Hal Foster, Design & crime, Partie 1 : Vers l'indistinction, Les prairies ordinaires, collection « penser/croiser », 2008 (trad. Française)
Le titre que j’ai choisi fait écho à un célèbre pamphlet de l’architecte Adolf Loos, publié il y a un siècle (1908) et intitulé « Ornement et rime », qui dénonçait l’ornementation systématique de toute chose. Il ne s’agissait pourtant pas pour Loos d’affirmer une quelconque « essence ou « autonomie » de l’art ou de l’architecture, mais, comme l’affirmait son ami Karl Kraus, de libérer et dessiner l’espace nécessaire pour que chaque pratique artistique pût trouver sa place et développer : « offrir à la culture un espace de jeu. » Je pense qu’il nous faut renouer avec ce sens politique de l’autonomie et de la transgression artistiques, avec ce sens de la dialectique de la disciplinarité critique et de sa contestation – et tenter d’offrir à la culture un nouvel espace de jeu. P6
Incommensurable platitudep6
Dans l’ensemble de l’ouvrage, je m’efforce de montrer le lien entre les formes culturelles et discursives, d’une part, et les forces sociales et technologiques, de l’autre, et les périodiser afin de souligner les singularités d’ordre politique propres au monde d’aujourd’hui. C’est ma principale ambition : montrer les possibilités critiques du temps présent, et promouvoir l’ « insatiable prédilection pour l’alternative ». p7
John Seabrook, Nobrow : The Culture of Marketing, the Marketing of Culture [L’Indistinction : culture du marketing et marketing de la culture]
Pour Seabrook, cet état d’ “indistinction” – où les anciennes différences ne trouvent plus à s’appliquer – procède à la fois d’une vulgarisation de la culture savante et d’une valorisation de la culture commerciale, laquelle a cessé d’être considérée comme un objet de mépris pour devenir à son tour « source de prestige ». p11
…goût distingué, où marketing et culture ne font plus qu’un. P11
…mélange d’agitation et d’excitation – le Buzz- … p12
Le secret de ce succès, qu’il devait à des légions de publicitaires et de lecteurs ambitieux, reposait à la fois sur le refus de la culture populaire et sur la diffusion de la haute culture auprès d’un lectorat « moyen ». p12
…les signes d’identité s’échantillonnent … p12
Arbitres de la culture de l’indistinction p14
« Son esprit est si subtil qu’aucune idée de hiérarchie ne peut y pénétrer » (l’indistinction, apparemment, obéit à ses propres distinctions). P15
(le monde de l’indistinction, où « la culture commerciale est source de statut » et non plus de dédain) p15
Au final, observe Seabrook, la loi de l’indistinction est simple : le critère de Matthew Arnold (3ce qui a été écrit et pensé de mieux ») est depuis longtemps inopérant, et le principe du « tout ce qui marche est bon » règne : la question n’est plus « est-ce bon ? » ni même « est-ce original ? », mais « est-ce que ça se vend ? » p16
Comme on pouvait s’y attendre, elles renvoient à des hypothèses concernant la classe et l’identité. « Une fois que la qualité [des marchandises, des produits] a été détrônée », écrit-il, l’identité devient « le seul critère commun de jugement », à condition d’être « authentique » ; or, dans la culture de l’indistinction, l’authenticité n’est possible que par le choix personnel de biens de grande consommation diffusés par le Mégastore : « Sans la pop culture pour bâtir son identité, qu’est-ce qu’il nous resterait ? » Pour un Dwight MacDonald ou un Clement Greenberg, représentants de la vieille garde de la culture savante, cette affirmation aurait été tout simplement grotesque : la culture de masse est le royaume de l’inauthenticité. Pour Seabrook (et l’on voit qu’il a ici beaucoup appris du discours universitaire connu sous le nom de cultural studies), en revanche, elle n’a rien d’absurde, notamment parce qu’il considère la culture pop non comme une culture de masse mais comme « une culture populaire : notre culture ». p16
Les cultural studies britanniques ont conçu l’idée de « subculture subversive » et de « résistance par les rites » ; aux Etats-Unis, elles ont élaboré la notion de sujet postmoderne, c’est-à-dire d’un individu qui serait construit culturellement et non donné naturellement. P17
... »quelque chose à être qui est, en même temps, quelque chose à vendre » ? p17
L’autre découverte de Seabrook (et c’est le second de ses correctifs) concerne la notion de classe. « Personne ne veut parler de classe sociale – cela relève du mauvais goût, même chez les riches -, alors on lui substitue la distinction culturelle. Ce constat relève de l’évidence, et Seabrook lui-même n’a jamais évité la confusion, si caractéristique du New Yorker, entre le monde social dans lequel il évolue et les Etats-Unis dans leur ensemble. P17
Formée dans un pays où les classes sociales ne font pas l’objet d’une occultation aussi viscérale, elle (° Tina Brown) ne voit dans la hiérarchie des goûts qu’une hiérarchie de pouvoir, « qui se sert du goût pour dissimuler ses véritables intentions ». p18
…nous sommes tous désormais dans le « Mégastore », affirme-t-il, sauf que nous ne circulons pas dans les mêmes rayons et que notre kit identitaire n’est pas fait des mêmes échantillons. P18
Mais peut-être s’agit-il là du dernier produit en date vendu au « Mégastore » : le rêve qu’il n’existerait plus de divisions de classes ? Un rêve qui fournit un complément contemporain au mythe fondateur des États-Unis : à savoir que de telles divisions n’ont jamais existé. P18
Mention DANACHT (le terme hip-hop pour « la nouvelle camelote)
Il me semble que les tensions œdipiennes puissent ainsi être apaisées, culturellement, grâce au choix du bon vêtement et du style adéquat. Mais Seabrook passe ici à côté de l’essentiel : ces tentions ne se sont en réalité apaisées que parce qu’en acceptant de passer sous la coupe (vestimentaire) paternelle, il a maintenu le style de sa classe (ou qu’il a feint de le faire, mais cela est-il si différent ?) p19
Le postmodernisme fut en effet, entre autres choses, une tentative pour ouvrir l’art et la culture à un plus grand nombre de praticiens et à de nouveaux publics.. Mais a-t-il abouti, demande Seabrook, à la démocratisation de l’art et de la culture, ou à leur annexion par le monde de l’indistinction ? p19
…l’ « artiste » est devenu une catégorie trop élastique, et l’ « art »ne se définit plus que par défaut. P19-20
…le problème du glissement de classe p20
…l’ambiguïté sociale a toujours été un fondement de la critique dandy, de Baudelaire à Benjamin et au-delà (voir le chapitre 4). Cette ambiguïté se traduit parfois par une ambivalence, ce qui conduit notre auteur à regarder les deux mondes (le rappeur et papa) avec lucidité ; parfois, il cède cependant à la tentation de manger, si l’on peut dire, aux deux râteliers (d’enfiler son T-shirt Chemical Brothers sous sa veste Savile Row). Cette ambivalence pragmatique ne tarde pas ensuite à se changer en une raison cynique, dont es marketeurs du « Mégastore » et les promoteurs de l’indistinction savent jouer beaucoup mieux qu’un Seabrook ou que n’importe qui. P20
« Vous pouvez alimenter le « Buzz », et il vous alimente aussi. Mais il n’est jamais rassasié. Si l’on a parfois comparé la mode à la mort, il s’avère que le « Buzz » est une faucheuse encore plus redoutable.
1 notre époque de « capitalisme.com », vous n’existez qu’aussi longtemps que vous réunissez à imposer votre marque ou votre slogan ; on peut voir là une version contemporaine des « quinze minutes » de célébrité promises par Andy Warhol. P20
Max Horkheimer / Theodor Adorno / Guy Debord
A notre époque de restructuration et de réapprentissage intenses, Seabrook, comme nous tous, d’ailleurs, semble prendre les signes du miracle pour le miracle lui-même. P21
« Les mots highbrow (« distingué ») et lowbrow (« populaire ») sont des inventions de l’Amérique à l’usage de l’Amérique : leur propos est de traduire la culture en classes. H. L. Mencken a popularisé ce système de distinction dans The American Language (1915), et Van Wyck Brooks fut le premier à appliquer ce terme aux attitudes et aux pratiques culturelles. P22, Notes
Aux États-Unis, les distinctions hiérarchiques culturelles étaient la seule manière acceptable de parler ouvertement des classes. P23, Notes
Mais aux États-Unis, es distinctions highbrow-lowbrow sont indispensables pour remplacer la hiérarchie sociale, reconnue dans d’autres pays. P23
…faire preuve d’une attitude « camp » (« un moyen d’être hiérarchiquement non hiérarchique »), réconcilier « l’érudition highbrow » et la « curiosité lowbrow » (les divas d’Hollywood, Miami Beach, etc.) p23, Notes
Ndt : Matthew Arnold définissait ainsi la culture : « The best that i thought and written. »p24
Bobos in Paradise, David Brooks
“Marx dit que les classes ne peuvent que s’affronter, mais parfois elles s’effacent. P24
Les élites éduquées ne sont pas intervenues pour établir cette réconciliation. Elle est le produit de millions d’efforts individuels. C’est désormais la tonalité dominante de notre époque. Dans la résolution de la culture et de la contre-culture, il est impossible de dire laquelle poussa l’autre, car en réalité, bourgeois et bohèmes se sont mutuellement cooptés. De ce processus sont nés les bourgeois bohèmes ou Bobos. » p24
Horkheimer et Adorno, Dialectique des Lumières, Gallimard, Paris, 1974
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, Paris, 1992