Aliénation
Il n’est pas surprenant que la boucle soit une forme récurrente dans l’œuvre de Jon Rafman. Elle semble traduire la circularité de tout un système, bâti sur des relations d’interdépendances. De l’action anodine à l’engrenage massif, chaque geste à un impact réciproque sur l’acteur et le récepteur. L’aliénation transparaît de plusieurs manières, je vais m’attarder ici sur trois formes particulières.
Scroll :
Que j’y ai recours ou qu’elle me soit simplement évoquée, l’attitude de scroll imprègne les œuvres de Jon Rafman. Caractéristique du Web, le scroll peut déjà être vu comme une boucle. S’il peut s’opposer à celle-ci par le fait que, en faisant défiler le contenu, l’utilisateur ne revient jamais au départ, il me semble qu’il conserve son mouvement infini, assimilable à une forme d’aliénation. Et finalement, en scrollant jusqu’à la fin d’un Tumblr, est-ce que je ne reviens pas au début par sa chronologie inversée ? La première image publiée sur 9-Eyes n’est autre d’ailleurs que le drapeau de Google surplombé par celui des États-Unis. Cette attitude fait directement écho à une consommation massive d’images. La quête de sens dans l’appréhension d’un visuel, ou la recherche d’informations au sens large, peut s’effacer au profit d’une recherche compulsive de la trouvaille. Mais le scroll peut aussi devenir un geste machinal, passif, voire hypnotisant, qui m’éloigne de mon but premier – si tant est que j’en ai un – en le remplaçant par du rien, un vide dans lequel je tombe. Devant l’excès, plus rien n’accroche l’œil, comme si j’avais déjà trop vu et que je ne regardais plus : échec du regard pour générer du sens. Y a-t-il encore quelque chose à voir objectivement ? La vue ne suffit peut-être pas. En conférant une aspérité aux matériaux collectés dans ses assemblages, l’artiste me pousse-t-il à recréer du sens ?
Boucle :
Par son aspect captivant, la structure même de la boucle peut être vue comme une prison. Paradoxalement, la boucle n’a pas de frontière, pas de limite ou du moins elle les passe, infiniment. Pour l’écrivain Matthew De Abaitua, alors en discussion avec l’artiste Ed Atkins, la forme de la boucle est une « signature de notre temps 85 ». Elle submerge mais en même temps, il est rassurant d’en faire partie. Être dans un cycle qui protège des aléas extérieurs. Attirante et repoussante, réconfortante et effrayante, elle est acceptation continue. Utiliser certains réseaux pour le confort pratique qu’ils fournissent, c’est accepter une forme de surveillance et un formatage. Sans les données que je laisse derrière moi, les géants du Web agiraient dans le vide, sans base de référence. Grâce à Internet, j’ai l’impression de tout pouvoir survoler 86 mais, derrière mon écran, suis-je en haut de la tour du panoptique ou dans une de ses cellules ? J’observe, je suis observée 87. Qui me dit que ce que j’observe n’observe pas ce qui m’observe ? À nouveau, qui est Érysichthon ? L’utilisateur est mangé au même titre qu’il mange.
Mise en abîme :
Découlant de la boucle, les mises en abîme utilisées par Jon Rafman traduisent à leur tour un état de prisonnier. Images dans l’image, écrans dans l’écran : ces visuels témoignent d’une traversée incessante des frontières écraniques – frontières sans cesse remises en question par l’artiste. L’utilisateur se retrouve happé par les contenus qu’il ne fait qu’observer ou avec lesquels il interagit. Immergé, il fait face à une confusion dans son rapport au physique actuel, au virtuel, au fictionnel, à ce qu’il perçoit, ce qu’il s’imagine, à ce qu’il prend pour sa réalité. Mais la réalité, s’il y en a une, n’est-elle pas celle que chacun s’imagine ? Trouver sa réalité, celle qui lui correspond, n’est-ce pas là une potentialité qu’offrent les réseaux ? Le risque est de s’y complaire et de la prendre pour acquise, rester prisonnier de son troll cave comme de la caverne platonicienne. Vouloir se protéger des aléas signifierait se perdre. Est-ce pour cela que l’artiste fait douter son public ? Pour rappeler que la confrontation et la remise en question sont des moteurs qui ne doivent pas être oubliés ? La trajectoire que me propose Jon Rafman au sein de son travail m’a d’abord semblé assez pessimiste 88. Les œuvres traduisent une montée en tension jusqu’à un point de non-retour qui, paradoxalement, lorsqu’il est atteint, se caractérise par un éternel recommencement. L’utilisateur est-il conditionné ? Si je ne peux échapper à la boucle, peut-être faut-il évaluer les potentialités libératrices dont elle recèle et voir comment, par mon activité en son sein, je peux faire émerger du nouveau. L’interprétation serait-elle la clé ?








