Prêche sur un petit prophète dans la tour
Je montais dans la tour d’observation et, par-dessus la forteresse, je me tenais. Et je veillais pour voir ce qu’il me dirait et ce que je répliquerai en ma plainte.
Et il me répondit, l’Éternel, et il dit :
– Écris la prophétie et grave-la sur les tablettes afin que chacun coure la lire.
Car elle dure, la prophétie, afin de s’accomplir et elle s’atteste à la fin et elle n’admet pas de mensonge. Si elle tarde, attends-la parce qu’elle vient pour venir sans retard.
Voici. Il s’enfle de prétention, celui qui n’est pas droit en lui-même, et celui qui a de la droiture vivra de la foi.
Il monte dans la tour pour voir. Que voit-il ? Rien. Il monte dans la tour pour faire son travail. Que fait-il ? Rien. De qui parlons-nous ? Nous parlons du prophète de la Réformation. Son nom est Habaquq. Qui ?
Le juste vivra par la foi. Telle est l’expérience du petit prophète de l’ombre du XVIème siècle. La justification est la clef de la foi protestante. Martin Luther lit les épîtres de Paul ; il tombe sur la phrase : le juste vivra par la foi. Et, en lui, tout prend sens au point que la justification sert à exprimer un chamboulement qui l’atteint, lui mais aussi toute l’Église ensuite tant l’expérience qu’il fit est pertinente et commune. Nous sommes, devant Dieu, justifiés par lui.
Martin Luther lit les épîtres de Paul, celle aux Galates (3,11) et aux Romains (1,17) en particulier ; Paul lit le récit du petit prophète Habaquq, le prophète de la Réformation. Le réformateur de Wittenberg reprend, à son compte, la prophétie du petit homme de la tour : quoi que je suis, quoi que je vaux, quoi que j’ai fait, Dieu me rend juste dans la foi parce qu’il a de l’amour à mon égard et non parce que je mérite son amour, son salut, sa vie qu’il me donne gratuitement. Voilà, la justification. Martin Luther et chacun de nous, courons lire la prophétie du petit Habaquq, perché dans la tour.
Il grimpe dans la tour. Prophète ? Il ne l’est, en outre, pas ; son métier est de veiller, en haut d’une tour, l’arrivée de la mort. Il ne voit rien venir du tout ; il ne fait pas son métier. Il démérite en sa tâche. Que fait-il en haut de la tour ? Rien. Il attend que Dieu lui parle. C’est ainsi qu’il devient prophète.
Prophète ? Il est un petit homme qui nous ressemble étrangement : il entend le bruit effrayant de la guerre qui s’approche mais il n’est pas dedans. Nous entendons des bruits de missile, d’avions, de gaz moutarde, de bombes nucléaires mais ce ne sont que des récits pour nous sauf peut-être pour les plus anciens qui connurent la guerre. Non, il entend venir des instruments de mort qu’il cherche à identifier, comme nous, avec ce qu’il a : peut-être, a-t-il peur de l’orage qui ressemble aux sabots des chevaux sur le sol piétiné et conquis ? Non, lui imagine et attend des cavaliers tels des léopards qui bondissent sauvagement, tel un filet qui attire et qui égorge. Il ne fait rien ; il entend juste ou s’apprête à entendre la guerre sans y être encore. L’homme est ainsi fait : il s’effraie du bruit des cavaliers plus rapides que les léopards, du filet qui attire les hommes pour les égorger, de la violence qu’il produit et qu’il fait subir à autrui. Mais, lui, a-t-il peur ? Rien n’est dit et, pourtant, nous aurions assez raison de le croire. Le sommes-nous face à des missiles remplis de gaz moutarde ou de bombes qui s’abattent sur un village lointain, peut-être non pas si lointain d’ailleurs. Il écrit son expérience de la guerre qui gronde : les cavaliers, les léopards, le feu, le filet, les rois fous. En quoi cela fait-il de lui un prophète ? Son poste est d’être dans la tour de veille ; ils attendent de lui d’être un veilleur. La LXX traduit par « en ma prison », « επί της φυλακής μου » (2,1), comme si son métier de veilleur faisait de lui un captif. Sa mission est de crier que la mort arrive. Il est un annonceur de mort, une sorte de croque-morts pour vivants.
Il monte. Et il ne fait pas vraiment son travail. Non, c’est un rêveur, peut-être parce qu’il ne connaît que trop l’expérience de la mort. Est-ce un mystique le nez dans sa bible et non dans les nouvelles alarmantes et dramatiques ? Il échappe. Il a le cœur en paix. Peut-être ne l’avait-il pas auparavant ? Il ne fait pas son travail. Il attend la parole de Dieu. Il attend et veille ce que les autres n’attendent pas. La parole ne vient pas. Il échoue dans sa prétention à être prophète. Il s’interroge ; il pousse une complainte.
« Ecris la vision ». La parole lui tombe à la manière d’un commandement de la loi mosaïque, étrange parole dans laquelle Dieu lui dit ce qu’il fait dans sa vie confrontée à ce qu’il ne comprend pas. Un prophète est donc celui qui dit l’expérience banale quotidienne. Où est la grandeur ? La seule est dans la hauteur de la tour. Rien de plus. La petitesse devant Dieu est le cœur du prophétisme.
Il est décidé à écrire sa complainte. Il est en souffrance. Il espère que Dieu écoute, réponde même. Il nous convie à oser nous adresser à Dieu comme un prophète : Dieu vivant nous écoute et nous répond. Il pousse une plainte comme celle de Job (13,6). Il ressemble aussi au psalmiste qui crie sa détresse vers Dieu (Psaume 73,14). Il est pauvre comme Job, le cœur malheureux comme celui qui crie devant Dieu en psalmodiant sa misère.
Il est un petit bonhomme seul et démuni au milieu de la guerre. Il entend les cavaliers au loin. Il prête l’oreille ; il entend Dieu lui dire que la parole au temps fixé marche à son terme, qu’elle ne ment pas. Si elle tarde, elle s’attend en son heure. Pourquoi le croit-il ? Pourquoi a-t-il foi en la parole de Dieu ? La foi lui est donnée. Telle est son expérience lorsqu’il écoute Dieu.
Paul, dans l’Épître aux Galates, réfléchit sur la foi d’Abraham : ce n’est pas par ce qu’il fait ni par ce qu’il est devant lui qu’Abraham a foi en Dieu. Ce n’est pas par la loi à faire. Abraham est justifié, aimé par Dieu qui décide de le sauver. Pourquoi ? Pour rien. Dieu se plaît à l’aimer ainsi. Que fait Abraham ? Rien ou, plutôt, si : il court à la rencontre de Dieu (Genèse 18,2). Quand nous apercevons quelqu’un qui nous est cher, nous courrons pour être en sa présence. À nouveau, il court en sens inverse (18,7) : il court chercher ce qu’il a de plus précieux, de meilleur : un petit veau tendre à rôtir sur les braises. Il veut offrir à Dieu un repas partagé. La prophétie est comme un plat délicieusement cuisiné pour Dieu avec la recette que serait la loi : à table, le livre de cuisine est vite oublié, sans intérêt. Habaquq, lui, dans sa tour, assiégé par la violence, seul, n’a probablement rien à manger. Il est encore plus pauvre qu’Abraham. Il donne de courir aussi vers Dieu pourtant ; il court vers chacun pour donner à lire une prophétie. Nous, devant Dieu, nous sommes démunis ; nous n’avons rien à offrir. Quand chacun court pour fuir la mort, Habaquq écrit une prophétie afin que chacun se mette à courir après la vie, après Dieu même.
Comment ? Il attend une parole alors qu’il est en dialogue avec Dieu. Et la parole prophétique ne vient pas. Est-il fou ? La folie consiste à se laisser considérer tel Moïse devant Dieu. Il écrit sur la pierre comme Moïse. L’ordre de Dieu est clair : « Grave-la ». La loi de Moïse est gravée sur la pierre et non la parole prophétique, n’est-ce pas ? Pour Habaquq, comme pour nous d’ailleurs, la loi, la parole de Dieu donnée à Moïse est déjà gravée. Il n’y a plus rien à faire. Il attend encore. La prophétie est d’attendre toujours Dieu même s’il a parlé.
« Réponds-moi », crie le psalmiste en sa plainte. Et le silence de Dieu advient alors que Dieu explique à Habaquq que la foi, c’est lui qui la donne dans une expérience que nous faisons avec lui. Elle n’est pas de nous, de ce que nous faisons de bien. La foi est un dialogue de confiance qui promet le salut. Dieu juste et bon permet à son interlocuteur devant lui d’être comme Moïse le plus grand à cause de la foi qu’il grave dans sa chair. C’est tellement inouï que nous n’y croyons pas, n’est-ce pas ? C’est assez mystérieux. Le protestant qui sommeil en nous se réveille : il n’aime pas trop le mystère mais la clarté, la rationalité. Le mystère est d’être Habaquq, muet devant Dieu tel Moïse, tels ce que nous sommes, chacun en face à face parlant avec Dieu. L’expérience du don de la loi est déjà une prophétie : quelque chose de la parole divine, un mot entendu, reste gravé en notre cœur et nous travaille.
Le petit dialogue entre Dieu et Habaquq renvoie au nôtre dans l’escalier de nos tours à l’intérieur, à ce que nous disons de la bible à Dieu. Ouvrir la bible n’est pas compatible avec une lecture fondamentale du texte : le sola scriptura demande une expérience, celle de grimper dans une tour, d’attendre que Dieu nous parle et nous nourrisse dans son dialogue avec lui. Le sola scriptura nous affranchit de la lettre morte et sans valeur d’un texte ancien pour nous l’approprier, pour nous découvrir en petits prophètes jouant, écornant et nous nourrissant de nos conversations avec Dieu dans la bible.
Notre conversation avec lui est plus forte que le bruit de la guerre mais aussi veille pour celui qui ne veille pas ou plus, témoignage de salut pour celui qui se croit indigne et perdu. Elle est un appel contre le danger, ce qui fait mourir. Elle nous fait écouter le travail de salut que Dieu opère en nous. La charge d’être un petit prophète de misère est rude : il attend le salut. Et il devient sauveur ; tous courent après sa parole. Il n’a aucune supériorité pourtant, juste un savoir-faire : attendre et, dans l’attente, dialoguer avec le silence de Dieu. Dieu lui fait une promesse : le juste vivra à partir de la foi ; « ὁ δὲ δίκαιος ἐκ πίστεώς μου ζήσεται » (2,4) / « יִחְיֶֽה׃ בֶּאֱמוּנָתֹ֥ו וְצַדִּ֖יק ». C’est ce qu’il expérimente déjà : lui est donné de vivre par la foi en la droiture de Dieu. Mais, soudain, la parole retentit comme un désir de Dieu. Dans la version anglaise du roi James, les traducteurs le comprirent bien : ils laissent un « shall », un futur souhaité et non un futur simple. Dieu lui dit : « Celui dans la foi, qu’il vive ! »
Voici, mon âme est enflée. J’ai la prétention de croire pouvoir m’en sortir par mes propres forces. Oui, c’est une question vitale : il le faut. Nous adorons Dieu parce qu’il nous fait du bien et qu’il donne la vie. C’est intéressé, n’est-ce pas ?
Le juste vivra par la foi. Il ne s’agit pas d’un onzième commandement mais sa relation, de notre expérience avec Dieu. Si Paul le cite et Martin Luther le répète encore, c’est bien que c’est pareil pour chacun de nous. Cette trouvaille suppose une hauteur intérieure qui ne nous fait pas mieux que les autres mais simplement écouter ce que Dieu a à nous dire. Le petit prophète Habaquq est donc la racine de la Réformation et de la vie protestante. Il monte dans la tour ; il pensait pouvoir répliquer à Dieu une plainte ; il pensait être veilleur. À lui à peine monté, la veille est retirée ; il est rendu muet d’impuissance. Derrière lui, les cavaliers de la mort roulent dans le bruit de la guerre. Qui peut encore avoir la prétention de croire en ses propres forces lorsque la guerre s’approche ?
Dieu fait de lui un prophète. Il écrit, sur une tablette, en silence ce qu’il est déjà devant Dieu : le juste dans la foi vivra. Dieu nous donne de vivre ; il nous en donne l’assurance. Et nous ? Qu’attendons-nous pour monter dans la tour afin de devenir petits prophètes devant sa gloire immortelle ?