Wipawadi : introduction à la philosophie du projet
1er mars. Notre excitation est mêlée d'une certaine appréhension alors que nous nous apprêtons à rejoindre Claire (la sœur de Marie) à Wipawadi, aux abords du parc national de Khao Sok dans le sud de la Thaïlande. Il y a un an nous découvrions ensemble le projet “Kataphusin l'oasis” par l'intermédiaire d'Alex de l'association humanitaire Dalaa, expérience que nous évoquions dans cet article. Entre temps nous avons sillonné le Japon, et Claire a elle aussi continué son propre cheminement en restant plus que prévu auprès de Jean-Luc et de ses enfants, en s'imprégnant de la philosophie du lieu dans laquelle elle s'est reconnue. Cet été elle nous apprenait son intention de vivre avec eux à Wipawadi et de se consacrer au projet, aussi avons-nous naturellement décidé d'y retourner quelques temps avant notre retour en France.
Comme nous l'expliquions brièvement dans notre premier article, c'est un retour vers une alimentation “vraie” et instinctive qui est ici proposée, dans une démarche de simplicité volontaire. Le projet se veut hors du système, en opposition au consumérisme grandissant, au conformisme et au désastre écologique que ceux-ci engendrent, dans un anti-carriérisme et une négation du rapport travail-argent assumés. Une réflexion globale sur l'état de la société et de la planète a amené Jean-Luc, français d'origine, à s'installer ici il y a une trentaine d'années dans l'objectif de former une communauté vivant en autosuffisance et se nourrissant essentiellement de fruits tropicaux de manière instinctive, selon la philosophie dite “instincto”, théorisée par le suisse Burger (qui porte mal son nom) en 1964.
Le constat est que les fruits, en particulier, mangés crus et en quantité suffisante pour s'en trouver rassasié, constituent une nourriture saine et chargée de vie, qui libère le corps d'une digestion pesante et des substances nocives apportées par une alimentation transformée, et qui clarifie le mental, permettant d'atteindre un état de sagesse et de bien-être optimal, tout en répondant au défi écologique actuel. Il s'agit d'être (ou de réapprendre à être) dans le ressenti de ses besoins et non dans la restriction mentale de ce qui est bon ou pas, raisonnable ou pas, loin des régimes à points et des 3 repas planifiés par jour.
Seuls les fruits présents sur la ceinture tropicale (foyer des premiers peuples et dont nous nous serions à tort peu à peu écartés) permettraient des apports nutritionnels assez complets pour envisager ce type d'alimentation et de mode de vie.
Dans l'idéal, il s'agirait donc de se nourrir pour l'essentiel des fruits du verger et de plantes et champignons disponibles dans les alentours, et de les manger crus, sans transformation, ce qui suppose d'avoir à portée de main une nature généreuse et en particulier une grande disponibilité de fruits. Dans la pratique en ce moment, la production du verger étant limitée et rendue imprévisible par un dérèglement climatique qui entraîne des sècheresses (imputé aux agissements humains qui perturbent les équilibres environnementaux), l'alimentation de la famille est principalement composée de fruits crus, certains provenant du verger mais une bonne partie achetés au marché afin de compenser le manque de variété, complétés par des salades de légumes crus avec un peu de tofu et d'œufs, parfois de riz et des légumes cuits. Les fruits revenant plus chers sur le marché que les légumes, leur achat en quantité est limitée par le budget fixé à 150€ par personne et par mois.
Pour Jean-Luc, au-delà de l'aspect santé il s'agit aussi d'un “devoir de conscience” que de mener une existence ayant un sens pour l'humanité et l'avenir de la planète, par la valorisation et la sauvegarde d'espèces d'arbres fruitiers et de la faune qui en dépend. Son souhait de fonder une communauté autour de ce mode de vie s'est réalisé par intermittence il y a quelques années mais pour des raisons diverses n'a malheureusement pas perduré. Nous arrivons donc dans une période un peu difficile, où la lassitude de ne pas voir le projet de communauté aboutir prend quelque peu le pas sur l'espoir qu'il se concrétise, mais tout est encore possible. La proposition nous a été faite, mais l'éloignement géographique de nos familles et amis, l'isolement, les contradictions internes (il est rare d'y échapper) et quelques réticences concernant ce mode d'alimentation sur le long terme ne nous rendent pas prêts à nous abandonner à ce mode de vie. Cela ne nous rend pas moins curieux et ouverts à l'idée de nous immerger un temps dans cette philosophie, pendant les deux semaines à venir.












