DES LANGUES SANS FAMILLE
Depuis le lancement de ce blog, nous avons énormément parlé d’étymologie, de l’origine de certaines langues et des relations qu’elles ont entre elles. Si nous avons pu voir que l’Hypothèse de Babel (ou plus scientifiquement la monoglottogenèse, ou encore origine linguistique unique) est difficilement prouvable ou réfutable tout comme l’hypothèse inverse (la polyglottogenèse, ou origine linguistique multiple), l’état actuel des connaissances en linguistique comparée nous permet de remonter et de relier la plupart des langues du monde en un nombre restreint de familles génétiques ou géographiques (les fameuses Sprachbünde). Cependant certaines langues résistent à cette classification, et sont donc uniques en leur genre.
On appelle ce genre de langues des isolats, et il s’agit donc de langues qui n’ont aucune filiation génétique avec une autre langue connue. Une restriction peut être faite concernant le caractère vivant des potentielles langues parentes : ainsi, une langue telle que le pirahã est devenu sous cette définition un isolat lorsque toutes les autres langues de la famille des langues muras à laquelle il appartient se sont éteintes, laissant le pirahã comme seul représentant de la famille.
Dans un cadre beaucoup plus strict, un isolat ne peut être relié à aucune autre langue documentée, vivante ou morte. Ils constituent ainsi leur propre famille linguistique : le site de référencement linguistique Glottlog recensait au 22 novembre 2017 (date à laquelle je m’étais renseignée sur le site) pas loin de 7000 langues réparties en 235 familles génétiques (comme les langues indo-européennes, les langues sino-tibétaines, les langues dravidiennes, etc.) et un total de 187 isolats. À savoir que cette liste a peut-être évolué depuis l’an dernier, je n’ai pas forcément mis à jour ma liste.
Car oui, le statut des isolats peut varier : on a déjà dit que dans la définition la plus large du terme, une langue référencée dans une famille peut devenir un isolat, mais un isolat peut également perdre ce statut si un lien génétique de parenté est attesté avec au moins une autre langue (grâce à la méthode de la linguistique comparée donc, je vous conseille l’article sur le sujet si vous voulez plus d’informations). C’est le cas du ket, langue de Sibérie parlée par environ 200 personnes au dernier recensement, qui était un isolat avant 2010 et fait désormais partie de la famille na-déné, dont la majorité des langues sont parlées en Amérique du Nord, de l’autre côté du détroit de Bering.
Dans la liste des isolats, on trouve souvent des langues de peuples isolés (Océanie) ou dont la documentation s’est faite tardive (langues indigènes d’Amérique, aborigènes…). On trouve également des langues anciennes ayant disparues avant l’invention de l’écriture et dont on ne possède que des témoignages indirects, ou bien des langues anciennes n’ayant déjà plus aucun autre parent encore vivant lorsqu’elles ont été documentées : c’est le cas du sumérien qui fut parlé entre les IVe et IIIe millénaires avant notre ère avant d’être assimilé et remplacé par l’akkadien (une langue sémitique), et dont l’ancienneté pose un frein à la filiation génétique. Mais on trouve également des langues bien documentées et connues depuis un long moment, mais dont aucun parent n’a été retrouvé, l’exemple le plus connu étant le basque.
Le basque (ou euskara en basque) est une langue très ancienne et l’implantation du peuple parlant la langue en question en Europe date de la fin du Néolithique, soit avant l’arrivée des premiers peuples indo-européens sur le continent. Le peuple basque est resté plus ou moins isolé des autres peuples pendant plusieurs milliers d’années, et même si des emprunts ont été faits aux langues indo-européennes (on estime que 75% du vocabulaire basque provient des langues celtes, du latin et des langues romanes après la conquête romaine), sa grammaire, sa syntaxe et une partie de son vocabulaire restent majoritairement différent de toutes les autres langues parlées en Europe.
L’ancêtre du basque moderne, appelé par désignation systématique le proto-basque, est selon certains linguistes comme Larry Trask une langue appelée aquitain, parlée dans la région de l’Aquitaine avant la conquête romaine des Gaules, puis dans la province de Novempopulanie, et qui a perduré jusqu’au début du Moyen-Âge. Pour d’autres, le basque est également lié à l’ancienne langue ibère (parlé sur la côte méditerranéenne de l’actuelle Espagne entre le IIe et le Ier millénaire av. EC) ou d’autres langues non-indo-européennes, sortant ainsi le basque de son statut d’isolat et créant la famille des langues vasconiques. D’autres hypothèses ont même également lié cette langue au picte (parlé dans les Lowlands écossais entre le IIIe et le IXe siècle), aux langues afro-asiatiques, aux langues dravidiennes ou même aux langues chinoises. Cependant ces hypothèses sont peu documentées ou très controversées à l’heure actuelle, et le basque est toujours considéré comme un isolat pur.
Le basque possède en règle générale un ordre SOV, même si un système de déclinaison à treize cas permet une liberté dans le placement des éléments ; on rencontre également dans un style soutenu les ordres OSV et OVS. Le système de déclinaison est toutefois radicalement différent comparé à ce qui se fait dans les langues indo-européennes car (exception faite des langues caucasiennes, si l’on considère que le Caucase fait partie de l’Europe) c’est la seule langue d’Europe à reposer sur un système d’actance ergatif/absolutif, toutes les autres langues d’Europe (y compris le finnois, le hongrois et l’estonien, trois langues non-indo-européennes) sont des langues à système nominatif/accusatif ; nous reviendrons sur l’actance dans un futur article, mais gardons pour l’instant l’idée d’exotisme de cette langue située à cheval sur le territoire français et espagnol.
C’est peut-être sur cet aspect géographique que repose sa plus grande faiblesse, car si la constitution espagnole de 1978 permet à la communauté bascophone de faire de leur langue une langue co-officielle du pays basque espagnol avec le castillan, la France ne reconnait que le seul français en tant que langue officielle. L’Espagne a de plus signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires en novembre 1992 et l’a ratifiée en avril 2001, alors que la France ne l’a signé qu’en mai 1999 et ne l’a jamais ratifié, rendant inutile cette protection des langues historiques régionales et ou de minorités d’Europe. Aujourd’hui un peu plus de 28% des habitants du pays basque parlent basque, jusqu’à 45% si l’on compte les personnes comprenant la langue sans la parler. Une langue unifiée issue des différents dialectes existant alors lors de sa création en 1968 a commencé à supplanter les dialectes historiques et à se diffuser plus largement grâce aux médias de communication : journaux, radio, mais aussi récemment internet. Si le sort de la langue est encore inquiétant en France tant qu’aucune protection légale envers les langues minoritaires ne sera prise, le basque ne risque pas, comme ses potentielles langues parentes inconnues, de disparaître de sitôt sans laisser de traces…










