L’œuvre de Constantin Léontiev (1831-1891) peut être vue comme faisant le lien entre le slavophilisme du XIXe siècle et l’eurasisme du XXe siècle. Ce dernier, vétéran de la Guerre de Crimée, concevait le « progrès occidental » comme un processus globaliste et agressif d’uniformisation de l’humanité par le bas. Il défendait a contrario une diversité des hommes et des cultures, trouvant son unité dans une identité impériale commune. Cette dialectique du respect de la diversité humaine dans l’unité de l’empire, mise en opposition avec l’uniformité petite-bourgeoise de l’État-nation occidental, se retrouvera dans la pensée eurasiste. Pensant que le futur de la Russie se trouvait non en Europe mais en Asie, Léontiev invitait de plus ses compatriotes à ne plus se considérer comme des slaves, mais comme des « touraniens » (le terme « touraniens » désignant, dans le vocabulaire de l’époque, les peuples turco-mongoles d’Asie centrale). Inaudible pour ses contemporains, ce renouvellement de l’identité russe proposé par Léontiev trouvera un écho parmi les eurasistes.
Il est difficile d’évaluer l’influence de l’eurasisme sur la politique russe contemporaine. Ceux qui ont fait de Douguine une éminence grise du Kremlin, voire du président Poutine un eurasiste, ont probablement largement exagéré. On aurait tort cependant de sous-estimer la capacité de la pensée eurasiste, aux racines tout à la fois mystique, politique et scientiste, à infuser certaines de ses idées dans les idéologies étatiques des pays de l’ex-URSS (comme l’ont d’ailleurs démontré les exemples de la Russie, du Kazakhstan et, dans une moindre mesure, du Kirghizistan).
(via L’eurasisme : une réaffirmation de l’empire – PHILITT)















