Prêche sur être plongé dans la mort du Christ
Ainsi parle maintenant l'Eternel, qui t'a créé, ô Jacob ! Celui qui t'a formé, ô Israël ! Ne crains rien car je te rachète. Je t'appelle par ton nom : tu es à moi ! Si tu traverses les eaux, je serai avec toi.
Et les fleuves, ils ne te submergeront point. Si tu marches dans le feu, tu ne te brûleras pas et la flamme ne t'embrasera pas.
Car je suis l'Éternel, ton Dieu, le saint d'Israël, ton sauveur.
Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c'est en sa mort que nous avons été baptisés ?
Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est rescussité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie.
En effet, si nous sommes devenus une même plante avec lui par la conformité à sa mort, nous le serons aussi par la conformité à sa résurrection, sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit réduit à l'impuissance pour que nous ne soyons plus esclaves du péché ; car celui qui est mort est libre du péché.
« Baptême de l’air », « baptême du feu », « baptême de sang » renvoient à des premières expériences faites lors d’évènements marquants d’une vie. L’initiation réalisée, la parole advient afin d’interpréter ce qui fut vécu.
À ce titre, le « maintenant » proféré par le Dieu d’Ésaïe, qui pose des mots sur une origine inaccessible à l’être humain, prend un caractère décisif : l’Éternel est celui qui peut faire advenir, dans le moment présent, un passé encore incomplet quant aux effets, pleinement achevé quant à la promesse de vie donnée.
« Ainsi, parle, maintenant, l’Eternel qui t’as créé, qui t’as formé.
Si tu traverses les eaux, je serai avec toi ».
Si le verbe n’eut été au futur, le rappel de la traversée de la mer rouge aurait été une évidence. Le Dieu d’Ésaïe s’adresse à Israël, lui remémorant son passé de sauvé des eaux de la mort, de l’esclavage. En l’étrange mémoire de ce qui n’est pas encore, une promesse de survie est donnée :
« Et les fleuves ne te submergeront point ».
En toute rigueur, il ne peut être question de l’évocation du passage de la mer rouge. En effet, le verbe « SCHTeF », « submerger », est des plus rares ; la bible hébraïque n’en compte qu’à peine cinq occurrences (Cf. Cantique des cantiques 8,7). Il traduit surtout l’expérience, décrite par le psalmiste, de celui qui s’enfonce dans la boue et finit par être englouti dans les eaux d’un gouffre (Psaume 69,3 & 16 ; 123,4). Déjà submergé, celui qui crie vers Dieu éprouve les affres de l’agonie, de la mort qui le frôle.
Le Dieu d'Ésaïe rassure et relate l'histoire d'Israël à qui il fait traverser les fleuves de mort où celui-ci se noyait. Même si l’angoisse est bien là, l’invitation, plutôt sympathique, appelle à la confiance en un Dieu qui ne lâche pas l’homme en proie à la mort s’approchant. Il s’agit d’une expérience de celui qui sauve l’homme d’un faux-pas, lui évitant le pire.
Vivre en compagnie d’un Dieu en présence duquel il ne peut rien arriver à l’être humain est sécurisant, presque magique… « Dieu pour nous », « Dieu avec nous », telle est véritablement une voie de bonheur.
Or, Paul vient perturber la relation de confiance en interrogeant au sujet de la mort.
« Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? ».
L’équivalence se loge entre le fait d’être baptisé dans le Christ, « εἰς Χριστὸν Ἰησοῦν », et dans la mort de celui-ci, « εἰς τὸν θάνατον αὐτοῦ » (6,3). Le baptême reçu dans la mort du Christ confère un aspect dramatique à la foi lorsque chacun pourrait être tenté de se rassurer sur la mort de Jésus comprise tel un événement du passé, une histoire révolue.
Révolue ? Baptisés dans la mort du Christ signifie que l’acte de foi considère celui-ci vivant. Dieu vivant ou Dieu des morts ? Paul inquiète : Dieu est celui qui lâche l’homme dans la mort. Il ne le sauve pas au sens de ne rien lui épargner. La foi requiert une plongée dans la mort du Christ si bien que l'expérience du Dieu de Paul n'est pas de l'ordre du sympathique mais du radical. Et Paul remet cela :
« Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort ».
Que le Christ fut enseveli n’est pas tant un fait du passé : il appartient à l’histoire de chaque baptisé, enseveli avec le Christ et, pourtant, bien vivant dans l’Église. Si le baptême est une vie renouvelée, chargée de promesse, celui qui le reçoit est ce vivant mis au tombeau du Christ. Comment oser affirmer cela devant un nourrisson ou devant des adultes fraîchement enthousiasmés de la foi chrétienne au point de demander le baptême ? Précisément, Paul aide à rejoindre la racine même de la vie baptismale : se laisser mourir et ensevelir avec Jésus-Christ. Le chrétien fait l’expérience d’un Dieu qui le laisse mourir.
Face à l’extrême, Ésaïe remet dans la confiance, adoucissant les propos de Paul.
« Ne crains rien car je te rachète ».
« Racheter » est un verbe exclusivement du Livre d’Ésaïe avec quelques autres occurrences dans le Lévitique ou les Psaumes (18, 68, 77, 105, 106, 118). La parole de confiance permet à l’homme de saisir ce qu’il est devant Dieu :
« Je t’appelle par ton nom ; tu es à moi ».
Dieu connaît le nom de chacun. Le baptisé est nommé par son nom devant lui qui ne peut pas le laisser tomber. Alors que le cri des psaumes permet de crier vers Dieu dans la détresse, le Dieu d’Ésaïe crie : « Tu m’appartiens ». Le lien de l’attachement n’est pas du ressort de l’homme pouvant, néanmoins, entendre ce cri. Celui-ci ne choisit pas une part de divin plus ou moins sympathique qui va le sortir de là quand Dieu lui rappelle la vérité profonde sur chaque vie : l’homme ne s’appartient pas lui-même ; il est à Dieu. La découverte reste à faire.
Le « afin que » y supplée : « afin que, comme Christ est ressuscité… » (6,4). C’est par la gloire du Père que le Christ est relevé. La résurrection est une condition de l’efficacité salfivique du baptême et constitue, à proprement parler, la découverte à faire. Elle n’est pas tant, ici, une affirmation de foi, un élément à confesser, mais l’acte de puissance glorieuse du Père qui regarde ceux qui sont plongés dans la mort du fils. C’est un acte de reconnaissance : Dieu ne peut laisser l’homme ainsi. L’union avec le Christ, qui est tout sauf affective ou méritée, est une identification au cadavre de Jésus-Christ. Dieu visite l’échec humain radical et choisit de donner le relèvement à ce qui est, désormais, néant. La résurrection n'est pas un acte de foi mais la condition de l'action même de Dieu.
Pour quoi faire ? Pour marcher.
« Si tu marches dans le feu, tu ne brûleras pas ».
« Et la flamme ne t’embrasera pas. Car je suis l’Éternel ton Dieu ».
La flamme est celle de la mort, de la guerre ravageuse et destructrice comme la flamme sur Moab en Jérémie 48,45 ou Joël 1,19.
« Le saint d’Israël ton sauveur ».
« Sauveur », « MOSCHIA » est rare, plutôt typique du vocabulaire d’Ésaïe (II Rois 22,3 ; Ésaïe 43,3 ; 47,15 ; 49,26 ; 60,16 ; Jérémie 14,8 ; Psaume 105). Pour Paul, être baptisé en Christ n’est pas rester cloué sur la croix ou figé dans le tombeau mais bien marcher :
« De même, nous aussi, nous marchions en nouveauté de vie » (6,4).
Le parallèle de « ἐν καινότητι ζωῆς περιπατήσωμεν » est à faire : « Nous servons en nouveauté de l’Esprit » (« ἐν καινότητι πνεὐματος » 7,6). Alors que l’homme est cloué dans la mort, marcher devient possible par la nouveauté de l’Esprit qui ouvre un devenir à travers la mort qui détruit tout. L’écho avec Galates 6,15 apparaît également : « création nouvelle », « καινὴ κτίσις ».
Louis Segond traduit la nouveauté en termes de devenir « une même plante avec lui par la conformité à sa mort ». Devenir plante avec le Christ est un hapax, un cas unique, même si, dans la LXX, ce verbe sous une forme substantivée reste rarissime ; « ὁ σύμφυτος » désigne alors la forêt, dévastée en Zacharie 11,2, restaurée avec Israël en fin du Livre d’Amos (9,13). L’image de la plante forestière indique la mort et la restauration, un renouvellement printanier de verdure. Partage de la condition d’homme mortel avec le Christ, la conformité à la mort est paradoxalement aussi l’acceptation à ce que la part porteuse de mort soit crucifiée. Devenir crucifié pour le monde, au sens également de Galates 6,14, ne signifie pas périr d’une mort sans retour mais être mis paradoxalement en « conformité à sa résurrection » (6,5). La seconde conformité n’est donc pas du même ordre. Ce qui rend l’homme conforme au Christ, c’est l’acte de Dieu qui se penche pour relever le Christ de la mort.
Dans cette conformité, « τῷ ὁμοιώματι » (Romains 1,23 ; 5,14 ; 8,3 ; Philippiens 3,7 ; Exode 20,4), Dieu nous assimile au Christ qui, lui, est juste quand l’homme est rendu « juste par rapport au péché » (6,7) « afin que le corps du péché soit réduit à l’impuissance » (6,6). Devant Dieu, l’homme pêcheur et mortel possède la source de sa délivrance, le Christ dont il cherche à être rendu conforme.