Plus rapide que l’éclair, Lucile nous propose le tout premier texte de ce thème du mois d’avril !
On savait que vous laisser (presque) carte blanche pouvait nous réserver quelques surprises... on n’avait pas pensé à ce genre-là, par contre ;)
"Non mais, sans déconner, c'est toujours pareil!"
La voix, stridente et suraiguë, traduisait sans nul doute un énervement arrivé à son stade le plus élevé. Doug, même si on ne le voyait pas, était facilement reconnaissable.
"J'en ai trop maaaaaaaaaarrrrrre !!!!"
Comme dotée d'une vie propre, la voix venait s'engouffrer dans les couloirs du bunker et faisait actuellement un petit tour du côté de la cantine, dans le souci, fort démocratique, de casser les oreilles à tout le monde sans discrimination. Si on remontait sa piste, on devrait descendre un escalier, marcher tout droit sur une centaine de mètres, prendre à gauche, et l'on se retrouverait devant une porte, au verrou poussé de l'intérieur. Et parce que nous sommes des lecteurs décents, nous attendrions poliment, émettant peut-être un discret toussotement pour signaler notre présence. Car, n'ayons pas peur des mots, cette porte, c'était celle des chiottes.
"Y a plus de PQ, et comme par hasard, c'est sur moi que ça tombe !"
La situation était critique.
Et comme souvent en pareille occasion, la plupart des super héros à portée d'oreilles continua de vaquer à ses occupations, ne prêtant aucune attention aux cris de Doug. Il fallait dire que depuis l'arrivée au bunker ces cris faisaient un peu partie du paysage. Les chambres étaient trop humides, les draps grattaient, la bouffe était dégueue, les corvées étaient toujours pour lui (du moins c'était ce qu'il prétendait) et Doug ne manquait pas de manifester à chaque fois son mécontentement par force récriminations des plus sonores.
L'objet actuel de sa colère était peut-être très prosaïque, mais il y avait urgence.
"Et ne venez pas m'aider surtout !!!!
- Qu'est-ce qu'il se passe ENCORE ?" demanda Mary de l'autre côté de la porte. Les cris avaient fini par lui taper sur le système, aussi avait-elle descendu l'escalier tout en se demandant quel crime elle avait commis dans ses vies intérieures pour avoir un karma aussi pourri. Pour gérer ces gus là il fallait carrément le BAFA. Et elle n'avait pas vraiment l'âme d'une monitrice de colo. Mais c'était sa mission après tout. Quand Théodore lui avait demandé de se tenir prête, lui révélant avec sa précision habituelle, qu'il se passerait des trucs, elle s'était attendue à des responsabilités plus importantes que l'approvisionnement en PQ. Mais au village comme au bunker, ces gars étaient toujours les mêmes.
"Bouge pas, je vais voir ce que je peux faire."
Mary abandonna Doug à sa solitude et se mit à arpenter les couloirs du bunker en quête de papier toilette. John la trouva en train de farfouiller dans un placard et commis l'erreur de lui demander ce qu'elle faisait.
"Ce que je fais ? cria-t-elle avec un peu de l'hystérie dougienne dans la voix, ce que je fais ? Mais j'accomplis ma mission de super héros, je suis les chemins tracés par mon destin, je cherche du PQ !!!"
John la regarda avec perplexité, elle semblait à la fois très énervée et presque abattue.
"J'en trouve pas... J'ai fouillé tous les coins de ce foutu bunker, pas moyen de mettre la main sur la moindre petite feuille."
John sentit venir le danger. Il réalisa tout de suite ce dans quoi il s'était embarqué. Il attendit un peu, essaya de voir ce qu'il se passait s'il fermait les yeux. Peut-être qu'il développerait un nouveau pouvoir, se retrouverait deux minutes plus tôt, n'emprunterait pas ce couloir et pourrait retourner se coucher. Il rouvrit les yeux. Et ben non ! Résigné à affronter sa destinée, il demanda:
"Je peux t'aider ?
- Oui, tu vas m'accompagner, on doit aller...
- Non ! Pas ça ! Tu vas dire ce que je pense que tu vas dire ? Tu vas le dire, et je veux pas. Le dis pas Mary.
- On n'a pas tellement le choix. Il faut qu'on aille voir...
- Non ! Pas lui !
- Si.
- Pitié.
- Le gardien du bunker....
- Aaaah !
- Araignée man !"
Le nom était tombé avec la même joie que le couperet d'une guillotine sur le cou d'un condamné à mort.
Quand il l'eurent trouvé Araignée man les toisa d'un air méprisant
"C'est pour quoi ?
- Onouaiandaiupequ.
- Quoi ?
- On voulait vous demander si vous saviez où se trouve le papier toilette. Traduisit Mary.
- Et ?"
John sentait la gifle venir, mais il continua tout de même, énervé par les manières d'Araignée man.
" Et vous savez ?
- Oui.
- Et alors ?
- Alors quoi ?
- Ben il est où ?
- Vous m'avez pris pour le concierge ou quoi ?
- Vous n'êtes pas le gardien ?"
La gifle était partie. Pendant que John se frottait la joue, Araignée man reprit :
"Je suis le gardien dans le sens : je monte la garde. Pas dans le sens : je prends votre courrier et je sors vos poubelles. Connard !"
Mary préféra intervenir :
" Non mais, puisque vous savez où il se trouve, montrez nous, et on arrête de vous emmerder."
Il haussa les épaules et les conduisit à un petit réduit dans lequel se trouvait des tas de cartons poussiéreux.
Sur la porte, si l'envie nous avait pris de gratter la couche de crasse, on aurait pu lire : Intendance.
Araignée man avait rapidement abandonné nos deux super héros, non sans refiler une petite claque à John au passage. Mary, elle, avait commencé à ouvrir certains cartons.
A l’époque où l’agence avait fait construire le bunker, on avait constitué des réserves, au cas où. Si jamais Hero Corp devait affronter une situation de crise, certains de ses membres pourraient trouver refuge ici, et y rester cachés, en autarcie, pendant plusieurs mois. Les concepteurs du bunker avaient tout prévu. Il y avait un stock d’antibiotiques conséquent, au cas où une pandémie menacerait le monde. Il y avait des armes bien entendu, pour lutter contre les super vilains. Des arbalètes pour faire face à une épidémie de zombies, des fusils magnétiques en cas d’invasion de robots, et même des tranquillisants pour pandas. Il y avait de la bouffe bien entendu, surtout des conserves de haricots rouges. Et parce qu’on a beau être des super héros, on a un transit comme tout le monde, et qu’un régime à base de haricots rouges a même tendance à l’accélérer un peu, il y avait tout un stock de papier toilette. Non, vraiment, les concepteurs du bunker avait tout prévu. Sauf les souris.
Mary tendit à John une bande de papier gris-rose à bord dentelé.
“Du PQ vintage bouffé par les rats, génial !” commenta-t-il, sarcastique.
- C’est mieux que rien”, tenta de relativiser Mary, et, plaçant le rouleau dans les mains de John, elle le planta là, ajoutant au passage :
“ Je te laisse approvisionner Doug, ça fait presque une heure qu’il attend dans les toilettes du bas. J’ai d’autres missions hyper héroïques à accomplir.
- Ah ben super !”