Ruffinade : fait de robinsonner dans une réalité sociale sordide que l’on voudrait transformer en lumière chargée d’espoir !
Je n’ai plus le temps d’écrire pour mon plaisir, écrire dans le don des mots, la gratuité conviviale et le partage de mon temps suspendu. Pourtant, l’écriture transpose le fond des tripes et le profond de l’âme. Ecrire traduit le sublime de l’existence et son côté farcesque, absurdement drôle. Rire quand on écrit est un plaisir solitaire que je revendique. Ecrire peut sauver l’imminent suicidé non épargné par la vie. Pleurer dans l’écriture en train de noircir le blanc de la page vaut parfois mieux qu’une séance de sport ou de psy.
Ecrire sans ces conditions concerne pourtant une production visible assez importante. Mallarmé (dont la poésie m’a souvent peu touchée mais en qui je vois un génie littéraire certain) a dit
« Un grand écrivain se remarque au nombre de pages qu’il ne publie pas ».
Une assertion à rebours de notre époque marquée par une offre vertigineuse, où la moindre entrée dans une librairie place tout humain dans les affres du choix. L’offre pléthorique décourage l’indécis et éloigne l’ogre littéraire soumis à une temporalité stricte. Le nombre de chaines You Tube ou de blogs centrés autour du youtubeur/de la youtubeuse ou du bloggeur/ de la bloggeuse est délirant. Des retours d’expérience, des bla-bla ennuyeux sur soi-même, sa propre vie, des comptes rendus de films, dans le meilleur des cas, de livres. Tout le monde veut écrire. tout le monde veut s’exprimer.
Partage gorgé d’espérance et générosité gratuite OU mise en avant problématique de soi-même et névrose narcissique dangereusement entretenue par la révolution numérique ? (allez, fainéant lecteur, bosse un peu et propose moi une réponse argumentée)
Je vais prendre le temps d’écrire en envoyant un pied de nez au visage du proverbe. Le temps, ce n’est pas toujours de l’argent. Prendre le temps, c’est l’art que maitrisent les gens admirables. Les gens pressés manquent de savoir-vivre. On a parfois envie de leur tendre une pancarte sur laquelle on écrirait « allez, plus vite, vous êtes bientôt arrivés à destination de la mort. » Et puis, de toute façon, ici, c’est un blog qui sème des cellules embryonnaires laissées en friche dans un frigo numérique avant d’aller les introduire dans un espace accueillant et propice à la vie publiée. Un écrit réussira bien à s’accrocher dans cet utérus créatif du monde de l’édition. Ou pas. Le nombre de ratés, de naissances désirées qui ne parviendront jamais au bout ! C’est triste. Mais c’est la loi du hasard. C’est souvent le nom et la célébrité de ce nom qui permet la vie d’une publication.
Repenser à Mallarmé minore cet échec.
Je voulais écrire depuis longtemps sur des tas de sujets essentiellement personnels : mon accouchement, ma vie de parent, ma vie de femme de presque quarante ans.
*mauvaise idée* me dit mon Moi raisonnable.
Et puis, écrire sur soi, comme je le disais précédemment, n’a de sens que si la portée universelle est solidement évidente et apporte un angle neuf sur une situation. J’imagine que chaque personne qui écrit sur soi pense être unique à écrire sur soi sous tel ou tel aspect. Pourtant, objectivement, le déjà vu non digéré ou recraché peut être déprimant, désolant. Pathétique. D’autant plus quand il se vend. Et il se vend souvent. J’abhorre les livres insipides ou les mauvaises productions qui se vendent bien mais ont le génie de coller à l’air du temps. C’est valable pour toute œuvre artistique ou culturelle. Jalousie ? Plutôt un profond sentiment de tristesse qui m’éloigne un peu plus de mes semblables. La médiocrité et d’autant plus la médiocrité qu’on fait passer pour de l’exception qualitative, est très angoissante quand on voit se dessiner, à travers cette production culturelle « bankable », des tendances qui caractérisent une société à un moment donné. Attraction vers le bas, croire au succès en corrélation avec la qualité. Des likes pour déterminer une valeur, penser dans les cadres et les normes, donner à lire et à voir ce qui engendrera l’engouement de l’intelligentsia.
Je vais écrire trois mots sur le film de Ruffin. Parce que je vais pouvoir exprimer mon idéologie, ma perception du monde. Ecrire sur « J’veux du soleil », c’est écrire sur un modèle de société qui me débecte. C’est écrire sur l’humain, celui qui sacrifie et celui qui est piétiné.
Mais, je promets au lecteur un billet de blog plus léger, moins politique, moins polémique (quoique…), sur l’expérience de l’accouchement. Je le veux drôle et émouvant. Extérieur à ma petite personne. Je veux qu’une expérience unique et intime puisse toucher et faire rire n’importe qui tout en évitant la dimension ego trip. (pas gagné)
Le film de Ruffin donc.
Je l’ai vu le 21 avril et on est le 8 juillet.
Deux mois et demi plus tard, une image reste : face à la mer, l’homme. Et la femme. L’humain. Face à un horizon indépassable matérialisé par une ligne de démarcation entre le ciel et la mer, face à ce cercle qui ceint le regard de l’observateur en l’aidant à se sentir libre, il y a la vie de tous les jours avec ses chaines qui enferment et enserrent les gens déjà sacrifiés. Et ils sont nombreux !
Quiconque ne vit pas dans sa tour d’ivoire sait à quel point beaucoup de salariés vivent dans la galère. Survivent. On sait à quel point des gens ont du mal à joindre un bout au bout qui leur manque.
L’addition de témoignages, tous aussi révoltants les uns que les autres, forme « j’veux du soleil » et pour ma part, il en ressort trois points :
- les gens qui n’ont pas fait d’études veulent lutter contre ceux qui les croient bêtes. Ils veulent retrouver une dignité perdue et affirmer leur lucidité et leur intelligence quand le pouvoir ou l’élite veut les berner. Ainsi, et ce n’est que mon avis, tant que le pouvoir ou l’élite considèrera que « le bas peuple » reste inoffensif devant toutes sortes de bêtises télévisuelles, cinématographiques ou bouses du web, tant qu’il fera passer ses mesures au détriment de l’intérêt général, de l’intérêt des salariés précarisés, il donnera des ailes aux élans populistes les plus vils.
- L’humanisme est de plus en plus rare chez les puissants. Ou alors, il sert de vitrine et de bonne conscience aux stupides célébrités, accrochées à leurs prérogatives de nouvelle aristocratie comme une lente à un cheveu. Chez les intermédiaires pas connus, il est déjà plus répandu. L’épisode du maire renvoie dans les cordes les caricatures du méchant que l’on retrouve dans une certaine imagerie de la gauche : le maire interrogé est un ex banquier. Il semble gêné d’avouer son ancien métier au regard de son combat contre la misère. Pourtant, ce monsieur l’affirme : on peut être banquier et rester humain. Ainsi, les manifestations révoltantes de la misère touchent notre humanité par delà droite et gauche. Et aujourd’hui, il semble bien périlleux de deviner la couleur politique d’un élu à travers ses réponses politiques concrètes mises en place pour endiguer ce malheureux phénomène. Bon, il me semble que le maire était de gauche mais il était quand même banquier ! Bon, pas chez Rothschild, certes !
- Les héros du quotidien, les promouvables à la légion d’honneur, les gens qui gagneraient à être connus, les vecteurs de leçons de vie, ce sont les anonymes. C’est Marcel. Ce visage marqué mais dénué de glamour. Le film veut redonner la beauté à ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne voit plus ou qu’on n’a jamais vu. Les invisibles de la République. Ceux qui ne vendent pas de rêve, pas de jolies phrases pourtant vides et ineptes, pas de belles histoires individuelles assorties d’images imprimées sur le papier glacé des magazines dont les propriétaires font fortune avec le récit de la réussite individuelle, la réussite qui s’exhibe dans la débauche du luxe et de l’inconséquente désinvolture. Une façon de mettre en scène leur propre parcours. Ou pas. Certains grands patrons se sont juste donnés la peine de naitre !
Bref, c’est la honte qui doit changer de camp.
Les deux camps sont les anonymes pas très bandants, sans argent et sans trop de culture ET les puissants riches voire ultra riches, véritables réservoirs de fantasmes et de désirs, ceux qui ont tout : la beauté photogénique, le porte monnaie très rempli, la culture et la maitrise des mots.
Les gens piétinés qui pourtant travaillent, mangent grâce à des associations, ne partent jamais en vacances, vivent dans des logements moches qu’ils ont pourtant du mal à payer, ne payent rien à leurs gosses, ne se payent rien à eux.
Ces gens n’ont pas à baisser les yeux !
La honte, elle doit saper le moral de ceux qui ont rendu possible la précarisation des salariés. Ceux qui cautionnent, laissent faire, applaudissent un système qui survalorise ce qui devrait être méprisé dans un monde de valeurs non dévoyées.
La honte, c’est celle de ces entreprises qui licencient sans explication après avoir bénéficié d’aides de l’Etat.
La honte, c’est celle de ceux qui considèrent qu’il est normal qu’un métier d’utilité sociale (AVS, aide soignante…) soit mal rémunéré.
La honte, c’est celle des politiques qui ont accepté un système économique qui déclasse une majorité de salariés au profit d’une minorité.
La honte, c’est celle de ceux qui toucheront un cachet indécent pour interpréter la vie d’un précaire dans un film qui sera applaudi par la critique cannoise (ou autre) et donnera l’impression à la gauche caviar culturelle qu’elle combat « le système dans une démarche artistique engagée ».
Puisse un monde où le luxe serait l’anonymat et où la misère caractériserait la vie des nouveaux riches, être possible.
Pour autant, une société sans classes est inhumaine. Le communisme n’a rien d’idéal.
Puisse un monde où les facteurs d’enrichissement de la nouvelle aristocratie souvent indécente et stratosphérique de vulgarité (géants du numérique, tout le gotha de l’industrie de l’infotainment et entertainment, stars comprises, grands patrons de marque de luxe et propriétaires des médias, géants de la grande distribution (alimentaire, vestimentaire)), se casser un peu la gueule pour retrouver le sens de la mesure et des proportions. Nous devons retrouver du sens dans un monde de plus en plus absurde.
Puisse un monde où les anonymes du film de Ruffin et Perret pourraient vivre décemment du fruit de leur travail, devenir possible.
Tout est à déconstruire. Je n’ai pas dit détruire !
Déconstruire.

















