Je tenais à ce qu'Antoine soit avec moi quand j'ai annoncé la nouvelle aux enfants. Anna et Elisabeth n'ont rien dit, mais ça n'a pas été le cas des jumeaux et de Louise. Cette dernière est ordinairement réservée, mais elle s'est lancée dans une série de récriminations couverte par les cris de ses frères. Par mimétisme, Charles s'est mis à crier à son tour (il aime imiter ses cousins en tout). C'était terrible. J'ai bien tenté d'expliquer, mais il y a des choses que je ne peux pas dire aux plus jeunes. Antoine a fini par se fâcher et a haussé le ton, affirmant sur un ton catégorique que, de toute façon, les enfants n'avaient pas à donner leur avis en la matière. Autant que je me souvienne, il n'avait jamais crié sur ses enfants. Cela a cloué le bec à Louise et aux jumeaux. Elisabeth a pris un air désolé et Anna une expression insondable que j'ai trouvé quelque peu inquiétante.
Ce nouveau départ sera aussi l'occasion pour moi de me rapprocher de tous ces enfants. Si je suis toujours proche d'Elisabeth, Anna m'échappe totalement, et elle semble avoir une influence sur sa cousine Louise qui ne me plait pas. Cette dernière est une jeune fille adorable, douce et serviable, mais elle a perdu toute la joie de vivre qu'elle avait en étant petite. J'aimerai y remédier. Quand aux garçons, j'ai la lourde tâche de devenir à la fois leur mère et leur père au quotidien. Je doute qu'Antoine nous visite davantage que quelques fois par an quand il vivra à Paris. J'ai l'impression de me tenir au bas d'une immense montagne à gravir sans savoir où trouver des cordes et un piolet.
Hier, Cléo a reçu une lettre de Georges lui donnant rendez-vous à Paris. Ma soeur est sur le départ, et je pense que je ne la reverrai qu'au retour de lune de miel, soit pas avant des mois voir une bonne année. Elle a pleuré de joie en me montrant les lignes de son fiancé et m'a promis que jamais homme n'a eu autant de chance que lui tant elle lui réservait des retrouvailles mémorables. Je suis heureuse que ces cinq ans de séparation n'aient pas éteint leur amour, et que leur premier voeu une fois la paix venue soit d'enfin pouvoir se marier.
Maintenant que tout rentre petit à petit dans l'ordre, je suis plus qu'impatiente d'avoir de vos nouvelles. Vous m'avez tant manqué.
Avec toute mon affection,
Noé
P.S. Alors que je suis sur le point de cacheter cette lettre, j'apprends par télégramme que Cléo et Georges se sont mariés ce matin, presque sur le quai de la gare. Je suis si heureuse pour ma soeur !
Transcription :
Louise « Mais comment on va faire ? »
Anna « C’est simple. On déplace tout ailleurs et on continue. De toute façon, on a déjà bien fait le ménage par ici. »
Louise « Mais… Tante Noé et Lili… Elles vont tout voir ! »
Anna « Pas si on se débrouille bien. »
Louise « Les sortilèges d’invisibilité ne serviront à rien. »
Anna « Oh bien sur que non. Je vais juste dire que j’ai un passe-temps étrange et que je m’intéresse à la chimie. Ce qui n’est pas si faux. Maman ne fera pas d’histoires. Toi, tu t’occupes de Lili. »
Louise « Comment ça ? »
Anna « Elle te voit toujours comme une gentille petite fille, alors joue-en. Comme ça, elle ne viendra pas fouiner dans nos affaires. »
Anna « Tous ceux du coin ont payé tu sais. Mais il y a tous les autres, ceux qui donnaient les ordres. On va les retrouver, et s’en occuper. »
Louise « Tu as raison. Ceux qui ont tué Maman… Et puis, il y a les monstres buveurs de sang que j’ai vu dans ton livre. Tu crois qu’ils existent vraiment ? »
Anna « Tout ce qu’on a tenté jusqu’à présent s’est avéré vrai, alors bien sur. Mais ceux là peuvent attendre, on s’en occupera après. La justice d’abord. »
Louise « Anna, je pense qu’on devrait vraiment en parler à Lili. Ce sera plus simple si on est trois. »
Anna « Lili n’a pas les tripes pour ça. »
Louise « Mais… J’en ai assez de lui mentir. Pas toi ? »
Anna « Évidemment ! Mais elle ne comprendra pas que c’est nécessaire. Elle ne peut pas comprendre. C’est à nous de nous salir les mains pour que les autres n’aient pas à le faire. Je venge mon père, pour ma mère, ma sœur et mon frère. Tu venges ta mère, pour ton père et tes frères. Car il faut bien que quelqu’un le fasse dans cette famille ! »
English version
Louise: "But what are we going to do?"
Anna: "It's simple. We move everything somewhere else and carry on. Besides, we've already cleaned up this place pretty well."
Louise: "But… Aunt Noé and Lili… they're going to see everything!"
Anna: "Not if we handle it carefully."
Louise: "Invisibility spells won't do any good."
Anna: "Oh, of course not. I'll just say I have a strange hobby and that I'm interested in chemistry. Which isn't entirely untrue. Mom won't make a fuss. You take care of Lili."
Louise: "How do you mean?"
Anna: "She still sees you as a sweet little girl, so use that. That way she won't start poking through our things."
Anna: "Everyone around here paid, you know. But there are others — the ones who gave the orders. We'll find them, and deal with them."
Louise: "You're right. The ones who killed Mom… And then there are those blood-drinking monsters I saw in your book. Do you think they really exist?"
Anna: "Everything we've tried so far has turned out to be true, so of course. But those can wait — we'll deal with them later. Justice first."
Louise: "Anna, I think we should really tell Lili. It would be easier if the three of us knew."
Anna: "Lili doesn't have the stomach for it."
Louise: "But… I'm tired of lying to her. Aren't you?"
Anna: "Of course I am! But she won't understand that it's necessary. She can't understand. It's up to us to get our hands dirty so others don't have to. I avenge my father, for my mother, my sister and my brother. You avenge your mother, for your father and your brothers. Someone has to do it in this family!"
De mon côté, je suis en train de mettre en place la succursale de notre affaire familiale, mais cela prend énormément de temps. Sans compter que la famille ne me laisse absolument aucun répit. En dépit de la fin de la guerre, la mort continue de frapper. Ma Tante Juliette (la plus jeune soeur de mon père) a succombé à un cancer en fin d'année dernière et nous avons appris il y a peu par le retour fracassant de ma soeur Sélène que son mari est mort d'un accident de voiture au Portugal. Elle a débarqué avec son fils, quelques valises et a refusé d'en dire plus. J'en déduis que les choses se sont très mal passées avec sa belle-famille. Quand à ma Tante, c'est soudain, mais elle fumait tant que cela ne m'étonne guère. Je n'ai jamais été proche ni de l'une ni de l'autre, mais cela ajoute du plomb à mon humeur. Jean-François m'a écrit pour m'avertir qu'il comptait également s'installer près de chez moi avec sa femme et son fils fraichement retrouvés. J'espère que je pourrais ainsi me rapprocher un peu de lui, car j'ai l'impression de l'avoir négligé toute sa vie durant.
J'espérais qu'un nouveau départ réglerait peu ou prou tous nos problèmes, et j'avais bien évidemment tort. J'espère que Lucien comprend que j'évite le sujet dans mes lettres, car malgré les mois qui passent, c'est toujours aussi vif dans mon esprit. Je n'ai même pas vraiment le coeur à aménager à mon goût notre nouvelle maison, dont la plupart du mobilier était fourni. Tout me semble horriblement impersonnel alors que cela me plaisait énormément sur les photographies. J'ai fait ajouter des peintures à mon goût, et Anna m'a dit qu'elle aimerait beaucoup que j'expose les portraits de famille qu'il nous reste, en particulier la dernière photographie d'Ange, mais je n'y ai pas encore le coeur. Malheureusement, les articles sur la coupure que vous m'avez fait suivre ne cadrent pas vraiment avec l'esprit un peu ancien et campagnard de la maison.
Je suis d'autant plus soulagée de savoir mes soeurs près de moi, et triste de savoir Antoine aussi loin. Une diatribe de Cléo m'a appris qu'il avait réussi à se fâcher avec elle pendant son passage à Paris, et qu'une sérieuse brouille avec Jean-François existait depuis leur fuite commune en Angleterre. Il ne m'en avait pas parlé et même si ne m'en sens pas le droit, je suis blessée par ce silence. J'ai le sentiment avec Antoine d'avoir perdu un ami très cher. Je suis d'autant plus soulagée et émue de retrouver mes amis d'Outre-Atlantique. Vous comptez tant à mes yeux.
Amitiés,
Noé
▼ Transcriptions et traductions sous “Afficher davantage” / Transcripts and translations under the cut ▼
Cléopâtre « Bon sang, quel temps ! J’espérais au moins qu’en te rejoignant dans le sud, je pourrais finir ma grossesse sous un soleil un peu plus démonstratif. »
Arsinoé « La brume finira bien par se lever. »
Cléopâtre « Espérons, on se croirait en Angleterre ! »
Arsinoé « Tu ne veux pas faire demi-tour ? Il ne faudrait pas trop te fatiguer... »
Cléopâtre « Je suis enceinte, pas impotente. Peut-être que pour les filles tu es restée alitée pendant des semaines, mais je suis plus robuste que toi, même à mon âge. Et puis pour une fois que tu as un peu de temps à me consacrer… »
Arsinoé « Tu sais, relancer une affaire sur un nouveau site, ce n’est pas si facile. Et puis entre toi qui arrive comme une fleur et Sélène qui débarque également sans prévenir… »
Cléopâtre « Oh ça oui, heureusement que ta maison est assez grande. J’avais quelques doutes, mais elle est d’une taille raisonnable pour une maison de campagne. Elle a également un certain charme, il faut le reconnaître. »
Cléopâtre « Et c’est Antoine qui l’a choisie ? Je ne le savais pas homme de goût… Enfin, du moment qu’elle te convient, c’est le principal. Et puis, elle te correspond davantage que la vieille maison. »
Arsinoé « Tu trouves ? »
Cléopâtre « Bien sur ! La maison de notre enfance était celle de Grand-Mère. Malgré tous tes efforts, ni toi ni Antoine n’êtes jamais parvenue à en faire la vôtre. Elle avait cette aura ostentatoire et poussiéreuse d’un autre âge. Élégante et romantique pour sur, mais clairement pas à ton image. Alors que celle-ci est plus intimiste, moins grandiloquente, avec une coquetterie discrète mais tout aussi indéniable. »
Cléopâtre « Oh mais quel temps ! On ne la voit même pas d’ici, c’est quand même un comble ! »
Arsinoé « Et moi qui ait toujours pensé qu’une telle brume faisait partie de ton univers… »
Cléopâtre « Chaque chose a sa place. Que le brouillard reste à la sienne. Je le convoquerais quand viendra le temps et la fantaisie nécessaire. En attendant, j’ai besoin de chaleur. D’ailleurs, j’ai cru voir une véranda. »
Arsinoé « Une serre. Et Anna en a déjà fait son antre. »
Cléopâtre « Hmm… Dommage. J’estime avoir davantage besoin de chaleur que de vulgaires plantes, mais je ne voudrais pas contrarier ta jeune ermite. »
Arsinoé « Tu comptes rester longtemps après la naissance ? »
Cléopâtre « Je ne sais pas trop. Georges ne tient déjà plus en place, mais il attendra le temps qu’il faut. Le cadre est reposant, mais tout ici semble mort. Ou endormi, c’est selon. Je vais m’ennuyer ferme si je reste trop. D’un autre côté, j’apprécie d’être à nouveau proche de toi. Oh, Noé, pourquoi ne pas avoir décidé de rejoindre Antoine à Paris ? Cela m’aurait évité ce cruel dilemme. »
Arsinoé « Tu sais bien pourquoi… Et je ne suis pas une femme de la ville. »
Cléopâtre « Pour sur… Pardonne moi, il m’arrive de ne pas trop réfléchir. »
Arsinoé « Je suis très bien ici. Les filles sont contentes et les garçons connaissent déjà le village comme leur poche même si ils passent leur temps à se plaindre. Et puis, Toulouse n’est pas si loin. »
Cléopâtre « Oh… Je pourrais peut-être… »
Arsinoé « C’est une petite ville de province. Tu vas très vite t’ennuyer puis me maudire… »
Cléopâtre « Si tu le dis… »
Cléopâtre « Je te concède que c’est un plutôt beau panorama. »
Arsinoé « Finalement, nous avons bien fait de monter jusqu’ici. Tu n’es pas trop fatiguée ? »
Cléopâtre « Noé, parfois tu m’agaces… »
Cléopâtre « Je suis certaine que tu étais intriguée par cette grande maison, et que tu m’as utilisée comme prétexte pour t’en approcher. »
Arsinoé « Je plaide coupable. Il paraît que c’est la résidence d’un excentrique étranger très casanier. »
Cléopâtre « Je te connais aussi suffisamment pour savoir que ces longues balades sont en général le cadre que tu préfères quand tu veux parler de quelque chose qui se promène dans ta tête et qui t’obsède, loin des oreilles des enfants. Pourtant, tu n’en as pas touché un mot. »
Arsinoé « … »
Cléopâtre « Je vois… Bon, peux-tu au moins me dire de qui il s’agit ? »
Arsinoé « Anna, les jumeaux, Louise, Antoine, Petite Eugénie… Ange également, je crois. »
Cléopâtre « Alors tout ne va pas si bien n’est-ce pas ? »
Arsinoé « C’est très compliqué de tuer le passé, et c’est impossible de le laisser derrière soi. »
Cléopâtre « Voilà quelque chose que j’aurai pu écrire. Moi aussi je te parlerais bien d’Antoine, entre autres sujets, mais je vois bien que ce n’est pas le moment. De toute façon, je reste encore pour au moins plusieurs mois. Quand tu seras prêtre à m’en parler, je serais là. »
As for me, I’m in the process of setting up the branch of our family business, but it’s taking an enormous amount of time. And on top of that, my family doesn’t give me a moment’s rest. Despite the end of the war, death continues to strike. My Aunt Juliette (my father’s youngest sister) passed away from cancer at the end of last year, and we recently learned—through the sudden return of my sister Sélène—that her husband died in a car accident in Portugal. She arrived with her son, a few suitcases, and refused to say anything more. I can only assume that things went very badly with her in-laws. As for my aunt, it was sudden, but she smoked so much that it hardly surprises me. I was never close to either of them, but it certainly weighs on my mood. Jean-François wrote to tell me that he plans to settle near me as well, with his wife and the son he recently reunited with. I hope this will give me the chance to grow closer to him, because I feel as though I’ve neglected him his entire life.
I had hoped that a fresh start would resolve most of our problems, but of course, I was wrong. I hope Lucien understands why I avoid the subject in my letters, because even after all these months, the memories are still painfully vivid in my mind. I don’t even really have the heart to decorate our new house to my liking; most of the furniture came with it. Everything feels horribly impersonal, even though I loved how it looked in the photographs. I’ve added some paintings that suit my taste, and Anna told me she would love for me to display the remaining family portraits—especially the last photograph of Ange—but I can’t bring myself to do it yet. Unfortunately, the clippings you sent me don’t really match the slightly old-fashioned, country spirit of the house.
All the more reason I’m relieved to have my sisters nearby, and saddened that Antoine is so far away. One of Cléo’s tirades informed me that he somehow managed to quarrel with her during his time in Paris, and that a serious rift has existed with Jean-François ever since their flight to England together. He never mentioned any of this to me, and though I know I have no real right to be, I’m hurt by his silence. With Antoine, I feel as though I’ve lost a dear friend. I’m all the more grateful and moved to have reconnected with my friends across the Atlantic. You mean so much to me.
With warm regards,
Noé
Cléopâtre: “Good heavens, what weather! I was hoping that by joining you down south, I could spend the rest of my pregnancy under a slightly more generous sun.”
Arsinoé: “The fog will lift eventually.”
Cléopâtre: “Let’s hope so. It feels like we’re in England!”
Arsinoé: “Do you want to turn back? You shouldn’t overexert yourself…”
Cléopâtre: “I’m pregnant, not crippled. Maybe you spent weeks bedridden when you were expecting the girls, but I’m sturdier than you, even at my age. And besides, it’s not every day you actually have some time for me…”
Arsinoé: “You know, starting a business in a new place isn’t easy. And between you arriving like a whirlwind and Sélène turning up unannounced as well…”
Cléopâtre: “Oh, absolutely. Luckily your house is big enough. I had my doubts, but it’s a decent size for a country house. It has a certain charm too, I must admit.”
Cléopâtre: “And Antoine was the one who picked it? I didn’t know he had such taste… Well, as long as it suits you, that’s what matters. And honestly, it suits you far better than the old house.”
Arsinoé: “You think so?”
Cléopâtre: “Of course! The house we grew up in belonged to Grandmother. Despite all your efforts, neither you nor Antoine ever managed to make it your own. It had that ostentatious, dusty aura of another era. Elegant and romantic, sure—but it wasn’t you. This house is more intimate, less grandiose, with a quiet kind of charm that’s just as undeniable.”
Cléopâtre: “But really, what weather! We can’t even see it from here—it’s ridiculous!”
Arsinoé: “And to think I always believed this kind of fog was part of your world…”
Cléopâtre: “Everything in its place. The fog should stay in its own. I’ll summon it when the time and the mood call for it. For now, I need warmth. I thought I saw a veranda?”
Arsinoé: “A greenhouse. And Anna’s already claimed it as her lair.”
Cléopâtre: “Hmm… A pity. I could use warmth more than a bunch of ordinary plants. But I wouldn’t want to upset your little hermit.”
Arsinoé: “Do you plan to stay long after the baby’s born?”
Cléopâtre: “I’m not sure yet. Georges is already restless, but he’ll wait as long as he must. The setting is peaceful, but everything here feels dead. Or asleep, depending on how you look at it. I’ll be bored stiff if I stay too long. On the other hand, I do enjoy being close to you again. Oh, Noé, why didn’t you decide to join Antoine in Paris? It would have spared me this cruel dilemma.”
Arsinoé: “You know why… And I’m not a city woman.”
Cléopâtre: “Of course… Forgive me, sometimes I don’t think before I speak.”
Arsinoé: “I’m quite content here. The girls are happy, and the boys already know the village like the back of their hand—even if they never stop complaining. And Toulouse isn’t that far.”
Cléopâtre: “Oh… Maybe I could…”
Arsinoé: “It’s a small provincial town. You’ll get bored quickly and end up cursing me.”
Cléopâtre: “If you say so…”
Cléopâtre: “I’ll admit, it is a beautiful view.”
Arsinoé: “In the end, it was worth climbing up here. You’re not too tired?”
Cléopâtre: “Noé, sometimes you really get on my nerves…”
Cléopâtre: “I’m sure you were curious about that big house, and you used me as an excuse to get a closer look.”
Arsinoé: “Guilty as charged. They say it belongs to a reclusive, eccentric foreigner.”
Cléopâtre: “And I know you well enough to know that these long walks are usually when you like to bring up whatever’s been gnawing at you—far from the children’s ears. Yet you haven’t said a word.”
Arsinoé: “…”
Cléopâtre: “I see… Well, can you at least tell me who it’s about?”
Arsinoé: “Anna, the twins, Louise, Antoine, little Eugénie… Ange as well, I think.”
Cléopâtre: “So things aren’t going so well, are they?”
Arsinoé: “It’s very hard to kill the past—and impossible to leave it behind.”
Cléopâtre: “That’s something I could have written myself. I’d talk to you about Antoine too, among other things, but I can see now isn’t the time. In any case, I’ll be here for several more months. When you’re ready to talk, I’ll be here.”
Papa, j'aimerais ici m'adresser à toi plus particulièrement. Je sais que tu détestes en parler, mais tu as aussi fait une guerre. J'étais jeune, mais je me rappelle encore Oncle Adelphe avant sa cicatrice, et mon cousin Alexandre avant qu'il ne sombre. Et je pense beaucoup à lui ces derniers temps, j'ai l'impression de le revoir dans le visage de tous les jeunes gens que je côtoie jour après jour. J'ai toujours eu peur de lui ressembler, et pourtant...
Cela fera pour moi bientôt trois ans que je me suis jeté corps et âme dans le conflit. Je me sens changer de plus en plus. Je sais que c'est également l'âge qui vient, mais je n'ai plus ni l'optimisme ni la légèreté que j'avais autrefois. De l'aveu même de Georges, je suis plus fermé, plus sec, mais aussi plus pragmatique. Je pense que Jean-François vous a annoncé que j'étais devenu un grand manipulateur. Il y a encore quelques temps, j'aurais rejeté cette affirmation en me cachant derrière mes responsabilités, mais il a parfaitement raison. Je n'ai pas le choix, mais cela ne me plait pas pour autant. J'ai peur qu'à mon retour, les changements soient irréversibles. Aurore et Louise verrons revenir un homme qui me ressemble, mais j'ai peur qu'elles ne me reconnaissent pas. Et que mes fils ne connaissent de moi que cet homme dur et distant qui a oublié comment sourire. Maman, peut-être pourras tu m'aider. Que fait-on quand on commence à devenir ce que l'on a toujours détesté ?
Transcription :
Marc-Antoine « Ce n’est pas si grave. J’avoue ne pas vraiment faire attention à ce que les gens au bureau pensent de moi, cela me servira de leçon. Je devrais faire davantage attention. »
Marie-Claire « D’ailleurs, êtes-vous libre cette semaine ? Je prendrais bien à nouveau un verre avec vous. »
Marc-Antoine « Marie… J’ai été surpris par mon beau-frère à mon insu la dernière fois. S’en est suivie une conversation assez peu agréable. Je suis un homme marié, mais seul, et vous êtes une femme jeune, élégante, et plutôt séduisante pour être parfaitement honnête. Je ne veux pas que l’on jase. »
Marie-Claire « Depuis quand vous souciez-vous de ce qu’on pense de vous ? »
Marc-Antoine « Aujourd’hui. Et vous alors ? Que va dire votre fiancé ? »
Marie-Claire « Peu m’importe. S’il ne supporte pas que j’ai mes amitiés, je ne suis pas sure de vouloir l’épouser. Mais si cela vous tient à coeur, je pourrais l’inclure à nos soirées. »
Marc-Antoine « Mais nous ne pourrions plus parler boutique. »
Marie-Claire « Je crains que non. Ceci dit, c’est un homme compréhensif, il ne se vexe pas que ne puisse lui parler de mon travail au bureau, bien que je ne sois que secrétaire. »
Marc-Antoine « Peu de secrétaires détiennent autant de secrets que vous. Mais j’admets que j’apprécie de parler de ces secrets avec vous et que je serais déçu de ne plus le faire. Mais pourriez-vous au moins parler de moi à votre fiancé ? »
Marie-Claire « Mais c’est une obsession ma parole ! »
Marc-Antoine « Si Georges a pu nous surprendre de façon complètement fortuite en nous pensant amants, alors une des connaissances de votre fiancé pourrait tout aussi bien en faire autant. Et je ne tiens pas à me faire truffer de plomb par un amoureux qui se pense cocu. »
La série de lettres d'Antoine qui va suivre n'est pas vraiment passionnante. Il ne raconte rien de particulier, si ce n'est des banalités, dont nous savons à présent qu'elles sont fausses. En revanche, grâce à ce que j'ai découvert, elles en deviennent paradoxalement bien mystérieuses.
D'après les archives que j'ai pu consulter, Antoine est parti en mission d'agent de liaison à la fin de l'année 1943 et n'est jamais retourné en Angleterre. Il n'a pas été le seul, et même si ce n'est jamais précisé sur aucun des papiers (dont certains avaient l'encre tellement passée que je n'ai pu les déchiffrer que grâce à l'historienne dont je t'ai parlé), j'imagine qu'il s'agissait de préparer le terrain pour le débarquement de juin 1944. Antoine était apparemment affecté à l'ouest de Paris, où on peut supposer qu'il a aidé à coordonner des mouvements de résistance locaux en vue de la prise de Paris. Cela m'a permis de lire beaucoup de choses sur le sujet au passage, et c'est passionnant.
La question que je me pose, c'est comment il a pu continuer à poster des lettres qui portent le tampon de la poste britannique tout en risquant sa peau en zone occupée. Personnellement, je pense que c'est Georges qui s'en est chargé à sa place. Un homme aussi méticuleux et prévoyant que devait l'être Antoine a sans doute pensé à tout. J'imagine qu'il a écrit à l'avance plusieurs lettres et indiqué à son ami quand les poster. Ou si ce n'est pas lui, il s'agit peut-être du fameux M.C. Je vais tout de même poser la question à ma cousine dakaroise, on ne sait jamais.
Transcription :
Georges « Antoine ! »
Georges « J’ai eu ton mot, ça semblait urgent. Tout va bien ? »
Marc-Antoine « Oui, assieds toi. »
Marc-Antoine « J’ai eu ce que je voulais. Je pars en opération dès demain. »
Georges « Dès demain ? Mais… enfin, félicitations j’imagine. Mais où… ? »
Marc-Antoine « Je ne peux pas t’en dire plus. »
Georges « Bien évidemment. »
Georges « Tu as peur ? »
Marc-Antoine « Je suis terrifié. Mais aussi extrêmement impatient et excité. J’ai énormément pensé à ma famille depuis que je suis en Angleterre, mais je réalise également que mon pays m’avait énormément manqué. »
Georges « Antoine… Je suppose qu’ils ne t’ont pas envoyé pour que tu puisse revoir ta famille. »
Marc-Antoine « Georges... »
Georges « Je t’en supplie, ne désobéis pas. Ne fais rien qui puisse t’envoyer en cour martiale. Tu réalises que c’est une très mauvaise idée de faire savoir à ta famille que tu es vivant, n’est-ce pas ? »
Marc-Antoine « Ne crains rien. J’ai promis à Noé de survivre à la guerre coûte que coûte, et je le dois à Aurore et aux enfants. Par contre, j’entends bien avoir de leurs nouvelles, et j’ai déjà un plan. »
Georges « Je n’en doute pas une seconde. Mais promets moi d’être prudent. »
Marc-Antoine « Je te le promet. De toute façon, je ne peux pas me permettre d’être imprudent. »
Je te remercie Papa pour ta lettre, elle m'a beaucoup touchée. Je suis certain que tu vas t'habituer à tes nouvelles lunettes. J'ai du en changer moi-même, ayant perdu la précédente paire quelque part au fond de la Manche.
Quand vous recevrez cette lettre, j'imagine que Jean-François sera déjà chez vous, en sécurité, depuis un moment déjà. Saluez le bien de ma part et dites lui qu'il me manque. Ces moments passés ensemble en Angleterre ont sans doute été, paradoxalement, les meilleurs moments que j'ai passé avec lui. Je voulais d'ailleurs lui confier les clichés qui sont joints à ce courrier, mais cela n'a pas été possible finalement. Je me suis dit que vous seriez curieux de découvrir le visage de Georges, et ce dernier m'a convaincu de me faire tirer le portrait, afin que vous ayez une photographie récente de moi.
ERRATUM(s)
Quelques petites erreurs qui seront corrigées dans les prochain posts ou que je corrige ici :
En français, le prénom Georges prend un s. Ce qui m'avait totalement échappé quand j'ai créé le personnage de George Sow. La forme sans s est anglophone. Après s'être torturés l'esprit pendant un moment avec Naviss pour essayer de justifier cette incohérence, j'ai finalement décidé d'assumer l'erreur en tant que telle. A partir de maintenant, Georges sera donc mentionné avec son orthographe correcte.
Je pense que vous n'avez pas remarqué (perso, je m'en suis rendue compte hier me semble t-il), mais dans la lettre précédente, Constantin a vu son bras droit repousser miraculeusement alors qu'il l'avait perdu pendant la Grande Guerre. J'ai oublié de réinstaller dans mon jeu le mod qui permet "d'estropier" les bras et les jambes des sims. Donc la prochaine fois qu'on le reverra, Constantin sera de nouveau manchot et nous allons tous faire comme si nous n'avions rien vu.
La vie londonienne m'avait manquée, bien plus animée qu'au fin fond de la campagne anglaise où l'essentiel de mes connaissances étaient de très jeunes hommes. Je peux aussi en profiter pour voir davantage Georges comme j'ai bien davantage de temps libre. Néanmoins, la maison me manque toujours autant, et je n'en peux plus d'attendre de revoir ma famille et mon village.
Transcription :
Adelphe « Hé là ! Qui est là à cette heure ci ? »
Adelphe « C’est encore vous les jeunes ? Le couvre-feu est en place depuis un bon quart d’heure, rentrez vite chez vous avant que vos parents n’aient à vous récupérer à la Kommandantur demain matin ! Ce n’est pas vraiment le moment de batifoler ! »
Marc-Antoine « Mon oncle ! C’est moi... »
Adelphe « Comment ? Mais… »
Marc-Antoine « C’est Antoine, Oncle Adelphe ! »
Adelphe « Seigneur tout puissant ! Comment… Bon sang, rentre vite avant qu’on ne te voie ! »
Je te joins une photo envoyée par une de mes cousines, la petite fille de Georges. Je lui avais demandé ce qu'elle pouvait trouver sur le séjour de son père à Londres, et elle n'a pas déniché grand chose, si ce n'est ce portrait. Personnellement, cela me fait plaisir de voir qu'Antoine et Georges ont eu l'air d'être amis jusqu'au bout dans cette histoire.
J'ai eu des nouvelles de mon historienne. Elle a été fouiller aux archives du ministères des armées et si le travail est encore en cours, il y a bien quelques éléments qui ont surgit. Apparemment, le dossier d'Antoine a été parmi la dernière grande vague de déclassification, et elle essaie de comprendre pourquoi. En revanche, il est à présent certain qu'Antoine a menti à sa famille sur toute la ligne en ce qui concerne ses activités de guerre, car son nom et sa signature sont apparus sur de très nombreux rapports enregistrés entre 1941 et 1943 au BCRA, plus précisément à la section R, dédiée au renseignement. Le service d'espionnage de De Gaulle, c'est à présent une certitude. J'admet avoir ressenti un frisson d'excitation à l'idée d'avoir un espion dans mon arbre généalogique ! D'autant plus qu'il n'en a jamais rien dit ! En tous cas, tout le monde a été surpris quand je l'ai annoncé à la famille.
Apparemment, ma source a perdu la trace d'Antoine pour le moment, mais cela semble temporaire. Selon elle, c'est sans doute un simple transfert dans une autre section, mais comme le document attestant de ce mouvement n'est pas encore en sa possession, cela va prendre du temps. Je lui ai montré les lettres, car je pense qu'il a en réalité été envoyé sur le terrain. Je m'excite sans doute un peu trop, mais j'ai tellement hâte de savoir quel nom de code lui a été attribué et ce qu'il a bien pu faire sur le terrain avec la France Intérieure !
Attends, dans mon entrain à examiner la photo, je viens à peine de remarquer qu'il y a une note au dos :
"En souvenir du bon vieux temps.
Signé M.C"
Je n'ai aucune idée de qui cela peut être, encore un mystère à ajouter à la liste !
Mais ne prends pas ces pensées au sérieux, je suis juste du genre à broyer du noir ces derniers temps. Nous partageons les mêmes inquiétudes après tout. Mais je persiste à penser qu'il n'y a pas plus débrouillardes que Noé, Aurore et Cléo. Cette dernière pourrait vendre des lunettes à un aveugle, alors je suis certain qu'elle a joué sa plus belle comédie et que les Allemands lui mangent à présent dans la main. Les deux autres ont la tête sur les épaules, et je sais qu'elles s'en sortiront. C'est simplement que je culpabilise sans cesse d'avoir fait croire à ma mort. C'était un geste impulsif qui m'a semblé très malin sur l'instant, mais je ne cesse de me dire que je n'ai fait qu'une grave erreur à ce moment, sur cette plage à Calais. Je suis mort ce matin là en quelques sortes, et il m'est arrivé de pleurer en imaginant mes enfants recevoir la nouvelle. Mais ne le dit à personne. Ce n'est pas encore le temps des larmes, j'aurais bien l'occasion de pleurer et de leur demander pardon quand je rentrerai.
Je promets de vous envoyer Jean-François au plus vite une fois encore.
Avec tout mon amour,
Antoine
Transcription :
George « Bon, très bien. Mais si jamais cela ternit mon amitié avec ton frère, je t’en tiendrais personnellement pour responsable. »
Marc-Antoine « Ce ne sera pas le cas. Il pensera que je t’ai forcé la main. Pourquoi crois-tu que je t’ai directement impliqué ? Et puis, tu as été inspiré de l’envoyer se chercher un verre. »
George « Il fallait que je l’éloigne avant que tu ne lui dises quelque chose que tu regretterais vraiment. »
Marc-Antoine « Et ainsi, ils nous vois parler depuis tout à l’heure et penseras que j’ai eu le temps de te mettre sous ma coupe. Ne t’inquiète pas, ce ne sera que ma responsabilité, pas la tienne. Tu n’y es pour rien, ce ne serait pas juste. »
George « Antoine… Pardonne moi, mais je te ne reconnais pas. »
Marc-Antoine « Tu exagères. »
George « Non. Je sais que tu es un homme intelligent, mais tu as toujours mis les sentiments des autres au dessus de ton pragmatisme. De là à t’aliéner délibérément ton frère... Que t’est t-il arrivé ? »
Marc-Antoine « Je… Je ne sais pas. Peut-être qu’au fond de moi, j’ai toujours été ainsi. »