Interférences quantiques
La rĂ©alisation de figures dâinterfĂ©rence avec des Ă©lectrons a grandement contribuĂ© Ă valider la thĂšse de la dualitĂ© entre ondes et particules proposĂ©e par Louis de Broglie en 1924. Les interfĂ©rences permettent de tester certaines des prĂ©dictions les plus contre-intuitives de la physique quantique. Les quelques exemples qui suivent vont donner un aperçu des abĂźmes de perplexitĂ© que les expĂ©riences menĂ©es sur les interfĂ©rences peuvent ouvrir.
Partons d'un dispositif simple. Il est composĂ© dâun laser qui peut Ă©mettre les photons Ă une cadence modulable, un miroir semi-rĂ©flĂ©chissant, deux miroirs et un Ă©cran composĂ© dâune matrice de capteurs (voir figure 1). Il reproduit de maniĂšre diffĂ©rente lâexpĂ©rience des fentes de Young. Le faisceau Ă©mis par le laser se sĂ©pare en deux parties, lâune suit le chemin direct (chemin 1) et lâautre le chemin rĂ©flĂ©chi (chemin 2). Une figure dâinterfĂ©rence se forme sur lâĂ©cran.
                Fig. 1 : InterféromÚtre quantique.
Si on ralentit la cadence dâĂ©mission de sorte quâil ne puisse jamais y avoir plus dâun photon « en circulation » dans le dispositif, le bon sens nous dit quâil ne devrait plus y avoir dâinterfĂ©rence. Le faisceau Ă©tant composĂ© de photons, chaque photon devrait passer par un chemin ou par lâautre. La physique quantique nous dit le contraire⊠et lâexpĂ©rience dĂ©montre quâelle a raison. Au bout dâun nombre suffisant de tirs, on voit se former une figure dâinterfĂ©rence. Tout se passe, comme le suggĂšre Richard Feynman, comme si chaque photon empruntait les deux chemins Ă la fois.
Lâexplication de Feynman est dĂ©rangeante⊠Pour en avoir le cĆur net, introduisons un dĂ©tecteur de passage dans lâun des chemins pour savoir par oĂč passe effectivement le photon (voir figure 2). Pas de chance : dans ce cas, la figure dâinterfĂ©rence disparaĂźt. Feynman semble avoir raison : Ă partir du moment oĂč on cherche Ă savoir par oĂč passe les photons, on Ă©limine la possibilitĂ© quâils puissent passer simultanĂ©ment par les deux chemins. Tout se passe comme si « on les forcait Ă faire un choix ».
   Fig. 2 : InterféromÚtre quantique avec détecteur du chemin emprunté.
Ce rĂ©sultat est passablement intriguant. Le physicien John Wheeler a cherchĂ© Ă en savoir plus. En effet, lâexpĂ©rience met en Ă©vidence une alternative :
Lorsquâil est complĂštement libre de choisir le chemin quâil peut emprunter, le photon passe par tous les chemins possibles.
Lorsquâon lâoblige Ă signaler son passage, le photon nâemprunte quâun seul chemin.
DĂšs lors on peut se poser la question : Ă quel moment lâalternative est-elle tranchĂ©e ? Quand se fait le choix ? Pour le savoir, Wheeler a imaginĂ© un dispositif diabolique (figure 3). On utilise un dĂ©tecteur de passage tĂ©lĂ©commandable. On peut lâactiver ou lâĂ©teindre Ă volontĂ©. Lorsquâil est activĂ©, le photon signale son passage, lorsquâil est Ă©teint, le photon passe incognito.
Autrement dit, lorsquâil est activĂ©, on se trouve dans la configuration oĂč il nây a pas dâinterfĂ©rence, lorsquâil est Ă©teint dans celle oĂč il y a interfĂ©rence. LâĂ©cran Ă©tant constituĂ© dâune matrice de capteurs, on peut associer Ă chaque impact lâĂ©tat du dĂ©tecteur lors du passage du photon. On peut trier a posteriori les Ă©vĂ©nements : reconstituer la figure correspondant aux photons furtifs et celle correspondant aux photons qui ont signalĂ© leur passage. Le dĂ©tecteur est commandĂ© de maniĂšre alĂ©atoire pour Ă©viter tout biais. Pas de surprise : le groupe des photons furtifs (ceux pour lesquels le dĂ©tecteur Ă©tait Ă©teint) donne bien une figure dâinterfĂ©rence, lâautre groupe nâen donne pas.
      Fig. 3 : InterféromÚtre quantique avec choix retardé.
LâexpĂ©rience proposĂ©e par Wheeler permet dâaller plus loin. Il imagine de synchroniser le dĂ©tecteur avec le laser tout en introduisant un retard dans sa commande. De la sorte, on sâassure que lâĂ©tat du dĂ©tecteur est dĂ©cidĂ© aprĂšs que le photon a franchi le miroir semi-rĂ©flĂ©chissant. Pour chaque photon, la sĂ©quence est la suivante :
Le photon est tiré.
Il franchit le miroir semi-rĂ©flĂ©chissant. Le bon sens voudrait que ce soit Ă ce moment lĂ quâil ait fait le choix de passer par lâun des chemins ou par les deux Ă la fois.
Il continue son parcours.
La synchro autorise le basculement du dĂ©tecteur dans lâĂ©tat allumĂ© ou Ă©teint en fonction du signal en provenance du gĂ©nĂ©rateur de signal alĂ©atoire.
Le photon traverse le détecteur.
Il atteint lâĂ©cran qui mĂ©morise la position de lâimpact et lâĂ©tat du dĂ©tecteur.
On procÚde à de nombreux tirs avant de dépouiller les résultats.
Cette expĂ©rience a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e. On lâappelle expĂ©rience Ă choix retardĂ©. Le rĂ©sultat est carrĂ©ment dĂ©coiffant : on retrouve bien une figure dâinterfĂ©rence pour les photons furtifs et pas dâinterfĂ©rence pour les autres. Tout de passe comme si, tant que la mesure finale nâa pas Ă©tĂ© effectuĂ©e, toutes les histoires restaient virtuellement possibles, autorisant a posteriori la sĂ©lection des seules histoires compatibles avec le choix fait au dernier moment.
Au fou ! Marlan Scully et Kai DrĂŒlh ont poussĂ© la logique encore plus loin. Ils ont repris lâexpĂ©rience en remplaçant le dĂ©tecteur par un autre dispositif de marquage, un polarisateur qui introduit une polarisation diffĂ©rente suivant le chemin empruntĂ© (figure 4). Il est dĂšs lors possible, Ă condition dâavoir des capteurs adaptĂ©s, de connaĂźtre le chemin parcouru par chaque photon lors de son impact sur lâĂ©cran. Pas de surprise : il nây a dans ce cas pas dâinterfĂ©rence.Â
          Fig. 4 : InterféromÚtre quantique et polariseurs.
Mais que se passe t-il (figure 5) si lâon « gomme » lâinformation juste avant lâĂ©cran ? Scully ont DrĂŒlh rĂ©alisĂ© lâexpĂ©rience (dite de la gomme quantique). La figure dâinterfĂ©rence rĂ©apparaĂźt ! Le marquage des photons nâa donc rien dâirrĂ©versible. Il est possible de gommer le marquage. Les photons polarisĂ©s conservent avec eux leur cortĂšge dâhistoires virtuelles⊠Scully et DrĂŒlh ont raffinĂ© lâexpĂ©rience de Wheeler (figure 6). Ils ont utilisĂ© des convertisseurs bas, un dispositif qui permet de crĂ©er deux photons Ă partir dâun seul tout en tout en dupliquant (Ă la frĂ©quence prĂšs, conservation de lâĂ©nergie oblige) lâĂ©tat quantique du photon incident. On crĂ©e ainsi un photon tĂ©moin dont lâĂ©tat quantique est identique Ă celui du photon signal. Ceci permet, en jouant sur la longueur du trajet effectuĂ© par le photon tĂ©moin, de retarder aprĂšs lâimpact du photon âsignalâ la dĂ©tection Ă©ventuelle du photon tĂ©moin !Â
        Fig. 5 : InterféromÚtre quantique et gomme quantique.
Aussi incroyable que cela puisse paraĂźtre, la logique dĂ©mente de la physique quantique continue de sâappliquer⊠Scully et DrĂŒlh sont allĂ©s jusquâĂ combiner gomme quantique et choix retardĂ©, le tout avec une pincĂ©e de tirage alĂ©atoire (voir lâarticle ExpĂ©rience de la gomme quantique Ă choix retardĂ© sur Wikipedia ainsi que la description faite par Brian Greene dans son livre La magie du cosmos).
    Fig. 6 : InterféromÚtre quantique avec choix retardé aprÚs impact.
Ces expĂ©riences, comme celle dâAlain Aspect sur les photons intriquĂ©s, dĂ©fient lâentendement. De nombreux physiciens et philosophes (et quelques charlatans) se sont hasardĂ©s Ă tenter de les interprĂ©ter. Je laisse au lecteur le soin de lire lâabondante littĂ©rature Ă ce sujet.
Pour en savoir plus :
posts sur la mécanique quantique










