Il a fallu que les Espagnols conquissent – ou préférez-vous « occupassent » ? – le Mexique, pour qu’ils y découvrissent le vrai dindon, pas encore celui de la farce, mais tout de même déjà un oiseau bien en chair, qui eût pu concurrencer à la même époque la poule au pot d’Henri IV. Ce dindon avant la lettre, qui n’avait donc rien à voir avec l’Inde – encore qu'un demi-siècle plus tôt Christophe Colomb, accostant en Amérique, avait cru un moment la découvrir – aimait la compagnie d’une femelle qu’on baptisa d’un nom déjà bien usité, à savoir poule d’Inde, qui donna en abrégé d’Inde, et finit par s'écrire dinde. Et lorsque la reproduction aboutit plus tard à l’éclosion de l’œuf, on parla d’un petit dindon, diminutif de dinde.
Or comme la nature est prévoyante, petit dindon un jour devint grand, plein de sagesse et de patrimoine génétique à transmettre. Chose étonnante, le diminutif lui resta attaché comme un label de traçabilité, si bien que le mot dindon servit dès le siècle suivant à nommer l’oiseau adulte. Et comme les langues sont elles aussi comme la nature – tant elles ont horreur du vide ! – il a fallu forger un nouveau dérivé pour désigner le petit du dindon. Et ce fut le dindonneau. Celui qu’on barde comme un saucisson et qu’on se farcit aux marrons ou aux pommes.
En classe de poésie de jadis, c’est-à-dire en pénultième avant la terminale qui s’appelait rhétorique, on lisait l’Énéide de Virgile. Le prof de latin évita soigneusement l’histoire de Didon, reine de Carthage, qui s’amourache du voyageur impénitent Énée. Heureusement le manuel bilingue nous permit de combler sur ce point les lacunes laissées par l’arbitraire professoral. Quand les questions sur l'amourette devinrent trop pressantes, le titulaire essaya de détendre l’atmosphère en citant la phrase allitérante : Didon dîna, dit-on, du doux du dos de dix dodus dindons. Où l’on voit qu’à l'époque, on s’amusait comme on pouvait. Or nous, on n’avait que faire de ces dix dindons. Ce qui nous intéressait avant tout, c’était la seule dinde, autrement dit la Didon. Et même la Didon dodue, voire le doux du dos de la dodue Didon.
Quant à mon périple en Inde, je vous en parlerai un de ces jours. Entre-temps, si vous avez un moment de libre, lisez ou relisez Un barbare en Asie d’Henri Michaux. Vous verrez qu’il croit en l’Inde immuable. J'incline à penser qu'il n’a pas tort.