Quand le temps est incompréhensible ou, comme le dit Bloch, « kaléidoscopique », il faut d’urgence – ne serait-ce que pour ne pas perdre la tête – procéder à des remontages de temps pluriels. Une notion fondamentale apparaît dès le début d’Héritage de ce temps : c’est celle de la « non-contemporanéité » que l’histoire produit à même sa texture et sa diversité. « Tous ne sont pas présents dans le même temps présent. Ils n’y sont qu’extérieurement, parce qu’on peut les voir aujourd’hui. Mais ce n’est pas pour cela qu’ils vivent en même temps. » Ainsi, on ne devient pas seulement l’adversaire politique de quelqu’un d’autre : on peut devenir son « non-contemporain ». L’anachronisme, alors, s’invite partout : c’est-à-dire qu’il opère pour le meilleur comme pour le pire. Voilà pourquoi Ernst Bloch se donnera, à haute voix, le « devoir de le rendre dialectique ». (…) Dialectiser l’anachronisme foncier de « notre temps », cela reviendrait alors à en reconnaître la complexité, la valeur de montage de temps hétérogènes, pour en produire le démontage critique et pour repenser tout cela, utopiquement, par un remontage d’éléments « volés pour servir à une autre fin ».
Georges Didi-Huberman, Imaginer recommencer, Les Éditions de Minuit, 2021



















