Ma surdité est assez extrême. Je suis devenu totalement sourd à 52 ans. Et, en ce moment, je suis sourd comme un pot. En fait, la langue est un tel chaos quand vous êtes sourd. La lecture de lèvres est très difficile. Beaucoup de mots se ressemblent sur les lèvres. Quand tu dis le mot « vacuum », vide, on dirait que tu dis « fuck you », va te faire foutre. Je veux dire qu’il est si facile de se tromper ! Donc, pendant des décennies, j’ai demandé aux gens d’écrire ce qu’ils disent comme une façon pratique de communiquer. À un moment donné, j’ai commencé à conserver les papiers et un jour je les ai étalés sur le sol de mon atelier et j’ai essayé d’en tirer des leçons. Je n’aurais pas pu inventer ces papiers si je l’avais voulu. C’était au début des années 1990, nous sortions de la première guerre du Golfe et le krach boursier de 1987 a pratiquement mis fin à la mégalomanie des années 1980. La plupart des artistes que je connaissais à cette époque travaillaient avec des matériaux très modestes à une échelle modeste – comme les sculptures en carton d’œufs de Tony Feher, les bonbons de Felix Gonzalez Torres. Aussi les conversations – de simples bouts de papier, cadraient avec cette tendance. Une remarque maintenant – nous pensons normalement à la conversation comme quelque chose de linéaire, comme, peut-être, à la manière de Tolstoï. Mais si l’on y réfléchit, ce n’est pas ainsi que nous communiquons. Nous croisons les mots les uns sur les autres. Nous obtenons des fragments, des bouts et des morceaux ; nous manquons de contexte pour les mots et les phrases ; les syllabes sont abandonnées. Quand j’ai commencé à travailler avec les conversations, j’ai réalisé qu’elles ne s’écrivaient vraiment pas. C’est plus une forme du parler sur papier, quelque chose qui occupe l’espace entre l’espace et l’écriture, sans être l’un ou l’autre.
Joseph Grigely, Close Up 9, (Entretien), DIACRITIK, par Aline Pujo, 19 avril 2021













