Avec l’exposition « À plat, l'horizon », actuellement présentée à Limoges, le plasticien perturbe nos perceptions topographiques dans une déambulation où s’invitent les ambivalences architectoniques de trois barrages hydrauliques corréziens.
En 2011, lors d’une résidence à Chamalot, en Haute-Corrèze, Benoît Géhanne parcourt les environs et tombe sur l’un de ces compacts obstacles de béton qui culminent à plusieurs centaines de mètres de hauteur : un barrage hydraulique. « Physiquement, il y a une forme assez fascinante, se souvient le plasticien né en 1973. Sidérant et vertigineux en termes d’échelle, de proportion et d’occupation du territoire avec tout ce que cela implique aussi dans cette idée de recouvrir la vallée, de la boucher, d’obturer l’espace. »
À cette époque-là, l’artiste passé par les bancs de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris travaille à d’autres formes, mais il capture ces mastodontes capables de transformer la puissance de l’eau en électricité dans des photographies. Plus tard, dans la solitude de son atelier, en cherchant un objet susceptible d’aimanter une dispute entre verticalité et horizontalité, Benoît Géhanne retombe sur ces images et propose à Christine et Philippe Pée de revenir dans leur lieu de création poursuivre ce projet. Lequel s’initie en 2016 lors de repérages et se réitère en 2017 à l’occasion d’une nouvelle résidence d’artiste à Chamalot.
De retour sur les lieux, Benoît Géhanne se rend sur plusieurs sites : celui de Bort-les-Orgues, de l’Aigle et du Chastang. Devant ces sites d’EDF, il réalise l’ampleur de leur ambivalence. « En me promenant, je me suis aperçu que le point de vue était toujours un peu biaisé. Soit on est très loin et le barrage apparaît comme un objet dans le paysage. Soit à l’inverse, quand on est près, on a une perception très fragmentaire, dont la somme se collecte à la mesure de la déambulation. En fait, le sujet est toujours percevant et toujours aveugle… c’est ce qui m’a fasciné. »
Captivé par l’ambiguïté d’une saisie impossible de l’objet dans son absolu, Benoît Géhanne en récolte les données : spécificités, détails et formes. Il dresse l’inventaire des matériaux utilisés et des contraintes techniques pour déterminer le profil de ces espaces étranges et atopiques aux esthétiques radicales.
De retour à l’atelier, les moissons oeuvrent comme des puissances d’évocation et engagent des va-et-vient entre les motifs autonomes et les créations picturales et sculpturales qu’il réalise. Une première restitution de ce projet aura lieu en 2018 sur les sites mêmes. L’épopée fait le sujet d’une nouvelle proposition présentée cette fois-ci à Lavitrine.
Pour l’occasion, documents, peintures, installations et créations hybrides cadencent une partition spatiale orchestrée de turbulences. Les échelles se convulsent et s’adonnent aux virtuosités des rabattements, du pliage, de la torsion et des translations entre deux espaces. Ici, les silhouettes des barrages s’identifient, là leur motif se perturbe, se décompose, se subdivise ou se prolonge pour manifester d’autres facettes de leur identité kaléidoscopique.
Anne Clarck / HeLa I&II, Patrice Lefèvre 2017-2018 - D. R.
La galerie Lavitrine, à Limoges, programmée par l’association LAC&S, accueille une exposition conçue à quatre mains par les jeunes artistes Patrice Lefèvre et Aurélie Gatet. Intitulée « Présence(s) », cette proposition invente un dialogue formel entre ces deux artistes diplômés de l’école d’art de Limoges autour de la notion « d’être là », « d’habiter l’instant », invitant en creux à questionner l’absence et la démultiplication des inventions techniques, photo ou vidéo, tentant de retenir près de soi ce qui n’est plus.
Biologiste de formation, Aurélie Gatet revendique l’influence de la recherche, de la science et de l’épistémologie dans son travail d’artiste. Le décalage, l’humour et la légèreté y sont aussi prédominants. Elle aime, dit-elle, « jouer avec le cliché du créateur et de la créature. Il y a toujours dans ma démarche un discours décalé et détourné sur le savoir savant et les postures d’autorité ».
Pour cette exposition, elle présente des séries de statuettes en plâtre à son effigie. Elle multiplie ainsi les avatars dans l’espace d’exposition pour « essayer d’être là » et se jouer une fois encore de l’image de l’artiste.
De son côté, Patrice Lefèvre cherche à fonder une démarche scientifique autour de l’idée d’absence et de disparition. Il invente des appareils parfois un peu grotesques ou absurdes comme ce guéridon qui tourne sur lui-même ou cette machine qui cherche la présence d’eau. Reliée à l’humidité de la pièce, elle déclenche quand elle la trouve le tournoiement d’un bâton de sourcier. Patrice Lefèvre s’intéresse en particulier aux procédés de fabrication de l’image et à ses liens à la fiction, à la fable et à l’ésotérisme dans l’intention de « rendre visible ce qui résiste à l’oeil humain ».
« Présence(s) », Aurélie Gatet et Patrice Lefèvre, du vendredi 2 février au mercredi 7 avril, LAC&S – Lavitrine, Limoges (87000).
Vernissage et performance, jeudi 1er février, à partir de 18 h.
lavitrine-lacs.org