# Dialoguer
Le barbare au sens éthymologique est celui qui, à l’oreille du Grec, fait “barbabar”, celui qui parle par borborygmes inintelligibles : celui qui ne sait pas parler la vraie langue. Mais, plus finement, le barbare n’est pas un personnage, c’est le nom d’un moment dans la rencontre : c’est le moment où l’on ne sait pas encore si celui d’en face parle comme nous, ou s’il ne fait que produire des bruits. Pour les Grecs, les bêtes sauvages ne parlent pas, mais justement le barbare n’est pas une bête sauvage, il occupe la zone liminaire entre la bête et l’homme, cette zone d’indistinction : il vocalise, il semble même nous adresser des phrases, mais elles sont inintelligibles, et on ne sait pas encore s’il sait parler. C’est cette incertitude qui fait le barbare. Quand on s’attardera à le comprendre mieux, à apprendre sa langue d’abord bruit, quand on verra qu’il y discourt habilement, ou fait de la poésie, on l’appellera autrement : étranger, Perse ou Schyte, mais plus barbare. “Barbare”, c’est donc ce nom transitoire pour quelqu’un au moment suspendu où l’on n’est pas sûr qu’il parle comme nous : on s’interroge et on l’interroge.
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, pp.50-51















