Victor Papanek ( EN/FR) , Préface de Design pour un monde réel, 1971 / Foreword to the edition of Design for a Real World, 1971
« Peu de professions sont plus pernicieuses que le design industriel. Il n’y a peut-être qu’une seule autre profession qui soit plus factice : le design publicitaire, qui persuade les gens d’acheter des objets dont ils n’ont pas besoin, avec de l’argent qu’ils n’ont pas, afin d’impressionner d’autres gens qui s’en moquent. Le design industriel, qui élabore les sottises vulgaires vantées par les publicitaires, arrive en deuxième position. Pour la première fois dans l’histoire, des adultes se sont assis à une table de travail pour se pencher avec sérieux sur les brosses à cheveux électriques, les coffrets à limes couverts de strass, les tapis de vison pour salles de bains. Ils ont établi des plans minutieux pour la production et la vente de ces gadgets à des millions de gens. Autrefois, si quelqu’un avait un penchant au meurtre, il lui fallait devenir général, acheter une mine de charbon, ou étudier la physique nucléaire pour assouvir ses besoins. En créant des automobiles criminellement dangereuses (qui font près d’un million de morts et de blessés chaque année dans le monde), en inventant de nouveaux types de détritus indestructibles qui envahissent la nature, en choisissant des matériaux et des techniques de production qui polluent l’air que nous respirons, les designers sont devenus une race fort dangereuse et c’est avec grand soin qu’on enseigne aux jeunes les compétences nécessaires à l’exercice de ces activités.Au siècle de la production de masse, où tout doit être planifié et étudié, le design est devenu « un outil à modeler les outils » qui permet à l’homme de transformer son environnement et, par extension, sa personne. Cela exige de la part du designer un sens aigu des responsabilités morales et sociales, et une connaissance plus approfondie de l’homme ; le public, quant à lui, doit parvenir à une perception plus fine du processus de design. Jamais aucun livre n’a traité de la responsabilité du design ni de cette conception du public.En février 1968, la revue Fortune publia un article qui prédisait la fin du design industriel. Comme on pouvait s’y attendre, les designers réagirent par le mépris et l’inquiétude. J’estime que les principaux arguments de l’article de Fortune sont valables. Il est grand temps que le design – tel que nous le connaissons actuellement, cesse d’exister. Tant que le designer s’occupera de confectionner de futiles « jouets pour adultes », des machines à tuer avec des ailerons brillants, et des enjolivements « sexy » pour les machines à écrire, les grille-pain, les téléphones et les ordinateurs, il n’aura pas de raison d’être. Le design doit devenir un outil novateur, hautement créateur et pluri-disciplinaire, adapté aux vrais besoins des hommes. Il doit s’orienter davantage vers la recherche, et nous devons cesser de profaner la Terre avec des objets et des structures mal conçus.Au cours des dix dernières années, j’ai travaillé avec des designers et des équipes d’étudiants de nombreux pays du monde. Que ce soit dans une île finlandaise, dans l’école d’un village indonésien, dans un bureau climatisé au-dessus de Tokyo, dans un petit village de pêcheurs norvégien, ou dans le lieu où j’enseigne aux Etats-Unis, j’ai essayé de donner une image claire de ce qu’est le design dans son contexte social. Mais on ne peut pas tout dire, on ne peut pas tout faire, et même dans l’ère électrique de Marshall Mc Luhan, on doit un jour revenir aux mots imprimés. L’énorme masse de littérature sur le design comporte des centaines de livres du type « l’art et la manière de... », qui s’adressent exclusivement à un public de designers et d’étudiants en design (avec l’appât pour l’auteur de l’important tirage des manuels d’enseignement).Le contexte social du design, le public et le lecteur profane sont totalement négligés.En regardant les livres en sept langues traitant du design qui recouvrent mes murs, je me suis rendu compte que le seul livre que j’avais envie de lire, le seul livre que je désirais offrir à mes étudiants et à mes collègues, n’existait pas. Étant donné que dans notre société le designer doit obligatoirement comprendre clairement l’arrière-plan politique, économique et social de ses actes, mon problème dépassait la simple frustration personnelle. Je décidai donc de rédiger le livre que j’aurais aimé lire.Ce livre part du principe qu’il y a quelque chose de profondément erroné dans le concept même des brevets et des droits d’auteur. Si j’invente un jouet destiné à l’exercice thérapeutique des enfants handicapés, j’estime qu’il n’est pas juste de retarder sa fabrication des dix-huit mois nécessaires à l’obtention du brevet. Il y a des milliers d’idées dans l’air, elles ne coûtent rien et il n’est pas moral de faire fortune grâce aux besoins des autres. J’ai eu la chance de faire partager ce point de vue à beaucoup d’étudiants et un grand nombre d’exemples de design cités dans ce livre n’ont jamais été déposés. En fait, nous employons une stratégie diamétralement
opposée : souvent, mes étudiants et moi-même établissons des croquis chiffrés d’une aire de jeux pour les enfants aveugles par exemple ; nous expliquons par écrit la manière la plus simple de la réaliser, puis nous polycopions le tout. Tout organisme qui le désire peut écrire, et mes étudiants lui envoient gratuitement les indications. J’essaie de faire de même. (...) Dans un environnement qui est visuellement, physiquement et chimiquement bloqué, ce que les architectes, les designers industriels, les planificateurs, etc, pourraient faire de mieux pour l’humanité serait de cesser complètement leur travail. Dans toute pollution les designers ont leur part de responsabilité. Mais, dans ce livre, j’adopte une vision plus constructive : le design peut et doit devenir un moyen pour les jeunes de participer à l’évolution de la société.Depuis 1924, date à laquelle le Bauhaus allemand a publié pour la première fois ses quatorze volumes, la plupart des livres n’ont fait que reprendre les méthodes qui s’y trouvaient exposées, ou se sont contentés d’y ajouter quelque fioritures. Dans un domaine tel que le design, qui doit être tourné vers l’avenir, une théorie qui date de cinquante ans est forcément dépassée.En tant que designers socialement et moralement engagés, nous devons répondre aux besoins d’un monde qui est au pied du mur. L’horloge de l’humanité marque toujours minuit moins une ».
Traduction du Mercure de France, 1974, de l’édition originale Design for the RealWorld, Human Ecology and Social Change.
Foreword to the edition of Design for a Real World, 1971.
“There are professions more harmful than industrial design, but only a very few of them. And possibly only one profession is phonier, Advertising design, in persuading people to buy things they don’t need, with money they don’t have, in order to impress others who don’t care, is probably the phoniest field in existence today. Industrial design, by connecting the tawdry idiocies hawked by advisers, comes a close second. Never before in history have grown men sat down and seriously designed electric hairbrushes, rhinestone-covered shoe horns, and mink carpeting from bathrooms, and then drawn up elaborate plans to make and sell these gadgets to millions of people. Before (in the “good old days”), if a person liked killing people, he had to become a general, purchase a coal mine, or else study nuclear physics. Today,industrial design has put murder on mass-production basis. By designing criminally unsafe automobiles that kill or maim nearly one million people around the world each year, by creating whole new species of permanent garbage to clutter up the landscape, and by choosing materials and process that pollute the air we breath, designers have become a dangerous breed. And the skills needed in these activities are carefully taught to young people.
In this age of mass production when everything must be planned and designed, design has become the most powerful tool with which man shapes his tools and environments (and, by extension,society and himself).This demands high social and moral responsibility from the designer. It also demands greater understanding of the people by those who practice design and more insight into the design process by the public.
Not a single volume on the responsibility of the designer, no book on design that considers the public in this way,has ever been published anywhere. In February of 1968 Fortune magazine published an article that foretold the end of the industrial design profession. Predictably,designers reacted with scorn and alarm. But I feel that the main arguments of the Fortune article are valid. It is about time that industrial design, as we have come to know it, should cease to exist. As long as design concerns itself with confecting trivial“toys for adults”, killing machines with gleaming tail fins, and “sexed-up”shrouds for typewriters,toasters, telephones,and computers, it has all lost reason to exist. Design must become an innovative,highly creative,cross-disciplinary tool responsible to the true needs of men. It must be more research oriented,and we must stop defiling the earth itself with poorly designed objects and structures.
For the last ten years or so, I have worked with designers and student design teams in many parts of the world. Whether on an island in Finland, in a village school in Indonesia, an air-conditioned office overlooking Tokyo, a small fishing village in Norway, or where I teach in the United States, I have tried to give a clear picture of what it means to design within a social context. But there is only so much one can
say and do, and, even in Marshall McLuhan’s electronic era, sooner or later one must fall back on the printed word. Included in the enormous amount of literature we have about design are hundreds of “how-to-do-it” books that address themselves exclusively to an audience of other designers or (with the gleam of textbook sales in the author’s eye) to students.
The social context of design, as well as the public and lay reader, is damned by omission. Looking at the books on design in seven languages, covering the walls of my home, I realized that the one book I wanted to read, the one book I most wanted to hand to my fellow students and designers,was missing. Because our society makes it crucial for designers to understand clearly the social, economic, and political background of what they do, my problem was not just one of personal frustration. So I decided to write the kind of book I’d like to read. This book is also written from the viewpoint that there
is something basically wrong with the whole concept of patents and copyrights. If I design
a toy that provides therapeutic exercise for handicapped children,then I think it is just unjust to delay the release of the design by a year and a half, going through a patent application. I feel that ideas are plentiful and cheap, and it is wrong to make money from the needs of the others.
I have been very lucky in persuading many of my students to accept this view. Much of what you will find as design examples throughout this book has never been patented. In fact, quite the opposite strategy prevails: in many cases students and I have made measured drawings of, say, a play environment for blind children, written a description of how to build it simply, and then mimeographed drawings and all. If any agency, anywhere, will write in,my students will send them all the instructions free of charge. I try to do the same myself. (...).
In an environment that is screwed up visually, physically, and chemically,the best and simplest thing that architects,industrial designers,planners, etc., could do for humanity would be to stop working entirely. In all pollution, designers are implicated at least partially. But in this book I take a more affirmative view : it seems to me that we can go beyond not working at all, and work positively. Design can and must become a way in which young people can participate in changing society.
As socially and morally involved designers, we must address ourselves to the needs of a world with its back to the wall, while the hands on the clock point perpetually to one minute before twelve.”
Victor Papanek, Design for the Real World, Human Ecology and Social Change, Foreword of the first edition,1971.