nuit, je me réveillai seul dans le lit. Dès lors, je passai le reste de la nuit à la chercher sans jamais la trouver car à mon retour dans la chambre, elle dormait paisiblement comme si elle ne l’avait jamais quitté.
Durant mon sommeil, j’entendis la porte s’ouvrir. Une forme entra essayant de ne pas faire de bruit. Toutefois, je suivais son déplacement grâce aux froissements de sa robe. Par précaution, je demandai si elle était bien Tatiana. Elle se déshabilla, s’allongea à sa place après avoir relevé les draps et chuchoté « Rendors-toi ! »
Une heure plus tard, je réalisai soudain être seul dans la chambre. Dès lors, je pris quelques instants à réfléchir sur ce qu’elle pouvait faire. Puis, je décidai de la rejoindre. Il n’y avait aucune lumière dans les étages ni dans le hall. Alors, je descendis pour me diriger vers la cuisine ou peut-être était-elle encore dans la grande salle. Elle était dans aucune des pièces. Je rentrai dans la cuisine, pris un verre d’eau et pendant que je buvais, j’observai avec inquiétude la porte de la cave. Elle était fermée mais l’idée qu’elle put s’y rendre pénétra mon esprit.
Après avoir posé mon verre dans l’évier, j’avançai la main tendue et tremblante afin d’ouvrir cette satanée porte. Je m’étais souvent dit de condamner définitivement cette entrée en l’emmurant. Seulement, j’oubliai toujours de le faire et cette fois-ci, j’avais enfin mon prétexte pour me débarrasser de cette maudite cave. Je posai la main sur la poignée, tournai le verrou et au moment d’ouvrir, un vacarme de piano et de trompettes me fit tressaillir.
La grande salle venait de s’animer sur des musiques de jazz. Je me précipitai dans la fête où des couples dansaient comme des disloqués. Je ne reconnus pas de suite ces fantômes de femmes élégantes et de mutilés cachant leurs blessures sous des masques de carnaval. Ils gesticulaient d’une façon si ahurissante que je sentis des vertiges à trop les contempler. Autour du bar, Diane sirotait un cocktail à base de gin. Elle montra un merveilleux sourire m’invitant à approcher. Je m’éclipsai entre les danseurs dont les jambes et les bras frôlèrent mon corps. Chaque touché me frigorifia.
Ses yeux de velours et d’un éclat gris apportaient un charme fou à la belle. Elle sourit en montrant ses dents blanches et alignées, puis elle me proposa de lui offrir un verre ce que je fis de suite en appelant le barman. C’était toujours le même homme qui préparait boissons sur boissons. Elle attrapa la coupe afin de trinquer. Je remarquai la disparition du précédent cocktail sans être gêné. Dès lors, elle recommença à poser les mêmes questions mais cette fois-ci, je surpris Diane en la devançant.
- N’auriez-vous pas vu une jeune femme brune aux cheveux longs ?
Son sourire s’effaça laissant place à une douce grimace. Elle pinça les lèvres et hocha la tête pour montrer la piste de danse avant de déclarer :
- Il y en a plein!
- Non, elle n’est pas…
En regardant le visage de Diane, je fus pris d’une étrange sensation. Je ressentis une énorme tristesse, une mélancolie dont je n’arrivais pas à comprendre l’origine. Puis, tout devint lucide bien que je ne susse comment l’expliquer. Le visage de Diane s’effaça laissant place à celui de Marion. J’avais en face de moi la femme que j’avais aimée. Elle avait ses yeux, ses traits, son nez, ses petites lèvres et la même fragilité dans ce regard perdu. Dès lors, j’oubliai Tatiana et repris la classique discussion entretenue avec ce charmant esprit.
Après quelques phrases échangées, nous dansâmes. Elle rit à toutes mes blagues, s’amusa follement puis me proposa de l’accompagner dans sa chambre. Je ne ressentais plus cette froideur au contact de sa peau. Je ressentis même une certaine chaleur à l’écouter et la regarder. Alors, je suivis la chimère pour une énième nuit avec elle.
Arrivés à l’étage, rien ne ressemblait à la maison. D’ailleurs, Diane sembla aussi perdue. Les couloirs soudainement vieillis, le sol recouvert de bois là où il y avait du carrelage, les murs devenus brutalement blancs et froids, apportèrent à l’atmosphère glaciale un aspect terrifiant. La prostituée n’osa plus avancer. Je compris qu’il se passait quelque-chose d’anormal puis, je vis Tatiana.
Dans sa longue chemise de nuit, elle marchait pieds nus sur le sol crasseux. Elle portait à la main une rose bleue qui parut étrangement devenir rouge. Je ne l’appelai pas l’observant en train de marcher dans le couloir devenu un dédale de pièces. Tout à coup, elle entra dans une des salles et disparut avant même que je puisse prononcer un mot.
Le temps de me tourner et Diane n’était plus derrière moi. De même, le couloir reprit sa décoration des années trente. Elle m’attendait devant la porte de sa chambre. J’avançai vers elle. Je l’enlaçai et sans attendre, j’embrassai son cou intensément. Ses mains toujours froides caressèrent mes cheveux, sa jambe se colla contre moi m’invitant à la saisir et la prendre tout en la portant. Elle soupira, m’embrassa avant de se glisser le long du mur. Dès lors, elle baissa mon short et sa bouche étonnamment chaude profita de ma vigueur.
Lorsque je me réveillai dans son lit, Diane était partie. La musique ne résonnait plus. J’étais bien seul dans la maison. Je rejoignis ma chambre, le jour commençait à pointer son nez. Tatiana dormait, tournant le dos. Sans faire exprès, je la réveillai mais elle ne bougea pas.
- Tu vois que tu pars la nuit ! grommela-t-elle.
- Toi aussi. Tu n’étais plus là quand je me suis réveillé et je t’ai vu aller dans une autre chambre !
- Pff, n’importe quoi ! Je n’ai pas bougé.
Je préférai me taire et m’endormir. Ma compagne se retourna. Elle colla sa tête contre mon torse. Je sentis ses cheveux noirs. Elle caressa mon ventre avant de murmurer :
- Tu as changé de parfum ? Il ne sent pas comme d’habitude.
- Toi aussi ! dis-je. Le tien est plus musqué et plus masculin.
En fait, Tatiana sentait le souffre.
Alex@r60 – mars 2021











