Au revoir, parce que je n’aime pas les adieux.
Sauf si, tels les Suisses, on s’en tient à l’idée que “si Dieu veut, nous nous reverrons”.
C’était le dernier rendez-vous de l’année.
C’était aussi le dernier jour d’ouverture pour ce bureau-là, très précisément.
C’était leur dernier jour de collaboration dans ce cabinet, chacune s’installant dans une autre région, chacune prenant un autre tournant dans sa vie. Il me fallait choisir entre l’une ou l’autre. Continuer, sans doute avec celle qui restait dans le sud de Charleroi. Qu’irais-je faire dans le Brabant Wallon?
J’ai pesé: “avantages?”, “inconvénients?”, “gains?”, “pertes?”.
J’ai jugé que le temps consacré n’aidait plus en rien et qu’il serait donc perdu. Je parle. On me comprend. Je peux presque gueuler. C’est presque moi! Je peux quasi chanter. Cela, c’est presque mieux que moi! Alors, à quoi bon? Stoppons là!
J’ai dit au-revoir à ma logopède. Il me reste à contacter sa collaboratrice qui viendra fermer les portes de sa maison de Monceau-sur-Sambre, ce soir, pour toujours.
Deux femmes géniales! Deux aides précieuses! Plus qu’une rééducation, c’était une équipe fine, clairvoyante et tenace que j’avais à mes côtés en soutien permanent. Bien plus réactive que le monde médical qui m’abandonnait à ses soins sans s’inquiéter davantage des raisons qui m’empêchaient de produire les sons attendus.
· Cela traîne, plus d’évolution depuis six mois, ce n’est pas normal, exigez cet examen!
· Et si je vous obtiens un rendez-vous chez ce professeur, vous irez jusque-là?
· Tentons cet ostéopathe! Liège, cela vous effraie? Vous iriez jusque chez lui? Je le contacte!
· Bon sang, pas de réponse! Il faudrait tout de même stabiliser la position du larynx! Regardons dans la région proche quels sont les ostéopathes spécialisés!
· J’ai pris rendez-vous chez ma collègue à Mont-Godine, elle vient de terminer cette formation, je prendrai des notes pendant qu’elle officiera afin de me rafraîchir la mémoire car je l’ai suivie il y a déjà dix ans. Cela a évolué depuis! Ce sont des gestes qu’on a rarement l’occasion de poser. Je ne tiens pas à faire n’importe quoi!
· Voulez-vous les coordonnées d’un patient qui a tenté l’opération? Il peut vous répondre! Il accepte que je vous donne son numéro de téléphone!
· Mais enfin, j’ai une patiente de 80 ans qui vient de la tenter, elle doit parler beaucoup moins que vous, elle estime s’en sentir sauvée. Qu’est-ce qui vous fait peur?
· Lorsque vous êtes dans la salle d’attente de l’ORL, prévenez-moi, j’arrive!
· Quoi? C’est une blague cet horaire?! Demandons l’intervention de l’ORL! Ce n’est pas normal, c’est de la non-reconnaissance d’un handicap non visible, mais bien présent!
· Quelle bonne idée cette chorale! Allez, la prochaine fois, j’aurai enregistré le thème musical et vous répéterez votre chant!
Et cela rien que pour ce qui les concernait directement. Parce que, mine de rien, encouragée aussi face au reste de la maladie et des traitements! En recherche, aussi, et toujours, pour solutionner d’autres problèmes, contre lesquels elles me voyaient me débattre. Ce calcul aberrant des jours de maladie, la non-reconnaissance de la maladie de longue durée à cause de ma rentrée en service prématurée. Malheureusement, le mal était fait, personne n’y pouvait plus rien...
Mauvaise décision. J’aurais dû glander, me soigner, ne pas être sensible à la critique qui jalousait “le temps” que “je possédais”, me respecter.
Elles s’en insurgeaient autant que moi! Elles ont tenté des coups de téléphone à gauche et à droite, notamment auprès de patients qui avaient eu à affronter les mêmes traumatismes et qui avaient obtenu une reconnaissance du cancer. Elles tentaient tout pour de me trouver des pistes. En vain...
Elles n’étaient pas obligées de le faire. Elles l’ont fait!
Prise en charge dans un cabinet par deux personnes différentes, cela aurait pu être la galère. Pas avec ces femmes-là! Réaction, communication! En liaison constante!
Bon, j’avoue, parfois, j’ai merdé. J’ai donc aussi entendu:
· Vous m’avez encore oubliée?!!
· Vous ne pourriez pas mettre un rappel dans l’agenda?????!!!!
· Bon allez, ce n’est pas grave, je sais que vous ne le faites pas exprès!
J’ai donc aussi dû apprendre à me servir d’un agenda qui fait “bipbip”!
Et, j’ai entendu des trucs qui font chaud:
· Vous êtes une bonne personne!
· Vous êtes une battante!
· C’est incroyable ce résultat!
· Vous n’avez jamais lâché!
· Continuez les exercices!
· Téléphonez au moindre doute!
· Si vous passez un week-end à Prague, n’hésitez pas à me prévenir, je serai peut-être sur place, j’y suis une semaine sur deux!
Deux vraies coaches! J’étais plus prise en main comme un sportif que comme une “malade”. Cela fait toute la différence!
Je les quitte maintenant, de mon propre chef, un peu avant l’heure. Mais confiante et reconnaissante. Elles ne peuvent m’aider davantage et le résultat est déjà énorme.
Je récupère le temps pour moi, pour mes projets, pour du sport aussi peut-être... Surtout, je libère une place dans l’agenda. Je n’en peux plus des agendas serrés. Je n’en peux plus de ces cases noircies à l’avance qui m’étouffent. Si ces cases-là en venaient à m’étouffer au lieu d’ouvrir la voix, ça n’allait plus vraiment le faire. Pas vrai?
Je suis allée dans le Parc. Il y avait un rayon de soleil. J’ai décidé d’aller remercier le reste de l’équipe. Je suis allée saluer les arbres. Ceux qui m’avaient observées, de près lorsqu’il faisait bon, de loin les jours de pluie. Ceux qui m’avaient réconfortée. Ceux qui m’avaient ordonné de m’asseoir et de me calmer un jour de gros sanglots. Ceux qui m’avaient donné l’énergie nécessaire pour avancer quand je croyais ne pas y arriver. Je les ai touchés. Je les ai regardés. Je leur ai dit merci. Puis j’ai marché, puis je me suis mise à courir.
Je pense que j’ai besoin de bons baskets.
A Dieu les arbres... Et je viendrai rien que pour vous, nous regarderons ensemble la grande maison, nous nous souviendrons de ces deux personnes exceptionnelles, Isabelle Trigaux-Degrelle et Isabelle Carlier.