Il faut dire qu'Antoine a été bien maladroit de nous annoncer de but en blanc qu'il s'agissait moins d'un retour que d'une visite de courtoisie. Il m'a exposé ses raisons, et elles sont parfaitement censées et compréhensibles, mais parfaitement inacceptables pour ses enfants. Si j'ai ressenti un pincement au coeur, j'avoue que je n'ai pas non plus réussir à m'ouvrir totalement à lui, de même que j'ai senti qu'il me cachait des choses. Cela n'a jamais été comme cela entre nous, et je ferais tout pour que nous retrouvions notre complicité d'autrefois. Mais avec mon frère résident à Paris, je sais que cela sera compliqué et prendra du temps.
Par ailleurs, je vous prie de nous écrire à l'adresse indiquée sur l'enveloppe. Nous ne pouvons plus habiter la Butte au Chêne depuis de nombreux mois. Avec la Libération, les bombardements ont commencé. Ils ont commencé par toucher l'église, heureusement vide à cette heure tardive de la nuit, puis des maisons de l'autre côté de la rivière, où Petite Eugénie et d'autres habitants ont été surpris dans leur sommeil et tués sur le coup. Puis ce fut notre tour. Nous avons eu de la chance, car nous allons tous bien. Les enfants dormaient tous avec moi et Cléo dans la nouvelle aile, et fort heureusement car la bombe a arraché la nursery et la chambre d'enfants, pulvérisé la véranda et fait s'effondrer une grande partie des terrasses du jardin. Le cimetière n'a rien, heureusement. Quand il reviendra, Papa sera dévasté : la véranda était un cadeau de mon grand-père à ma grand-mère, peu de temps avant sa disparition. Papa y tenait énormément, comme à un souvenir de sa mère. Dans notre malheur, je sais que nous avons eu beaucoup de chance.
Mon beau-frère Emilien nous a accueilli immédiatement chez lui et a endossé avec beaucoup de bienveillance le rôle d'homme de la famille en attendant le retour d'Antoine. Il a beaucoup fait pour moi malgré tout, et je lui en suis reconnaissante.
J'ai pris la décision de quitter le village. Nous sécuriserons la maison et rénoverons ce qui n'a pas été touché, mais je ne peux plus vivre ici. Je vais trouver une petite maison ailleurs, et j'emmènerai tous les enfants avec moi. Adelphe et Antoine ne sont pas d'accord, mais pour une fois, je ne vais pas me ranger à leur avis. Ne me demandez pas mes raisons tout de suite, je ne me sens pas encore prête à en parler. Ceci étant dit, je vous communiquerai l'adresse dès que possible par télégramme. En attendant, vous pouvez m'écrire à l'adresse d'Emilien.
Transcription :
Marc-Antoine « Je suis désolé de vous avoir laissées comme ça… Si j’avais su… »
Arsinoé « Louise est exactement comme toi, à s’excuser en permanence. Tu avais ta guerre à mener, et si j’en juge par ce que j’ai entendu, tu t’en es très bien sorti. »
Marc-Antoine « J’ai du faire des choses dont je ne suis pas bien fier. »
Arsinoé « Tout comme moi. Mais il faut penser à la suite. »
Marc-Antoine « A t-on les fonds pour réparer la maison ? »
Arsinoé « Oui, mais je ne suis pas sure de vouloir rester ? »
Marc-Antoine « Pardon ? Mais c’est chez nous ! On ne peut pas quitter la terre de nos ancêtres. Grand-Mère s’en retournerait dans la tombe ! »
Arsinoé « Antoine, comme tu l’as fait remarquer, tu n’étais pas là ! Alors peu m’importe ce que Grand-Mère pense et que son fantôme revienne me hanter, mais je ne comptes pas rester. J’en ai assez de sentir tous les regards sur moi, de voir les gens hésiter à me parler pendant que d’autres font comme si je n’existais pas. Je sais ce qui s’est passé ailleurs. J’ai eu de la chance. Les filles n’ont plus d’amies, à part leurs cousines. Aucun enfant ne veut parler à Jean-Claude et Rémi à l’école. Après le bombardement, il n’y a eu qu’Emilien pour m’ouvrir sa porte. A croire qu’il a fallu attendre la mort de mon mari pour que mon beau-frère se rappelle que nous sommes de la même famille. »
Marc-Antoine « Oncle Adelphe… »
Arsinoé « Quand Adelphe a voulu nous accueillir, Alexandre a fait une crise. J’ai préféré abandonner. Je vais partir. Je vais trouver une maison loin d’ici et lancer une succursale de l’affaire. J’emmènerai les filles et Charles et nous commencerons une nouvelle vie ailleurs. »
Marc-Antoine « Bien. Et tu prendras Louise et les garçons avec toi. »
Arsinoé « Antoine… Pour eux, tu as été mort pendant cinq ans. Ils ont besoin de toi. »
Marc-Antoine « Je n’ai plus rien à leur offrir. A Paris, je n’aurais pas le temps de m’occuper d’eux. Je ne fais confiance qu’à toi en ce qui concerne mes enfants. Et puis, je rentrerai aussi souvent que possible. »
Arsinoé « C’est ce qu’on appelle un vœu pieux. Tu n’y crois pas toi même. Et puis, quand le tribunal viendra me chercher… »
Marc-Antoine « Il ne viendront pas. Fais moi confiance. A Londres, je me suis fait de nombreux amis et des connaissances très utiles. Je m’occupes de tout. Personne ne viendra plus t’importuner, ou alors je les détruirais. »
Arsinoé « Nous avons tous les deux beaucoup changé il faut croire. Tu voudras bien me raconter ta guerre ? »
Marc-Antoine « Seulement si tu me racontes la tienne. »
J'ai cherché de mon côté, mais impossible de remettre la main sur les cartes envoyées par Lucien non plus. Il faut dire que ce grenier là est encore plus bordélique que celui de la maison de l'Oise ! Sans compter la dépendance qui a livré pas mal de bizarreries de son côté, mais je vous en parlerai quand j'aurais réussi à y voir plus clair.
En revanche, je suis tombé sur pas mal de photos de famille dans les affaires de ma grand-tante. J'ai particulièrement aimé celle que je vous ai mise en pièce jointe. C'est la plus ancienne que j'ai pu trouver de mon père et de mes oncles tous ensemble, elle a été prise durant l'été 1947 il me semble. De gauche à droite : Rémi (9 ans), Jean-Claude (9 ans) et Charles (7 ans).
Quand je les vois comme ça, avec tous ces regards malicieux et leurs airs de complices, je comprends pourquoi ma tante me parlait sans cesse du "Trio infernal" quand j'étais petit avant de faire une liste toujours plus longue de leurs bêtises. J'avoue avoir toujours pris ces histoires à la rigolade, mais en lisant les lettres de Noé, je commence à comprendre qu'elle ne le voyait pas souvent ainsi.
Salutations à la famille,
A. Le Bris
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I looked on my end as well, but I also can't get my hands back on the postcards Lucien sent. To be fair, this attic is even more of a mess than the one in the Oise house! Not to mention the outbuilding, which turned up quite a few oddities of its own — but I’ll tell you more about that once I’ve managed to make some sense of it.
However, I did come across quite a few family photos among my great-aunt’s belongings. I was particularly fond of the one I attached for you. It’s the oldest I’ve been able to find of my father and my uncles all together; it was taken in the summer of 1947, I believe. From left to right: Rémi (age 9), Jean-Claude (age 9), and Charles (age 7).
Seeing them like this, with those mischievous looks and that conspiratorial air about them, I understand why my aunt kept talking to me about the “Infernal Trio” when I was little, before launching into an ever-growing list of their antics. I admit I always found those stories amusing, but after reading Noé’s letters, I’m beginning to understand that she didn’t always see it that way.
Le déménagement administratif se passe bien. C'est une routine bien rodée où je fais essentiellement du tri et du classement. Nous serons en France sous peu je l'espère, et nous serons sans doute essentiels. Je n'appartiens pas à proprement parler à l'administration, mais comme me l'a appris ce bon vieux Michel Valin pendant nos années à la mairie, la bureaucratie est aussi mortellement ennuyeuse que désespérément nécessaire.
Le personnage de Paul Gréco parle en partie occitan (langue du sud de la France), je vous raconte pas la galère...
*sai completamente crebat : je suis complètement crevé.
Transcription :
Paul « Bon sang, mais qu’est-ce qu’il fait chaud ! Si on m’avais dit que j’irai sauver la France en plein cagnard, j’aurais reconsidéré la chose. Pourquoi ne pas lancer l’offensive à l’automne ? »
Marc-Antoine « A l’automne, si tout se passe bien, nous serons dans l’est, et tant mieux. Avez-vous envie de passer les Ardennes ou les Vosges en plein hiver ? »
Paul « On vous a déjà dit que vous n’aviez aucun sens de l’humour Le Bris ? Ou alors c’est peut-être un truc de communiste… »
Marc-Antoine « Je pourrais peut-être me remettre à rire quand la France sera libérée, mais en attendant, je préfère rester concentré. Des nouvelles de Sauverre ? Lui et les autres ont l’air de bien prendre leur temps… »
Paul « J’imagine qu’ils font attention. Bizarrement, il y a plein de compatriotes qui sont du côté des fritz, alors on est jamais trop prudent quand on arrive dans un village sans reconnaissance préalable. »
Marc-Antoine « Quelle reconnaissance ? Il n’y a plus un seul allemand sur toute la zone, la Wehrmacht a ordonné le replis. Pour une fois, nous sommes en territoire sur. »
Paul « Ouais… N’empêche qu’il faut rester vigilant quand même. »
Paul « Vous avez entendu ? »
Marc-Antoine « Quoi ? »
Paul « Je suis pas sur, mais ça ressemblait à un cri je crois. Oh vous savez quoi ? Laissez tomber, ça doit encore être le bruit des tirs qui fait siffler mes oreilles. Sai completament crebat*... »
Marc-Antoine « Vous savez, je ne suis pas sur de vous apprécier particulièrement Gréco, mais en revanche, j’estime énormément votre excellente ouïe. Allons voir ! »
Paul « Ah ça par exemple Le Bris, du sarcasme ? Vous n’êtes peut-être pas perdu pour l’humanité final… »
Il semblerait que mes filles soient en train de se rabibocher. Certes, Anna passe toujours l'essentiel de son temps dans la dépendance ou dans la serre en compagnie de Louise, mais je l'ai vu aider sa soeur à plusieurs reprises ou alors l'accompagner au village. Elle m'a même demandé de lui apprendre à conduire. Sans doute n'ai-je pas élevé une totale sauvageonne finalement.
Par ailleurs, je suis plus entourée que jamais car ma jeune soeur Jeanne (qui a le même âge que les jumelles, ce que j'ai tendance à oublier) a convolé ce printemps en justes noces avec son soupirant, Alexandre Moysan. A la demande de Papa, j'ai donné de l'argent à ma soeur pour qu'elle puisse se constituer un petit pécule. Maman craignait que Jeanne vive très mal son changement de cadre de vie et particulièrement un foyer moins aisé. Car même si il possède des terres, Monsieur Moysan n'est pas riche. J'ai appris plus tard que ma soeur s'est parfaitement acclimatée à ce mode de vie plus frugal et s'est découvert un esprit d'entrepreneuse qui me rappelle le mien : elle a utilisé son argent pour acheter davantage de champs et de pâturages à un bas coût, a embauché des ouvriers agricoles et pris en main la comptabilité de son mari. Antoine m'a écrit pour me féliciter, disant que j'avais eu une très bonne influence sur notre soeur. Je ne sais pas si on peut pour autant mettre la réussite de Jeanne à mon crédit.
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Elisabeth « Anna ! Attends un peu avant de regagner ton antre. J’ai quelque chose à te demander. »
Anna « Mon antre ? Tu me prends pour un ours, Lili ? »
Elisabeth « Parfois, je l’admet. Je ne savais pas que la culture des roses pouvait rendre si méfiant et irascible. Tu as un caractère de cochon depuis que tu t’enferme dans ta serre, Anna. »
Anna « Des roses ? En fait, tu me confonds avec une petite vieille ronchonne et grabataire. Je cultive des plantes médicinales et exotiques moi ! Des choses utiles ! Tu me remercies bien pour tes petites tisanes du soir non ? Peut-être que je devrais arrêter de te les préparer… »
Elisabeth « Ecoute… Je ne tiens pas vraiment à me disputer avec toi. Fais comme si je n’avais rien dit. »
Anna « Bon, très bien. Qu’est-ce que tu veux me demander ? »
Elisabeth « J’ai besoin de quelqu’un pour m’accompagner demain à la poste. Je dois aller récupérer un colis, puis aller chercher du matériel agricole chez les Musclet pour Maman. Je sais que ça ne t’enchante pas, mais il n’y a personne d’autre de disponible et j’aurai besoin d’aide pour décharger à la distillerie. »
Anna « Je dois t’aider à faire tes courses, c’est ça ? »
Elisabeth « En fait oui, et je me disais qu’avec un peu de chance ma sœur y verrait une occasion de passer un peu de temps ensemble. Je ne peux pas tout faire toute seule dans cette maison, Anna. »
Anna « Tu n’es pas la seule à être utile ici, tu sais. »
Elisabeth « Anna, je crois que je n’arriverais jamais à comprendre en quoi ce que tu fais peut-être si essentiel, surtout si tu refuses de m’en parler. Mais ce n’est pas le sujet. Tu veux bien m’aider ? »
Anna « Il paraît que les Musclet hébergent le beau Roland en attendant qu’il ait fini de construire sa maison. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si tu as accepté de te rendre chez eux. »
Elisabeth « Tu ne met jamais le nez dehors. Comment tu peux savoir tout ça ? »
Anna « J’ai mes sources. Alors, il t’intéresse ? Tante Cléo dit que les femmes adorent les hommes aux cheveux sombres… »
Elisabeth « Il est bien trop vieux pour moi ! »
Anna « C’est ce qu’on dit… Tu sais quoi ? Je pense que je vais venir avec toi. »
Quand je vois les jumeaux évoluer, dans leurs bons et leurs mauvais côtés, je me demande souvent ce que deviendra Charles. A six ans, l'esprit est encore malléable et changeant, et je ne désespère pas, qu'à défaut du physique, je retrouve un jour les traits de caractères de son père chez lui. En revanche, je suis persuadée qu'il aura sa voix. Il a déjà la même intonation quand il rit, et cela me bouleverse à chaque fois.
Je retrouve davantage de lui dans les mimiques des jumelles. Elisabeth sourit comme lui et penche la tête quand elle est attendrie comme lui le faisait. Anna, fidèle à elle-même, a adopté sa façon de lever les yeux au ciel.
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When I watch the twins grow, in both their good and bad ways, I often wonder what Charles will become. At six years old, a child’s mind is still malleable and ever-changing, and I haven’t lost hope that, if not in his features, I might one day find traces of his father’s character in him. However, I am convinced that he will have his father’s voice. He already has the same tone when he laughs, and it moves me deeply every time.
I see more of him in the twins’ expressions. Elisabeth smiles like he did and tilts her head when she’s touched, just as he used to. Anna, true to herself, has adopted his way of rolling her eyes.
Anna: "It’s really a shame you never got to know him. He was the best father you could dream of. Well, he could be a bit strict sometimes, but that’s necessary to raise children. He played a lot with Lili and me. In the evenings, he always saved some time so we could play ball in front of the distillery. Once, we even almost hit Grandfather Adelphe when he was coming out with a big barrel."
Anna: "You don’t even look much like him, either. Well, none of us really do, which is such a shame. I like my eyes, but I wish they were gray like his. And to have his smile too."
Charles: "Mom says I laugh a bit like him. After that, she cried."
Anna: "I hope she’s right, because I miss that laugh so much. But I’m not going to cry, don’t worry. It’s just that you constantly remind me of Dad. Will you laugh for me, please?"
Je tenais à ce qu'Antoine soit avec moi quand j'ai annoncé la nouvelle aux enfants. Anna et Elisabeth n'ont rien dit, mais ça n'a pas été le cas des jumeaux et de Louise. Cette dernière est ordinairement réservée, mais elle s'est lancée dans une série de récriminations couverte par les cris de ses frères. Par mimétisme, Charles s'est mis à crier à son tour (il aime imiter ses cousins en tout). C'était terrible. J'ai bien tenté d'expliquer, mais il y a des choses que je ne peux pas dire aux plus jeunes. Antoine a fini par se fâcher et a haussé le ton, affirmant sur un ton catégorique que, de toute façon, les enfants n'avaient pas à donner leur avis en la matière. Autant que je me souvienne, il n'avait jamais crié sur ses enfants. Cela a cloué le bec à Louise et aux jumeaux. Elisabeth a pris un air désolé et Anna une expression insondable que j'ai trouvé quelque peu inquiétante.
Ce nouveau départ sera aussi l'occasion pour moi de me rapprocher de tous ces enfants. Si je suis toujours proche d'Elisabeth, Anna m'échappe totalement, et elle semble avoir une influence sur sa cousine Louise qui ne me plait pas. Cette dernière est une jeune fille adorable, douce et serviable, mais elle a perdu toute la joie de vivre qu'elle avait en étant petite. J'aimerai y remédier. Quand aux garçons, j'ai la lourde tâche de devenir à la fois leur mère et leur père au quotidien. Je doute qu'Antoine nous visite davantage que quelques fois par an quand il vivra à Paris. J'ai l'impression de me tenir au bas d'une immense montagne à gravir sans savoir où trouver des cordes et un piolet.
Hier, Cléo a reçu une lettre de Georges lui donnant rendez-vous à Paris. Ma soeur est sur le départ, et je pense que je ne la reverrai qu'au retour de lune de miel, soit pas avant des mois voir une bonne année. Elle a pleuré de joie en me montrant les lignes de son fiancé et m'a promis que jamais homme n'a eu autant de chance que lui tant elle lui réservait des retrouvailles mémorables. Je suis heureuse que ces cinq ans de séparation n'aient pas éteint leur amour, et que leur premier voeu une fois la paix venue soit d'enfin pouvoir se marier.
Maintenant que tout rentre petit à petit dans l'ordre, je suis plus qu'impatiente d'avoir de vos nouvelles. Vous m'avez tant manqué.
Avec toute mon affection,
Noé
P.S. Alors que je suis sur le point de cacheter cette lettre, j'apprends par télégramme que Cléo et Georges se sont mariés ce matin, presque sur le quai de la gare. Je suis si heureuse pour ma soeur !
Transcription :
Louise « Mais comment on va faire ? »
Anna « C’est simple. On déplace tout ailleurs et on continue. De toute façon, on a déjà bien fait le ménage par ici. »
Louise « Mais… Tante Noé et Lili… Elles vont tout voir ! »
Anna « Pas si on se débrouille bien. »
Louise « Les sortilèges d’invisibilité ne serviront à rien. »
Anna « Oh bien sur que non. Je vais juste dire que j’ai un passe-temps étrange et que je m’intéresse à la chimie. Ce qui n’est pas si faux. Maman ne fera pas d’histoires. Toi, tu t’occupes de Lili. »
Louise « Comment ça ? »
Anna « Elle te voit toujours comme une gentille petite fille, alors joue-en. Comme ça, elle ne viendra pas fouiner dans nos affaires. »
Anna « Tous ceux du coin ont payé tu sais. Mais il y a tous les autres, ceux qui donnaient les ordres. On va les retrouver, et s’en occuper. »
Louise « Tu as raison. Ceux qui ont tué Maman… Et puis, il y a les monstres buveurs de sang que j’ai vu dans ton livre. Tu crois qu’ils existent vraiment ? »
Anna « Tout ce qu’on a tenté jusqu’à présent s’est avéré vrai, alors bien sur. Mais ceux là peuvent attendre, on s’en occupera après. La justice d’abord. »
Louise « Anna, je pense qu’on devrait vraiment en parler à Lili. Ce sera plus simple si on est trois. »
Anna « Lili n’a pas les tripes pour ça. »
Louise « Mais… J’en ai assez de lui mentir. Pas toi ? »
Anna « Évidemment ! Mais elle ne comprendra pas que c’est nécessaire. Elle ne peut pas comprendre. C’est à nous de nous salir les mains pour que les autres n’aient pas à le faire. Je venge mon père, pour ma mère, ma sœur et mon frère. Tu venges ta mère, pour ton père et tes frères. Car il faut bien que quelqu’un le fasse dans cette famille ! »
English version
Louise: "But what are we going to do?"
Anna: "It's simple. We move everything somewhere else and carry on. Besides, we've already cleaned up this place pretty well."
Louise: "But… Aunt Noé and Lili… they're going to see everything!"
Anna: "Not if we handle it carefully."
Louise: "Invisibility spells won't do any good."
Anna: "Oh, of course not. I'll just say I have a strange hobby and that I'm interested in chemistry. Which isn't entirely untrue. Mom won't make a fuss. You take care of Lili."
Louise: "How do you mean?"
Anna: "She still sees you as a sweet little girl, so use that. That way she won't start poking through our things."
Anna: "Everyone around here paid, you know. But there are others — the ones who gave the orders. We'll find them, and deal with them."
Louise: "You're right. The ones who killed Mom… And then there are those blood-drinking monsters I saw in your book. Do you think they really exist?"
Anna: "Everything we've tried so far has turned out to be true, so of course. But those can wait — we'll deal with them later. Justice first."
Louise: "Anna, I think we should really tell Lili. It would be easier if the three of us knew."
Anna: "Lili doesn't have the stomach for it."
Louise: "But… I'm tired of lying to her. Aren't you?"
Anna: "Of course I am! But she won't understand that it's necessary. She can't understand. It's up to us to get our hands dirty so others don't have to. I avenge my father, for my mother, my sister and my brother. You avenge your mother, for your father and your brothers. Someone has to do it in this family!"
Vous me demandiez si j'avais bel et bien lancé une succursale de l'affaire, et c'est aujourd'hui chose faite. Nous avons racheté un petit coteau préexistant, mais le fait est qu'il n'est pas de très grande qualité et que nous avons fait bouturer de nombreux ceps de la Butte aux Chênes en espérant qu'ils s'acclimatent ici. Pour l'instant, le bilan est plutôt encourageant. A vrai dire, nous encore dépendons quasi exclusivement des revenus du domaine principal géré par mon oncle Adelphe. Localement, nous avons fait de petites vendanges et embouteillons actuellement une petite production de cidre produit à partir d'un verger que j'ai racheté en même temps que notre nouvelle maison. Nous avons également fait l'acquisition de nombreuses terres pour y replanter nos ceps, mais je ne m'attends pas à la moindre rentabilité avant quelques années au moins.
J'ai également amené avec moi quelques personnes, des cousins éloignés pour la plupart, dont deux descendants de votre tante Jeanne. Je le dois surtout à Antoine, qui a su les convaincre, et j'admets que cela me rassure d'avoir des visages familiers à mes côtés. C'est pour cette raison que je ne peux voir l'attachement d'Agathon envers Sonia que quelque chose de familier. Peut-être y a t-il entre eux une forme d'amitié qui ne vous est jamais apparue ?
Aucune de mes filles ne s'intéresse au vignoble. Et pour être parfaitement honnête, je ne poursuis cette entreprise que pour faire vivre ma famille et parce que je ne sais faire que cela. Je n'ai ni le talent artistique de Cléo, ni l'esprit compétitif de Sélène, ni la passion de Jean-François, et encore moins le génie politique d'Antoine. Je suis simplement la pourvoyeuse, mais c'est un rôle trop important pour qu'il soit pris à la légère. J'espère que Charles s'y intéressera le moment venu, mais je ne veux pas le pousser dans cette voie comme le firent ma grand-mère et mon oncle avec moi. Ma grand-mère en toute connaissance de cause, mon oncle par devoir. Dans cette famille, il semble être le seul qui soit réellement passionné par l'affaire familiale et par l'agronomie en général. Si il n'avait pas peur de marcher sur mes plates-bandes, je sais qu'il aurait adoré superviser la création de ce nouveau vignoble.
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Jean-Claude « Tu es sur qu’on ne risque rien ? Il n’y pas un buisson ou un arbuste pour se cacher ici ! »
Rémi « Tante Noé dis que le propriétaire n’a pas l’air d’être là très souvent. J’ai bien observé la route, et ça fait plusieurs jours que je n’ai vu aucune voiture. »
Jean-Claude « Quel rapport ? »
Rémi « Le type qui vit ici est forcément un rupin, tu as vu la taille de sa maison ? Du coup, il a forcément une belle guimbarde ! »
Jean-Claude « Pas faux… Mais tu les sors d’où tous ces mots ? »
Rémi « Hippolyte. Sa mère ne parle que comme ça, et son père parle… »
Jean-Claude « Oui, celui où on comprend rien quand il parle ! »
Rémi « Oui, et ben il parle platt. »
Jean-Claude « C’est d’où ça ? »
Rémi « Aucune idée, mais on dirait de l’allemand. »
Jean-Claude « Ah… C’est pour ça qu’on l’appelle le Fritz ! Et Hippolyte va te l’apprendre ? »
Rémi « Non, il le parle pas lui. Mais il va m’apprendre des expressions. »
Rémi « Par contre, Tante Noé va piquer une crise si on les utilise à la maison… »
Jean-Claude « Justement ! Ca va être drôle ! Vas-y, fais moi en une ! »
Rémi « Heu… « Ca schmeck ! » »
Jean-Claude « Et ça veut dire quoi ? »
Rémi « Je sais pas… »
Jean-Claude « Gros nul… »
You asked me whether I had indeed opened a branch of the business, and I can now say that it is done. We purchased a small pre-existing hillside vineyard, though it must be said that its quality is not exceptional. We have therefore grafted many vines from the Butte aux Chênes, hoping they will adapt to this soil. For the moment, the results are rather encouraging. In truth, we still depend almost entirely on the income from the main estate, managed by my uncle Adelphe. Locally, we carried out a small harvest and are now bottling a modest production of cider made from an orchard I bought at the same time as our new house. We have also acquired several parcels of land to replant our vines, but I do not expect any profitability for at least a few years.
I also brought a few people with me — mostly distant cousins, including two descendants of your Aunt Jeanne. I owe that largely to Antoine, who managed to persuade them, and I admit that it comforts me to have familiar faces around me. For that reason, I cannot view Agathon’s attachment to Sonia as anything but something familiar. Perhaps there exists between them a kind of friendship that has never been apparent to you?
Neither of my daughters has any interest in the vineyard. And to be perfectly honest, I only pursue this enterprise to provide for my family and because it is the only thing I truly know how to do. I have neither Cléo’s artistic talent, nor Sélène’s competitive spirit, nor Jean-François’s passion, and certainly not Antoine’s political genius. I am simply the provider — but that is a role far too important to take lightly. I hope Charles will take an interest in it when the time comes, but I do not wish to force him down that path as my grandmother and uncle once did with me. My grandmother out of full awareness, my uncle out of duty. In this family, he seems to be the only one truly passionate about the family business and about agronomy in general. If he were not afraid of stepping on my toes, I know he would have loved to oversee the creation of this new vineyard.
Jean-Claude: “Are you sure we’re not going to get caught? There’s not a single bush or shrub to hide behind here!”
Rémi: “Aunt Noé says the owner isn’t around very often. I’ve been watching the road, and I haven’t seen a single car for days.”
Jean-Claude: “What’s that got to do with anything?”
Rémi: “The guy who lives here’s gotta be rich — did you see the size of his house? So he’s bound to have a fancy car!”
Jean-Claude: “Fair point… But where do you even get all those words from?”
Rémi: “Hippolyte. His mom talks like that all the time, and his dad speaks…”
Jean-Claude: “Yeah, the one you can’t understand a word of when he talks!”
Rémi: “Yeah, that’s him — he speaks platt.”
Jean-Claude: “Where’s that from?”
Rémi: “No idea, but it sounds German.”
Jean-Claude: “Ah… That’s why they call him Fritz! So Hippolyte’s gonna teach you?”
Rémi: “No, he doesn’t speak it himself. But he’s gonna teach me some expressions.”
Rémi: “But Aunt Noé’s gonna lose it if we use them at home…”
Jean-Claude: “Exactly! That’s what’ll make it funny! Come on, say one!”
Rémi: “Uh… ‘Ça schmeck!’”
Jean-Claude: “And what’s that supposed to mean?”
Rémi: “I don’t know…”
Jean-Claude: “Idiot…”