Affaire ClikAfrik : Mark Alexandre DOUMBA au cœur d’un scandale d'État
Dans un courrier adressé à sa tutelle le 30 janvier 2026, le Dr. Olivier Rebienot Pellegrin, Directeur général de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS), dénonce une affaire qui pourrait ébranler le nouveau régime. La Cinquième République gabonaise, pourtant inaugurée le 3 mai 2025 sous le sceau de la rupture avec les pratiques corruptrices de l'ancien système, voit les scandales financiers et les conflits d'intérêts se multiplier à un rythme alarmant. L'affaire CLIKAFRIK, qui éclabousse le ministre Mark Alexandre Doumba, s'ajoute à une série de dossiers explosifs compromettant la crédibilité des institutions issues de la Transition. Par la rédaction | 7 février 2026 Contrat opaque à 3 milliards Au cœur d'une nouvelle affaire d'État, le Gabon découvre les dessous d'un contrat attribué dans des conditions pour le moins opaques. Le 14 août 2023, une convention tripartite a lié la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS), la Caisse Nationale d'Assurance Maladie et de Garantie Sociale (CNAMGS) et la société CLIKAFRIK, pour un montant colossal de 3,24 milliards de francs CFA. Officiellement destinée à la mise en place d'un portail numérique commun, cette opération a été conclue sans mise en concurrence formelle et sans cahier des charges précis, en violation flagrante du Code des Marchés Publics. Selon des sources concordantes, une offre concurrente évaluée à seulement 800 millions de francs CFA existait, soit quatre fois moins que le montant finalement retenu. Plus d'un an après la signature, le bilan technique s'avère désastreux : le taux de réalisation plafonne à 8%, et la plateforme livrée a été jugée « non exploitable » par les équipes techniques des deux caisses. Confrontées à cette défaillance, la CNSS et la CNAMGS ont été contraintes de développer en interne leurs propres portails, aujourd'hui opérationnels et plébiscités par les usagers. Ainsi, en février 2025, CLIKAFRIK a proposé un avenant réduisant de moitié le coût initial du projet, aveu implicite d'une surfacturation massive qui interpelle désormais les observateurs. « Ce contrat porte toutes les marques d'une attribution irrégulière », déclare un expert en marchés publics consulté par notre rédaction. L'affaire prend une tournure politique explosive lorsque l'on découvre l'identité de l'ancien directeur général de CLIKAFRIK : Mark Alexandre Doumba, devenu entre-temps ministre de l'Économie Numérique. Désormais, ce dossier cristallise les interrogations sur la gouvernance et la transparence sous la Cinquième République gabonaise. Ministre entrepreneur controversé Mark Alexandre Doumba incarne le profil du technocrate moderne formé à l'étranger, mais son parcours soulève aujourd'hui de lourdes suspicions. Né en 1987 et âgé de 38 ans, ce diplômé de la George Washington University, de la London School of Economics et de la Harvard Kennedy School a bâti sa carrière dans la finance et l'entrepreneuriat numérique avant d'intégrer le gouvernement. Fondateur et ancien directeur général de CLIKAFRIK Group, société spécialisée dans la digitalisation des services financiers en Afrique francophone, il a également créé ClikPay, une néobanque visant l'inclusion financière des particuliers et des PME. Nommé ministre de l'Économie et des Participations le 15 janvier 2025 par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, il a été repositionné en mai 2025 au ministère de l'Économie Numérique, de la Digitalisation et de l'Innovation, un portefeuille stratégique pour la transformation digitale du pays. Doumba fait partie de la première génération de cadres issus du secteur privé recrutés par la Transition puis confirmés sous la Cinquième République, inaugurée le 3 mai 2025 après l'élection d'Oligui Nguema le 12 avril 2025. Néanmoins, sa double casquette d'entrepreneur et de ministre pose problème. Selon plusieurs témoignages recueillis, il aurait usé de son autorité pour imposer l'arrêt de projets numériques internes déjà lancés par les institutions publiques, notamment à la CNSS et à la CNAMGS, afin de les remplacer par les solutions développées par son ancienne société, CLIKAFRIK. Un arrêté ministériel de décembre 2025 a même institué un comité de pilotage chargé de déployer ce portail commun sous un délai de quatre mois, malgré les alertes techniques et financières émises par les directions générales des caisses concernées. « Le ministre a ordonné la substitution immédiate des portails fonctionnels par celui de CLIKAFRIK, sans justification technique valable », confie un cadre sous anonymat. Cette situation rappelle étrangement celle de Pascal Ogowé Siffon, ancien ministre du Tourisme arrêté le 16 décembre 2025 et écroué le 25 décembre, jour de Noël, à la prison centrale de Libreville pour détournement de deniers publics. Le cas Doumba semble s'inscrire dans cette continuité troublante, où la frontière entre intérêt public et enrichissement privé devient poreuse. Fils d'Émile Doumba, ancien ministre des Finances sous Omar Bongo Ondimba et ex-directeur général de la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie du Gabon (BICIG), Mark Alexandre bénéficie d'un réseau familial puissant et d'une légitimité institutionnelle héritée. Toutefois, cette filiation, loin de le protéger, alimente les accusations de népotisme et de conflit d'intérêts qui pèsent aujourd'hui sur lui. CLIKAFRIK et EFLOW : empire familial L'empire numérique de la famille Doumba ne se limite pas à CLIKAFRIK. Ornella Doumba, sœur du ministre et entrepreneuse canado-gabonaise établie au Canada, a fondé EFLOW, une société spécialisée dans la numérisation et l'archivage digital de documents publics et privés. Née et ayant grandi au Gabon, elle a poursuivi ses études à l'étranger, obtenant un Bachelor en Science Politique à l'Université Concordia de Montréal, puis une Maîtrise en Science de l'Information à l'Université de Montréal. Elle a travaillé au ministère de l'Immigration canadien comme conseillère en gestion documentaire pendant dix-huit mois, avant de rejoindre l'entreprise canadienne Constellio comme analyste et chef d'équipe affectée à la gestion du logiciel GED (gestion électronique des documents), déployé au sein de toutes les commissions scolaires du Québec. Forte de cette expertise internationale, elle a décidé de mettre ses compétences au service du Gabon en créant EFLOW, qui développe des solutions modernes pour convertir, organiser et sécuriser les archives physiques, qu'il s'agisse de données d'entreprises, de dossiers administratifs ou de documents personnels. Depuis la nomination de son frère Mark Alexandre au ministère de l'Économie Numérique en mai 2025, EFLOW a vu son activité s'intensifier de manière spectaculaire, notamment dans le secteur public. Selon des informations concordantes, la société aurait obtenu le marché de la numérisation des Archives Nationales du Gabon, un contrat stratégique et potentiellement lucratif qui suscite de vives interrogations sur les conditions d'attribution. « Il est troublant de constater que les secteurs couverts par EFLOW correspondent exactement aux priorités du ministère dirigé par Mark Alexandre Doumba », souligne un analyste de la gouvernance publique. Sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux, cette proximité familiale est dénoncée comme une captation des marchés publics par un cercle restreint. CLIKAFRIK, de son côté, a été créée avant l'entrée de Mark Doumba au gouvernement, tout comme les entreprises de Pascal Siffon existaient avant sa nomination. Toutefois, dans les deux cas, l'accès aux responsabilités ministérielles a permis une expansion rapide et une mainmise sur des projets d'envergure nationale. D'un côté le tourisme pour Pascal Siffon. De l'autre, le numérique pour la famille Doumba. Les projets d'archivage, de datacenter et de digitalisation des services publics passent désormais systématiquement par les entreprises de la famille Doumba ou par des structures présentées comme des prestataires externes mais liées de près ou de loin à leur écosystème entrepreneurial. « Ornella Doumba se présente comme une pionnière de la numérisation des archives au Gabon, mais son positionnement pose la question de la transparence et de l'équité dans l'attribution des contrats publics », analyse un observateur économique. Le profil international d'Ornella, bien que valorisant sur le plan technique, soulève des interrogations lorsque son entreprise canadienne accède facilement aux marchés publics gabonais au moment précis où son frère détient un portefeuille ministériel stratégique. Le profil de Mark Doumba renforce ce malaise institutionnel. En cumulant fonctions publiques et initiatives entrepreneuriales dans des secteurs stratégiques pour l'État, il incarne une forme de capitalisme de connivence où les frontières entre service public et intérêts privés s'effacent. Le père, Émile Doumba, avait laissé une empreinte significative dans la gouvernance gabonaise en tant que ministre des Finances de 1999 à 2002, puis ministre de l'Économie Forestière. Aujourd'hui, ses enfants semblent vouloir prolonger cet héritage, mais dans un contexte où la vigilance citoyenne et médiatique est devenue plus aiguë. La multiplication des contrats publics attribués sans concurrence réelle et la concentration des projets numériques au sein d'un même cercle familial alimentent les soupçons de conflits d'intérêts, de délits d'initiés et de trafic d'influence. « Ce qui était autrefois un passage de relais d'expérience technique se transforme aujourd'hui en un écosystème où les réseaux familiaux et les responsabilités publiques se confondent », écrit un média local. Dynastie Doumba et réseaux La saga Doumba ne peut se comprendre sans remonter aux origines familiales. Émile Doumba, patriarche de cette dynastie administrative, a marqué l'histoire économique du Gabon. Né le 29 octobre 1944 à Libreville, il a intégré la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie du Gabon (BICIG) en septembre 1972, avant d'en devenir directeur général en 1980. Après près de vingt ans à ce poste stratégique, il a été nommé ministre de l'Économie, des Finances, du Budget et de la Privatisation le 25 janvier 1999 par le président Omar Bongo Ondimba. Considéré comme un technocrate compétent et respecté, Émile Doumba avait pour mission de résoudre une crise fiscale causée par la chute des revenus pétroliers et des dépenses excessives. Sa réputation à l'étranger devait faciliter le refinancement de la dette extérieure gabonaise. Toutefois, ses mesures d'austérité rigoureuses ont suscité l'opposition de certains membres du régime, inquiets pour leurs propres intérêts. Il a ensuite été déplacé au ministère de l'Économie Forestière en 2002, puis à divers portefeuilles ministériels jusqu'en 2009. Sa présence au sein du Conseil d'administration du Fonds Gabonais d'Investissements Stratégiques (FGIS) a toutefois fait débat après la nomination de son fils Mark Alexandre au gouvernement en janvier 2025. « Plusieurs voix se sont levées pour dénoncer une forme de dynastie entretenue par les dirigeants de la Transition », rapporte un média local. Émile Doumba a finalement été remplacé à ce poste en février 2025 par Pascal Houangni Ambouroue, ancien membre du gouvernement sous Ali Bongo, dans un contexte de pression croissante sur la gouvernance familiale. Ornella Doumba, fille d'Émile et sœur de Mark Alexandre, a fondé EFLOW dans la continuité de cet héritage administratif, mais depuis le Canada où elle a construit son expertise professionnelle. Son entreprise, active dans l'archivage digital, bénéficie désormais de contrats publics sensibles au Gabon, notamment la numérisation des Archives Nationales. Sur les réseaux sociaux, des internautes gabonais dénoncent ouvertement cette situation : « Apprendre que la numérisation des archives nationales du Gabon aurait été confiée à une entreprise privée EFLOW, dirigée par Ornella Doumba, sœur du ministre de l'Économie Numérique, soulève de sérieuses interrogations sur la transparence et l'équité dans l'attribution des marchés publics », lit-on sur Facebook. Cette concentration de pouvoir et de contrats au sein d'une même famille pose la question de la gouvernance sous la Cinquième République. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema, élu le 12 avril 2025 avec 94,85% des suffrages et investi le 3 mai 2025 pour un mandat de sept ans, avait promis de poursuivre les chantiers de refondation et de lutter contre la corruption. « Les Gabonais attendent beaucoup de nous », avait-il déclaré après son élection, affirmant sa volonté de mobiliser toutes les ressources disponibles pour faire face aux défis socio-économiques majeurs tels que le chômage élevé, la pauvreté et la corruption. Pourtant, les affaires Doumba et Siffon jettent une ombre sur ces engagements. Corruption sous la 5e République En novembre 2025, neuf anciens collaborateurs de l'ex-président Ali Bongo ont été condamnés à des peines de prison allant de deux à quinze ans pour des crimes financiers commis entre 2009 et 2023. L'affaire dite « Bongo-Valentin » a révélé un système de détournement massif de fonds publics. L'ex-première dame Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin Bongo Valentin ont été condamnés par contumace à vingt ans de prison. Ces révélations ont mis en lumière l'ampleur de la corruption sous l'ancien régime, mais les nouvelles autorités peinent à démontrer qu'elles incarnent une alternative crédible. Le cas emblématique d'Henri-Claude Oyima illustre parfaitement cette continuité troublante. Nommé ministre d'État, ministre de l'Économie, des Finances, de la Dette et des Participations le 5 mai 2025, Oyima a conservé simultanément ses fonctions de Président-Directeur Général de BGFIBank, qu'il dirigeait depuis plus de quatre décennies, ainsi que la présidence du Conseil d'administration de la BVMAC, la Bourse des valeurs mobilières de l'Afrique centrale. Ce cumul inédit a été qualifié de « délit d'initié » et d'« incompatibilité sans précédent » par les analystes juridiques et économiques. En tant que ministre des Finances, Oyima signait les émissions obligataires et les emprunts d'État que sa propre banque, BGFIBank, souscrivait massivement, notamment un prêt de 140 milliards de francs CFA. « Il empochait les dividendes d'un côté et dirigeait les finances nationales de l'autre », dénonce un observateur. Plus grave encore, en qualité de président de la BVMAC, il supervisait l'institution qui encadre précisément ces émissions obligataires, créant ainsi une « opacité juridique délibérée » et procurant à BGFIBank un accès privilégié aux données stratégiques relatives aux finances étatiques, lui conférant un avantage concurrentiel injuste vis-à-vis des autres établissements bancaires. L'arrestation de Pascal Ogowé Siffon le 16 décembre 2025 s'inscrit dans cette même logique de mélange des genres. L'ancien ministre du Tourisme et une dizaine de ses collaborateurs ont été écroués à la prison centrale de Libreville le 25 décembre, jour de Noël, pour détournement de deniers. Selon les enquêtes judiciaires, Siffon est accusé d'avoir détourné 10 milliards de francs CFA (environ 15 millions d'euros) destinés à la relance du secteur touristique entre novembre 2023 et mars 2025. Cette affaire révèle une pratique désormais systémique : selon le ministre de l'Économie et des Finances lors du Conseil des ministres du 30 mai 2025, environ 93,25% de la valeur des marchés budgétaires 2025 ont été attribués par gré à gré, c'est-à-dire par entente directe, en violation flagrante de l'article 71 du Code des marchés publics qui plafonne ce procédé à un seuil de 15%. En 2023, selon un rapport de la direction générale des Marchés publics, au moins 189 marchés par entente directe ont été conclus, pour près de 264 milliards de francs CFA. « Le recours systématique à l'entente directe viole la légalité, remet en cause l'égalité de traitement des soumissionnaires et favorise les pratiques de favoritisme et de collusion », alerte un spécialiste des finances publiques. L'affaire de la CNAMGS, révélée en décembre 2024, constitue un autre exemple de gestion opaque. Avec un budget initial de dépenses de l'ordre de 100 millions de francs CFA, la Caisse Nationale d'Assurance Maladie et de Garantie Sociale s'est retrouvée à engager des dépenses atteignant 1,3 milliard de francs CFA, soit une multiplication par treize des engagements budgétaires. « Parmi les dépenses enregistrées, certaines suscitent de fortes interrogations. On relève, par exemple, 360 millions de francs CFA pour des "frais de gestion", une somme astronomique sans détails précis pour en justifier la pertinence », rapporte un média local. Des contrats auraient été octroyés à des entreprises fictives, absentes des registres officiels, confirmant des pratiques de détournement systématique. Le président Oligui Nguema avait annoncé dès septembre 2023 la réactivation d'une task force de contrôle de la dette intérieure et extérieure afin de vérifier l'ensemble des marchés publics. Pourtant, près de deux ans plus tard, les scandales continuent de se succéder, impliquant désormais des figures du nouveau régime. « Ces pratiques ont drainé les ressources vitales de l'économie, impactant sévèrement la capacité du gouvernement à investir dans les services publics et le développement humain », analyse un expert. Cumulation d’affaires Le Gabon, classé 136ᵉ sur 180 pays pour la perception de la corruption par Transparency International en 2022, peine à sortir de ce cycle délétère. L'affaire Doumba, avec ses ramifications familiales et ses zones d'ombre juridiques, symbolise les dérives d'un système où la transformation numérique devient prétexte à enrichissement personnel. « Ce n'est plus une transformation numérique. C'est une transformation budgétivore », résume un observateur. Le pays mérite mieux que des plateformes à milliards qui tournent à 8%. DB News Read the full article














