AFFAIRE CLIKAFRIK/CLICKPAY/MINISTRE DOUMBA : Dernières révélations
L’édifice savamment bâti par Mark-Alexandre Doumba se fissure sous le poids du scandale. Entre conflits d’intérêts flagrants et pressions institutionnelles, le Ministre de l’Économie numérique, de la Digitalisation et de l’Innovation incarne désormais la dérive d’un système d’accaparement. Par AM DWORACZEK-BENDOME | 17 février 2026 Le double jeu entrepreneurial Nommé ministre en janvier 2025, Mark Alexandre Doumba n'a jamais rompu avec son passé d'entrepreneur. Cofondateur de ClickPay et ancien dirigeant de CLIKAFRIK, il se retrouve aujourd'hui dans une position intenable : superviser les institutions qu'il doit contrôler tout en étant bénéficiaire de leurs marchés. La convention signée en août 2023 entre CLIKAFRIK et les caisses sociales révèle cette confusion des genres. Comment un homme peut-il simultanément vendre ses services à l'État et exercer l'autorité ministérielle sur les acheteurs ? Cette proximité douteuse illustre l'absence totale de séparation entre intérêts privés et fonction publique, violation manifeste des principes républicains de probité. Des chiffres qui ne collent pas. CLIKAFRIK affirme que le contrat s'élève à 1,223 milliard de francs CFA. Pourtant, le directeur général de la CNSS, Olivier Rebienot Pellegrin, évoque publiquement 3,2 milliards. Cette divergence abyssale soulève immédiatement la suspicion. Quelle est la vérité ? Les documents officiels consultés sur le portail de la Banque mondiale confirment l'existence de multiples marchés attribués sans transparence. Par ailleurs, des sources concordantes indiquent qu'une entreprise concurrente proposait exactement les mêmes prestations pour 800 millions. La différence colossale entre ces montants suggère une surfacturation systématique destinée à enrichir quelques privilégiés au détriment des cotisants gabonais. L'administration provisoire complice La convention litigieuse fut signée pendant que la CNSS fonctionnait sous administration provisoire, dirigée par Christophe Eyi. Cette période transitoire interdisait pourtant toute décision engageant durablement l'institution. Le syndicat FETRAG dénonce avec raison cette irrégularité fondamentale. Une administration provisoire ne dispose ni de conseil d'administration ni de légitimité pour valider des contrats de plusieurs milliards. Cette signature constitue donc un acte nul et non avenu juridiquement. Néanmoins, le ministre Doumba tente aujourd'hui d'imposer rétroactivement cette plateforme défaillante, bafouant les règles élémentaires de gouvernance institutionnelle et piétinant les droits des travailleurs cotisants. Le gré à gré comme méthode Le Code des marchés publics gabonais impose un appel d'offres obligatoire pour tout marché dépassant cent millions de francs CFA. CLIKAFRIK reconnaît avoir bénéficié d'une entente directe, autrement dit d'un gré à gré. Cette procédure d'exception contourne délibérément la mise en concurrence et empêche toute comparaison objective des offres. Comment justifier cette dérogation alors que des dizaines d'entreprises gabonaises auraient pu proposer leurs services ? La Direction générale des marchés publics semble avoir brillé par son absence dans ce dossier sulfureux. Cette opacité programmée favorise évidemment les réseaux d'influence et transforme l'argent public en manne privée réservée aux initiés bien connectés. La pression ministérielle inacceptable. Les révélations les plus graves concernent la réunion ministérielle où Doumba aurait exigé l'arrêt immédiat des projets internes développés par les équipes de la CNSS et de la CNAMGS. Ces solutions fonctionnelles, plébiscitées par les employeurs, devaient disparaître sous quatre mois pour laisser place à CLIKAFRIK. Cette injonction autoritaire constitue un abus de pouvoir caractérisé. Un ministre n'a aucune légitimité pour imposer sa propre entreprise aux institutions publiques. Le directeur Pellegrin a courageusement alerté son conseil d'administration sur trois risques majeurs : surfacturation évidente, plateforme techniquement inadaptée et compromission de la souveraineté des données sensibles appartenant aux assurés gabonais. Le cynisme d'un ministre très bien informé Mark Alexandre Doumba a occupé le poste stratégique de ministre de l'Économie et des Participations du 15 janvier au 5 mai 2025. Durant ces quatre mois cruciaux, il a eu accès intégral aux tableaux de bord économiques révélant l'état catastrophique des finances publiques. Il connaît parfaitement la réalité brutale des chiffres : une dette publique atteignant 8 600 milliards de francs CFA fin 2025, soit plus de 82% du produit intérieur brut selon les projections du Fonds monétaire international. Il sait que le Gabon a largement dépassé le seuil d'alerte de 70% fixé par la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale. Il dispose des informations détaillées sur les négociations difficiles avec la Banque mondiale pour obtenir 300 milliards de financement d'urgence. Il mesure l'ampleur des besoins de financement estimés à près de 19% du PIB. Malgré une connaissance intime de l'asphyxie budgétaire du pays, il a méthodiquement poursuivi la captation de marchés publics colossaux au profit de ses propres structures. Cette conscience aiguë de la détresse financière nationale rend son comportement d'autant plus condamnable. Pendant que le gouvernement tente de rassurer les bailleurs internationaux, que les agences Fitch et Moody's dégradent la note souveraine du Gabon et que les citoyens subissent une austérité sans précédent, Doumba ne s'est préoccupé que de la prospérité de ses entreprises. Ce décalage vertigineux entre la gravité de la crise et ses agissements personnels constitue une trahison morale absolue. Comment un responsable public peut-il, avec une telle lucidité, prioriser ses intérêts privés au détriment de la patrie ? Comment peut-il observer la souffrance de ses compatriotes tout en se frottant les mains ? Cette duplicité glaciale révèle un individu imperméable à toute éthique républicaine et aux notions élémentaires d'intérêt général. Le cynisme atteint ici des sommets rarement observés dans l'histoire politique gabonaise contemporaine. L'écosystème ClickPay sous surveillance Au-delà de CLIKAFRIK, c'est tout l'empire numérique de Doumba qui interroge. ClickPay, cofondée avec l'homme d'affaires indien Suby Parambukattu, s'affiche systématiquement sur les supports officiels du projet MADIGIPAIE. Cette plateforme gouvernementale de paiement des impôts devient ainsi le cheval de Troie commercial d'une société privée. L'État finance avec l'argent de la dette publique la promotion d'une entreprise appartenant au ministre. Plus troublant encore, l'Agence nationale de promotion des investissements utilise une infrastructure technique contrôlée par ce même réseau. Les données confidentielles de toutes les entreprises gabonaises transitent donc par des serveurs administrés par des intérêts privés. Cette situation compromet gravement la sécurité économique nationale alors que le pays négocie sa survie financière. Le monopole technique verrouille l'État La stratégie employée relève du piège classique du "vendor lock-in". Au lieu de commander des logiciels libres dont l'État deviendrait propriétaire, le ministre impose des solutions propriétaires dont ClickPay et ses partenaires détiennent exclusivement les codes sources. Cette dépendance technologique obligera l'administration gabonaise à signer indéfiniment des contrats de maintenance en gré à gré. Aucune autre entreprise ne pourra intervenir puisque seuls les concepteurs maîtrisent le système. Cette privatisation rampante de l'infrastructure numérique publique transforme l'État en client captif, condamné à payer perpétuellement les mêmes prestataires sans possibilité de négociation ni de comparaison avec d'autres offres disponibles sur le marché. Un gouffre financier insoutenable pour un pays déjà exsangue. Les précédents accablants s'accumulent. Le marché attribué à Valérie Tsassa Nzengui pour soixante-dix millions de francs illustre parfaitement le système de distribution clientéliste. Cette "spécialiste en développement social" obtient un contrat de vingt-quatre mois par sélection directe, transformant ainsi un poste salarié en prestation de service pour contourner les grilles officielles. De même, l'acquisition mystérieuse de mille smartphones auprès de l'entreprise H241 soulève des questions légitimes. Où sont passés ces appareils ? Qui les utilise concrètement sur le terrain ? L'absence totale d'inventaire public alimente naturellement les soupçons de surfacturation fictive récurrente dans ce secteur gangrené Corruption et opacité. Le double jeu numérique de la CNTIPPEE. L'opacité institutionnelle atteint son paroxysme avec la Commission nationale des travaux d'intérêt public (CNTIPPEE). L'agence entretient une confusion inédite en exploitant deux sites internet concurrents : www.uat-cntippeet.org et cntippee-gabon.org. Le constat est accablant. Sur le premier, la rubrique « Nos projets » se limite à des descriptifs sommaires, vides de toute substance technique. Sur le second, l'onglet « Appels d'offres » reste désespérément vierge. Pourtant, le portail de la Banque mondiale affiche, en toute transparence, des dizaines de marchés effectivement attribués. Le groupement BS Gabon facture deux fois L'analyse du projet e-Gabon révèle un mécanisme de double facturation particulièrement cynique. Le groupement BS Gabon et TICH Consulting empoche initialement sept milliards de francs pour concevoir, fournir et intégrer le système d'information de santé. Théoriquement, ce tarif colossal devrait livrer une solution complète, fonctionnelle et garantie. Pourtant, quelques mois plus tard, l'État valide mystérieusement un second marché d'un milliard supplémentaire pour opérationnaliser et maintenir ce même système tout juste livré. Cette rallonge budgétaire constitue manifestement une surfacturation déguisée. Si le logiciel fonctionne correctement, pourquoi nécessite-t-il immédiatement une maintenance exceptionnelle ? L'État gabonais s'endette doublement pour payer l'inefficacité ou la malhonnêteté de prestataires protégés. La technologie low cost vendue au prix fort. Les investigations techniques démontrent que MADIGIPAIE n'utilise aucune innovation complexe justifiant son coût exorbitant. La plateforme repose sur une solution standard de marque blanche fournie par l'éditeur indien Saihasoft. Ces logiciels génériques se louent normalement pour quelques dizaines de milliers d'euros annuels. Comment justifier alors des facturations en milliards de francs CFA ? La différence colossale entre le coût réel d'acquisition et le montant réclamé à l'État représente la marge confortable empochée par les intermédiaires gabonais. Cette pratique frauduleuse transforme chaque projet numérique en jackpot privé financé par la dette publique. Les contribuables remboursent pendant des décennies des investissements largement surévalués au bénéfice exclusif de quelques privilégiés. Quatre-vingt-deux milliards pour un seul acteur. Le budget global du projet Gabon Digital atteint désormais quatre-vingt-deux milliards de francs CFA selon les dernières actualisations. Cette enveloppe colossale financée par endettement auprès de la Banque mondiale devrait normalement irriguer tout l'écosystème numérique national. Pourtant, le ministre Doumba concentre l'essentiel de ces ressources sur ses propres structures entrepreneuriales. Au lieu d'allotir intelligemment les marchés entre dizaines d'entreprises gabonaises compétentes, le système favorise un monopole étouffant toute concurrence. Avec de tels montants, le Gabon pourrait créer plusieurs champions technologiques nationaux, former massivement la jeunesse aux métiers du numérique et moderniser réellement l'administration. Malheureusement, cet argent public enrichit principalement quelques sociétés offshore appartenant au cercle ministériel pendant que la dette grimpe inexorablement. L'incubation forcée rackette les startups Le système prédateur ne se limite pas aux grands marchés institutionnels. Il s'attaque également aux jeunes entrepreneurs via un mécanisme d'incubation obligatoire particulièrement pernicieux. Alors qu'aucune législation n'impose ce passage, le ministère conditionne systématiquement l'accès aux financements publics et aux appels d'offres à l'inscription préalable dans des incubateurs "agréés". Cette barrière administrative constitue un droit de péage illégal. Seules les startups acceptant d'entrer dans le moule contrôlé obtiennent des aides tandis que les indépendants restent exclus. Ce filtrage permet évidemment de sélectionner les bénéficiaires selon leur docilité plutôt que leur mérite. La jeunesse gabonaise se retrouve ainsi prise en otage d'un système mafieux déguisé en accompagnement entrepreneurial. Les données nationales en danger. La question de la souveraineté numérique devient absolument critique dans ce contexte. L'Agence nationale de promotion des investissements centralise toutes les informations sensibles concernant les créations d'entreprises, les identités des investisseurs et leurs projets financiers. Or, cette plateforme stratégique fonctionne sur une infrastructure technique administrée par le ministre Doumba et son associé indien Parambukattu. Ces derniers disposent donc potentiellement d'un accès illimité à l'ensemble des données économiques confidentielles du pays. Comment garantir la protection du secret des affaires quand le ministre-entrepreneur peut consulter en temps réel tous les projets concurrents émergents ? Cette situation intolérable crée un risque majeur d'espionnage industriel et de manipulation des marchés. La réponse insuffisante de CLIKAFRIK Le communiqué publié par CLIKAFRIK tente maladroitement de rectifier les accusations sans convaincre personne. L'entreprise conteste les montants évoqués sans produire la moindre pièce comptable vérifiable. Elle affirme n'avoir encore perçu aucun paiement tout en ayant développé complètement la plateforme sur fonds propres. Cette générosité soudaine interroge légitimement : quelle entreprise privée investit massivement sans garantie contractuelle ferme ? Plus révélateur encore, CLIKAFRIK se désolidarise explicitement de Doumba sur le plan politique tout en validant la légalité formelle de la convention. Cette ambiguïté calculée évite soigneusement d'aborder les questions fondamentales : pourquoi le gré à gré plutôt qu'un appel d'offres transparent ? Comment justifier l'arrêt brutal des solutions internes fonctionnelles développées par les Caisses ? Le syndicat FETRAG sonne l'alarme. Les travailleurs gabonais refusent catégoriquement cette instrumentalisation de leurs institutions sociales. Le secrétaire général de la FETRAG, Jocelyn Louis Ngoma, dénonce avec une fermeté salutaire les manœuvres ministérielles. Son message reste parfaitement clair : la CNSS et la CNAMGS appartiennent exclusivement aux cotisants, nullement aux entrepreneurs devenus ministres. Ces caisses sociales constituent le patrimoine collectif des travailleurs accumulé pendant des décennies de contributions obligatoires. Aucun gouvernement ne peut légitimement les transformer en débouchés commerciaux réservés aux sociétés privées de ses membres. La modernisation numérique doit évidemment respecter les intérêts des bénéficiaires plutôt que servir d'alibi commode pour détourner discrètement les fonds sociaux vers des comptes offshore. L'Assemblée nationale doit agir immédiatement Face à l'accumulation accablante d'irrégularités documentées, le Parlement gabonais ne peut plus garder le silence. Les députés doivent impérativement interpeller le ministre Doumba lors d'une séance publique et ouvrir sans délai une commission d'enquête parlementaire approfondie. Tous les documents contractuels concernant CLIKAFRIK, ClickPay et les marchés de la CN-TIPPEE doivent être intégralement transmis aux élus pour examen contradictoire. Les responsables des caisses sociales, les dirigeants d'entreprises attributaires et naturellement le ministre lui-même devront comparaître pour expliquer précisément les conditions d'attribution de ces marchés colossaux. Le peuple gabonais mérite des réponses claires sur l'utilisation de dizaines de milliards de francs empruntés en son nom auprès des bailleurs internationaux. La justice doit enquêter sans complaisance Au-delà du contrôle politique, cette affaire relève manifestement de la compétence judiciaire. Les infractions potentielles s'accumulent dangereusement : prise illégale d'intérêts, favoritisme dans l'attribution de marchés publics, détournement de fonds publics, corruption active et passive, faux en écritures publiques. Le parquet spécialisé dans les crimes économiques doit immédiatement ouvrir une information judiciaire contre X pour faire toute la lumière sur ces transactions suspectes. Les comptes bancaires des sociétés impliquées nécessitent un gel préventif pendant la durée des investigations. Les flux financiers entre les caisses sociales, les entreprises de Doumba et d'éventuels intermédiaires offshore doivent être minutieusement retracés. Seule une enquête judiciaire indépendante rétablira la confiance ébranlée des citoyens envers leurs institutions. La démission s'impose naturellement. Dans toute démocratie fonctionnelle respectant les standards élémentaires de gouvernance, un ministre placé dans pareille situation démissionnerait immédiatement pour préserver l'honneur de son gouvernement. Mark Alexandre Doumba devrait spontanément quitter ses fonctions ministérielles afin de se consacrer pleinement à sa défense judiciaire sans instrumentaliser l'autorité publique. Cette démission permettrait également de dissiper tout soupçon de pression sur les magistrats instructeurs ou les témoins potentiels. Maintenir un ministre gravement mis en cause à un poste aussi stratégique discrédite profondément l'ensemble de l'exécutif. Le président de la République, garant de l'éthique publique et de la probité administrative, doit assumer ses responsabilités en sanctionnant clairement les dérives constatées. Le Gabon mérite mieux que cette confiscation mafieuse de sa transformation numérique. Restaurer la souveraineté numérique L'affaire CLIKAFRIK dépasse le cas isolé d'un ministre compromis : elle illustre la captation systématique des ressources publiques par une oligarchie, au moment où la dette nationale culmine à plus de 80 % du PIB. Ce qui devait être le fer de lance de la modernisation du Gabon est devenu une banale opération de prédation financière. Les 82 milliards de francs CFA destinés au développement collectif s'évaporent dans une opacité totale, pendant que les provinces et les communes de l'arrière-pays croupissent dans l'abandon, privées du moindre investissement. Cette trahison des ambitions nationales impose une rupture immédiate. L'État doit impérativement reprendre le contrôle de ses infrastructures stratégiques, exiger une transparence totale sur les marchés passés et briser les monopoles techniques qui l'asservissent. La souveraineté ne se décrète pas, elle s'exerce par la maîtrise des données et des systèmes d'information. Le combat pour un Gabon numérique et intègre ne fait que commencer. DB News Read the full article














