"Ne peut-on dâailleurs considĂ©rer que la sociĂ©tĂ© du XIXe siĂšcle, trĂšs nĂ©vrotique, a Ă©voluĂ© globalement vers la perversitĂ©, le pervers ordinaire Ă©tant en quelque sorte lâĂ©quivalent dâun petit pervers narcissique ? Quâest ce qui nous a fait ainsi basculer de lâair ambiant nĂ©vrotique Ă lâair ambiant pervers ordinaire ? Comment expliquer que lâautre, aussi, soit dĂ©sormais chargĂ© dâentretenir une jouissance qui ne doit jamais faiblir ? Quâil soit devenu celui dont je me sers pour avoir plus de plaisir ? Dans ce rapport-lĂ , bien sĂ»r, tout le monde ne part pas Ă armes Ă©gales. Un dĂ©sĂ©quilibre peut sâinstaller rapidement, car certains â les pervers narcissiques en premier lieu â savent mieux que personne manipuler pour rentabiliser leur petite entreprise jamais en panne. Et les autres, plus fragiles ou qui ont simplement gardĂ© plus dâhumanitĂ©, sâinstallent peu Ă peu dans un malaise dont ils ne saisissent pas lâorigine. Ils se sentent doublement coupables, car ils ne comprennent pas quâen donnant autant dâeux-mĂȘmes ils rĂ©coltent si peu â ou tant de douleur. Ils prennent sur eux la culpabilitĂ© induite par le pervers narcissique qui sait si bien leur transfuser la sienne [âŠ] A lâarrivĂ©e, la radioactivitĂ© du pervers narcissique est telle que ses proies ne savent plus oĂč elles en sont ni mĂȘme ce quâelles ont fait pour en arriver lĂ . On ne consomme plus seulement des biens matĂ©riels â ce mot, comme par hasard, si proche de "maternel" -, on consomme aussi des ĂȘtres humains."
Dominique Barbier, La fabrique de lâhomme pervers, 2013.

















