L’ESPACE À LA LUMIÈRE DE SON IMAGINAIRE
© Georges Rousse
Invité par Danièle Martinez à investir la Base sous-marine, Georges Rousse déploie toute l’ampleur de son savoir-faire et l’intelligence de sa réflexion sur l’espace et la peinture dans trois remarquables et imposantes propositions éphémères qui apportent un éclairage vivifiant sur son processus de création. Complétée par une exposition de photographies, qui retrace l’étendue et la densité de son parcours, cette manifestation est une occasion unique de pénétrer au plus près de la démarche d’un artiste majeur d’aujourd’hui.
Propos recueillis par Didier Arnaudet
Peinture, sculpture et photographie, espace, lumière et mémoire, figure, volume et écriture, couleur, ligne et architecture : Georges Rousse convoque différentes techniques, approches et sensibilités. Il s’approprie un espace et l’implique dans une proposition de peinture ou de sculpture. Il photographie ce qui n’existe que sous une forme éclatée et en donne une image unifiée. La méthode est ainsi faite d’épisodes distincts (l’appropriation du lieu, l’acte pictural, la finalité photographique). Cependant, ces épisodes se mettent en rapport, ils échangent leurs informations, leurs ressources et leurs résonances, se confèrent une sorte de proximité inattendue, féconde et d’intelligibilité réciproque. L’avantage de la méthode, c’est qu’elle permet de déclencher et d’organiser des niveaux insaisissables de réalité, de solliciter et de régénérer des incandescences imaginaires oubliées. Son mérite n’est pas seulement d’ouvrir des possibilités d’observation, de découverte, mais aussi d’imposer des points d’arrêt, d’interrogation et de relance.
Comment tout cela a-t-il débuté ? Quels ont été les éléments déclencheurs qui ont fondé votre pratique artistique ?
Depuis mon plus jeune âge, l’appareil photo ne m’a jamais quitté. Étudiant en médecine à Nice, j’ai décidé d’apprendre chez un professionnel les techniques de prise de vue et de tirage, puis de créer mon propre studio de photographie d’architecture. Mais la passion m’a poussé à dépasser ce stade professionnel pour me confronter à une dimension artistique. Je ne suis pas passé par une école des beaux-arts. Je n’avais aucune formation, aucune connaissance de l’histoire de l’art. Je me suis donc laissé guider par les rencontres, les découvertes. Carré noir sur fond blanc, de Malevitch, a été un choc fondateur. Que faire après ce carré noir sur fond blanc ? Ensuite, c’est l’exposition « Un certain art anglais », en 1979, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui proposait une sélection d’artistes britanniques des années 1970. Je prends alors connaissance des œuvres de Richard Long et Hamish Fulton. Ces artistes interviennent directement dans le paysage. Ils utilisent la photographie comme mémoire et ils se qualifient pourtant comme des sculpteurs. Ce passage de la photographie à la sculpture m’a intéressé. Je pouvais donc m’inscrire à la fois dans l’espace et l’image, associer peinture, sculpture et architecture. Il suffisait d’imposer un point de vue. L’œuvre achevée est toujours la photographie prise du point de vue à partir duquel est construit et déconstruit l’espace.
Comment s’effectue ce basculement du Land art à ce jeu d’illusion entre plan et volume ?
J’ai réalisé quelques œuvres de Land art, mais cela ne me convenait pas. C’était en dessous de ce qui existait. La photographie devait rester mon outil et le bâtiment mon sujet. J’étais aussi attiré par l’acte pictural. Il fallait donc faire avec tout ça. J’ai cherché un dispositif qui me permettrait de répondre à toutes ces préoccupations. Mon enfance a aussi joué un rôle important. Mon père était militaire. Nous avons vécu dans des villes de garnisons frontalières. Les terrains de jeux, c’étaient des fortifications abandonnées, ouvertes à toutes les incursions. Nous partions avec des lampes de poche pour aller explorer leurs souterrains. Dès que j’ai eu un appareil photo, j’ai souhaité capter l’étrangeté de ces espaces monumentaux, l’incidence de la lumière sur leur architecture mise à nu par le temps et les dégradations, leurs perspectives mêlant le vide et le plein, leurs reliefs et leurs ombres.
CAPC, 1982. © Georges Rousse
Début des années 1980, vous peignez des personnages apparaissant dans des lieux désaffectés, voués à la destruction. Ces lieux imposaient-ils cet intérêt pour la figuration ?
La figuration, c’est une sorte d’apprentissage du lieu, de la photographie et de cette relation particulière de la peinture à l’espace à travers la photographie. C’est le chemin nécessaire pour devenir peintre. L’appareil photo me donne à voir des perspectives comme les peintres de la Renaissance. J’ai beaucoup regardé les tableaux du xve siècle. Ils m’ont appris à maîtriser les perspectives et à organiser la peinture dans l’espace. Après deux années de peinture figurative, j’ai arrêté parce que, pour moi, c’était fini, je ne me voyais pas peindre des personnages sur des murs tout le restant de ma vie. J’ai souhaité aborder l’espace différemment, faire évoluer mon travail. En 1982, j’ai été invité par le CAPC à réaliser une série de photographies dans des anciens greniers inoccupés de l’Entrepôt Lainé, avant qu’ils ne soient réhabilités. J’ai recouvert avec des craies de couleur certaines zones d’un mur, du plafond, mais aussi d’une table, et le point de vue photographique a construit un parallélépipède, une singulière colonne, comme une sculpture immatérielle.
Pourquoi ce choix des volumes et des motifs géométriques vous conduit-il à designer votre intervention comme sculpture ?
Ce choix de l’abstraction, de la géométrie, c’est celui de l’art moderne – je pense à Mark Rothko, Barnett Newman –, de la spatialisation de la peinture. Pour moi, ce sont des figures visibles, identifiables, dont vous pouvez appréhender la matière, la texture, mais vous ne pouvez pas les saisir dans leur réalité physique, car elles n’existent pas, elles ne sont que le résultat d’un dessin. Je les considère comme des sculptures immatérielles, liées à un désir de construire, dont la présence est toujours forte dans ma démarche, et que j’ai mis en pratique quelques années plus tard en intégrant une architecture sans fonction, lorsque l’espace est trop grand ou pour créer des murs supplémentaires. J’ai ainsi produit des excroissances qui transforment la réalité du lieu.
Vous vous situez au croisement de l’architecture, de la peinture, de la sculpture et de la photographie, mais dans une sorte de stratégie qui consiste à contrarier ces registres. Pourquoi un tel positionnement ?
Pour moi, ce n’est pas une stratégie. Je vois le monde à travers un appareil photo, et cet appareil photo, puisque c’est un procédé optique, guide toutes les lignes vers un point de fuite et, assez rapidement, je n’ai pas voulu me soumettre à ce point de fuite. J’ai voulu imposer un autre point de fuite permettant à l’esprit de se dégager d’une contrainte. J’ai donc été amené à gérer ce conflit entre mon point de vue et celui de l’appareil photo, et c’est peut-être ce qui fait l’étrangeté de mon positionnement. Vous dites que je me situe entre plusieurs techniques. Non, pour moi, ce qui m’intéresse, c’est la relation de la peinture à l’espace. Cette relation, je la traite par le biais de l’appareil photo, car j’ai considéré dès le début que l’image photographique était plus intéressante que la réalité. J’essaie simplement de résoudre un problème de peinture dans un espace.
Lyon, 1997. © Georges Rousse
Quel rôle faites-vous jouer à la lumière ?
La lumière est nécessaire à la photographie. C’est une donnée fondamentale dans mon travail. Elle est réelle, restituée ou capturée. Je vais la chercher dans les matières, les couleurs, les embrasures, à travers les murs et les miroirs. J’essaie de l’amener ailleurs, d’y trouver autre chose qui donne naissance aux émotions. C’est quelque chose qui doit interroger, inlassablement. Comme un index pointé sur le lieu, vers la couleur. Tout ce qu’il y a à voir est là, dans cette lumière. Je pense à ce film d’Andreï Tarkovski où, d’un seul coup, il n’y a plus rien, seulement un brouillard épais, humide, qui se mêle à la terre, comme une immense interrogation.
Vous avez aussi utilisé les mots ?
J’ai toujours écrit, surtout des notes, sur les lieux, l’art, l’histoire, le temps, la solitude, la mort. Les mots m’ont toujours accompagné. J’ai aussi beaucoup lu de poésie. J’aime tout particulièrement André du Bouchet, qui, en quelques mots dans le blanc du papier, est capable de cerner une situation et de nous projeter dans les multiples sollicitations de l’univers. Je me suis demandé si je pouvais être aussi efficace que le poète avec quelques mots, en me concentrant sur cette économie de moyens. J’ai ainsi tenté d’exprimer mon rapport à l’espace non plus en y créant une figure, un motif ou un volume, mais en reportant un mot dans le lieu même.
Quelle importance accordez-vous à la littérature ?
Je me suis rendu compte que quand je vais dans un pays j’ai besoin de lire la littérature de ce pays. C’est une façon pour moi de comprendre comment les gens perçoivent l’espace et d’éviter ainsi de plaquer un concept dans un endroit où cela paraîtrait anachronique. Un de mes premiers voyages a été le Japon. J’ai lu Éloge de l’ombre, de Jun’ichirō Tanizaki, et j’ai pu saisir la qualité de l’espace dans la maison japonaise traditionnelle avec des petites ouvertures qui permettent d’avoir plusieurs relations avec l’extérieur. Un grand toit nous protège de la pluie et de la chaleur, et nous conservons un contact étroit avec tout ce qui nous environne. À peine étais-je descendu de l’avion que le conservateur m’a proposé d’intervenir dans une maison qui devait être détruite dans les prochains jours. J’avais déjà des images dans la tête et cela a été facile pour moi de faire quelque chose de noir et blanc.
Base sous-marine, 2014.© Georges Rousse
Que proposez-vous à la Base sous-marine ?
J’ai pris possession cet été de trois espaces de ce bâtiment. Dans l’immense salle visible de la passerelle d’entrée, j’ai inscrit trois formes simples, géométriques et noires (carré, cercle, triangle), et ainsi posé les bases de mon vocabulaire et de mon processus de création pour donner aux visiteurs les caractéristiques de ma démarche et lever une partie du voile sur la conception de cette surface qui apparaîtra étrangement plane sur la photographie. Un point unique permet de percevoir la perfection de ces propositions. Une deuxième installation occupe la salle des plots, où un grand cercle rouge englobe cet espace et perturbe les repères entre les données existantes et la dimension ajoutée, imaginée. Dans la salle des carrelages, j’ai introduit une structure en bois, peinte en rouge, inspirée par le concept de bunker archéologique de Paul Virilio. La présence d’un triangle sur la façade s’affirme comme une incision, une possibilité d’échappée. C’est une manière de sortir de cet espace, de créer mon propre espace à l’intérieur de cet espace. Je ne vois pas ce bunker comme une architecture militaire, mais comme une sorte de lieu poétique, un lieu de méditation. Enfin, un ensemble de soixante photographies grand format est présenté, articulé autour des différentes étapes de mon parcours.
Quel regard portez-vous sur cette architecture ?
Ce qui me frappe, c’est bien sûr la démesure du lieu. Mais, au-delà de son histoire et de sa puissance envoûtante, je suis assez fasciné par la question de son détournement. Cette Base sous-marine est devenue un lieu culturel, et la résonance fictionnelle l’emporte sur l’aspect militaire, même s’il renvoie encore à des souvenirs douloureux. J’ai donc aussi joué sur cette question du détournement. D’autres éléments ont été pris en compte. Danièle Martinez m’a parlé de son départ à la retraite, après une dizaine d’années à la direction de la Base sous-marine. Une page va se tourner. Une transition va se faire. Mon bunker évoque le passage d’un état à un autre. Et puis il y a quand même une situation internationale de plus en plus préoccupante. Si je fais un bunker, c’est aussi en écho à cette période d’une extrême tension.
« Espace(s) : métamorphoses poétiques », Georges Rousse, du 13 septembre au 14 décembre, Base sous-marine, Bordeaux.
www.bordeaux.fr












