La mauvaise conscience de la guerre, de la paix et même de la lutte
Pour éviter le malentendu, une précision : l’Ukraine n’a rien à voir avec le Vietnam et Claude Ridder est un personnage fictif. C’est d’ailleurs pour cette dernière raison, qui semble lui donner tous les droits, que le soliloque de Ridder (médiatisé par le regard sublime de la chouette, oiseau de Minerve, qui ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit comme dirait l’autre, quand la bataille est finie) est intéressant. Le pathétique du personnage est détestable, bien qu’il a souvent raison contre d’autres pathétiques plus détestables encore (le pathos impérialiste dégoûtant et/ou le pathos des sauveurs du monde, dégoulinant de sentimentalité obligée/obligeante). Le pathétique de Ridder est intéressant parce qu’il embarrasse. Il n’est détestable qu’autant qu’on oublie qu’il est celui d'un personnage fictif. Il ne l'est plus rapporté à l'économie du film. A bien le saisir, on se plairait même à vouloir le prolonger pour faire vivre son inactualité jusqu’aujourd’hui, par exemple en dialogue avec le chapitre VIII du Tchouang tseu : l'homme bon, comme le dit J. Levi qui commente le chapitre, est pire que le plus terrible des brigands (sans doute parce qu'il ajoute une couche de politique et de morale à son brigandage). Il est le vrai responsable des souffrances qui accablent l'humanité. Que tous ces gens miséricordieux et altruistes disparaissent et le malheur sera de nouveau inconnu sur Terre. Rien n'est pire que l'esprit de sacrifice qui ruine toute authenticité pour embarquer chacun dans le mauvais théâtre des affects et de la politique.
« Claude Ridder est un personnage déchiré et il l’avoue. C’est donc un personnage imaginaire. Et bien que personne ne risque de se reconnaitre en lui, il nous a paru nécessaire d’écouter pour un moment, contradictoire, pathétique et à sa façon honnête, la voix de la mauvaise conscience, c’est-à-dire de la mauvaise foi. »
Quatrième épisode du film collectif Loin du Vietnam co-réalisé par Chris Marker (avec Ivens, Lelouch, Resnais, Godard, Varda, Klein). Cette séquence a été réalisée par Alain Resnais. Le texte a sans douté été coécrit avec Jacques Sternberg. On y voit peut-être pour la première fois le personnage de Claude Ridder (Je t’aime, je t’aime), ici joué par Bernard Fresson.