Une dérévolution présentée comme une révolution
Je ferai l'hypothèse que cette offre sidérante, changer de sexe, correspond à un point-clef de la stratégie du nouveau Maître. Il y a deux générations, je l'ai dit, vouloir changer de sexe confrontait celui qui le demandait au diagnostic de psychose. Pourquoi donc le Maître, fort de ses industries de pointe, s'est-il employé à faire satisfaire cette demande ?
Repartons justement d'il y a deux générations. 1968, c'est pour le Maître d'alors l'annus horribilis avec, partout dans le monde, ses cortèges contestataires mettant le feu à la Bourse, détruisant les institutions et réclamant partout l'égalité entre les Hommes. L'appareil répressif (police et armée) a certes réussi à contenir ceux qui, comme ils le disaient alors, donnaient de grands coups de tête contre les matraques. Mais les stratégies ne peuvent pas être que répressives, car le feu de la révolte couve toujours sous la cendre et peut à tout instant se réveiller. Dès que possible, il faut en revenir aux psycho-pouvoirs, ceux qui s'appliquent non sur les corps, mais sur les esprits, pour les changer.
Ce fut un enjeu stratégique majeur pour le Maître que d'amener les jeunes forcenés gauchistes et libertaires à se désinvestir du social et du politique pour se surinvestir dans le singulier et l'individuel.
Comme cette dérévolution néolibérale est présentée comme révolution, ceux qui, comme moi, critiquent le néolibéralisme sont désormais taxés de néo-réactionnaires — en premier lieu par la « gauche » néolibérale, à poil aujourd'hui puisqu'ayant oublié le prolétaire en cours de route, mais régnant encore, de moins en moins il est vrai, dans les médias.
Aujourd'hui, c'est plié : il n'y a plus de combats collectifs, il n'y a que des combats individuels. On a quitté l'universel [...]
Cette dérévolution, conçue et menée sur les campus américains, a été d'autant plus efficace que ses stratèges ont su acclimater la pensée de Michel Foucault, très écouté des jeunes enragés d'alors, pour la renvoyer au monde occidental sous le nom de French Theory.
Dany-Robert Dufour, Le Phénomène trans (2023)