Leonard Cohen / You Want It Darker, par Alain Brunet
Leonard Cohen - You Want It Darker (Audio) : https://www.youtube.com/watch?v=v0nmHymgM7Y Le blogue d’Alain Brunet, lapresse.ca (CANADA) : You Want It Darker sera peut-être le dernier album de Leonard Cohen, dont la précarité de la santé inquiète. Au programme, huit chansons testamentaires, synthèse ultime de sa pensée et de son génie chansonnier, aboutissement d’un dernier cycle créateur. Paradoxalement, une crise financière (soit l’arnaque de sa gestionnaire) l’avait contraint à sortir de sa réclusion, à refaire des chansons, encore mieux à trouver un son qui lui sied parfaitement. Les deux pieds dans la merde, il avait trouvé un nouveau souffle. C’était plus tangible sur scène que sur disque; j’ai adoré les ensembles avec lesquels il a tourné, on se souviendra toujours d’un récital fabuleux à la salle Wilfrid-Pelletier et aussi de superbes spectacles au Centre Bell. Cohen avait trouvé une direction musicale à sa mesure, mélange circonspect de Méditerranée, d’Europe de l’Est et d’Amérique du Nord. Sur disque, les chansons nouvelles n’avaient pas pris le même envol; Sharon Robinson et Patrick Leonard sont ses principaux compositeurs depuis sa résurgence, mais Leonard me semble un réalisateur sans envergure… La minceur des arrangements, le conservatisme de l’instrumentation, enfin l’ensemble de l’approche sonore était fort discutable sur les deux opus précédant celui-ci – Old Ideas (2012), tout de même appréciable musicalement et Popular Problems (2014), carrément décevant. Cette fois, on peut se réjouir sur tous les plans. L’octogénaire n’a pas choisi de nouveaux chemins poétiques, il a plutôt choisi le concentré ultime de son art, sauf peut-être l’autodérision et l’humour pince-sans-rire… moins présents au crépuscule de son existence. La tension entre le désir de croire en un absolu et la déception d’en constater la possible inexistence atteint ici son paroxysme. Cohen a fréquenté de grands mystiques, s’est inspiré des écrits sacrés du judéo-christianisme, cherché à corroborer les postulats divins… et a toujours fini par en douter. La noirceur de la condition humaine, la précarité du désir, le réalisme des rêves brisés s’opposent à tout volontarisme, toute croyance, tout absolu positif. “A million candles burning / For the help that never came / You want it darker / We kill the flame…” Il a toujours cherché l’amour le plus frais, l’énergie renouvelable du désir, mais en vain. Ses amours se sont flétries, ses relations intimes se sont avérées volatiles. “There is a lover in the story / But the story is still the same / There’s a lullabye for suffering / And a paradox to blame” Il a cherché à se poser définitivement quelque part, le destin l’a forcé à bouger. À mots couverts (et quels mots !!) , Leonard Cohen illustre poétiquement un parcours somme toute agnostique, parcours de haute lucidité et de grande humilité. You Want It Darker en est le remarquable bilan, exprimé avec la gravité qu’on lui connaît. “I turn my back on the devil / I turn my back on the angel too”… Fort heureusement, le fiston Adam Cohen a réussi une réalisation qui doit être considérée à mon sens comme le plus grand accomplissement de sa propre vie d’artiste. Jamais il n’avait réussi à proposer des réalisations de cette trempe pour ses propres albums – qui varient entre le moyen bon et le médiocre. L’ajout des choeurs hébraïques sous la gouverne du cantor montréalais Gideon Zelermyer, assortis de grooves hypnotiques et de compléments texturaux, voilà certes la plus grande avancée pour le papa. Ainsi, on savoure cette réalisation sur deux chansons (You Want It Darker et It Seemed The Better Way), on en aurait pris davantage car c’est la composante-clé de cet album. Sans ces deux chansons, la perception serait tout autre. Le reste de l’album ressemble au passé Cohen (choeurs féminins et tout et tout), mais le fin mélange des références (juives, gospel, country, folk, soul, etc.) et la qualité de l’instrumentation confèrent à ces chansons un lustre rarement atteint dans ses albums plus ou moins récents. Bravo à Adam Cohen, donc, et souhaitons lui que ce déclic puisse enfin le mener hors de l’ombre paternelle. Quant aux réclamations d’un Nobel pour Leonard Cohen… je vous suggère gentiment d’oublier ça. La prochaine fois qu’on attribuera un Nobel de littérature à un auteur de chansons, ce sera dans une, deux, trois ou quatre générations. Le Montréalais sera mort et enterré depuis des décennies. Malgré tout, on reste tenté par l’idée de comparer ces deux géants de la chanson anglo-américaine dite d’auteur. Alors ? Vouloir absolument affirmer l’équivalence ou la supériorité de l’un par rapport à l’autre est peut-être un jeu intéressant mais bon… on devra discuter des mois et des mois avant pour en faire quelque démonstration concluante. En ce qui me concerne, j’ai longtemps préféré Cohen à Dylan et… j’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir pêché par ignorance. Au fil du temps, je me suis vraiment penché sur le corpus littéraire de Robert Zimmerman, je m’incline devant son génie. En ce qui a trait à notre bien-aimé Leonard Cohen, facteur constitutif de l’identité culturelle montréalaise, il m’avait été plus facile d’en circonscrire l’oeuvre magistrale, soit une quinzaine d’albums contrairement à près d’une quarantaine pour Dylan. L’attribution du Nobel à ce dernier, la semaine dernière, a été une occasion supplémentaire de lire, écouter, retourner en arrière… et, avouons-le, comparer. Au bout du compte, cela étant avoué, je ne vois pas l’intérêt de démontrer ou comparer quoi que ce soit en ce qui a trait à ces deux corpus qui marqueront assurément l’histoire de la chanson moderne. http://blogues.lapresse.ca/brunet/2016/10/22/pas-de-nobel-pour-cohen/









