Ces extraits dorment en moi depuis longtemps. Le nombre d’œuvres classiques que j’ai à lire est si considérable que j’ai tendance à repousser la lecture d’auteurs contemporains, à de rares exceptions près.
Certains, comme François Esperet, sont passés entre les mailles du filet. Grand bien m’en a pris en l’occurence. Ce jeune normalien agrégé de philosophie puis officier de gendarmerie par choix, désormais employé à la mairie de Paris, père de 6 enfants, invente une poésie en quatre chants sans ponctuation qui se lisent chacun comme un vaste souffle.
Son goût pour les lettres et son incursion dans les bas-fonds de la pègre lui a permis de créer une nouvelle forme d’épopée moderne dont les héros sont justement les larrons. Sa longue tirade tourne autour d’un objet qui n’est jamais clairement défini mais qui montre que quelque part encore, existe la vie. La vie, la vraie, la sale la belle.
Ce matin, tout ceux qui refusent le réel semblent avoir été surpris par les résultats du Front National. Je suis atterré par toutes les réactions bien-pensantes que l’on voit sur tumblr et ailleurs et qui sont si responsables des scores que l’on a eus hier (j’ai un article particulier en tête dont la bêtise a été proportionnelle au succès qu’il a reçu, comme souvent) …
Quelle idiotie de ne rien avoir d’autre à opposer aux électeurs du Front National que de la haine. Ce sont pour la plupart des gens paumés et en difficulté (économique, sociale, de sens) récupérés par de froids stratèges qui ont compris tous les trous que laissait un débat républicain aujourd’hui guidé par des belles intentions suivis. Suivis de rien en fait. Et des gaucho au verbe fort et à la tripe creuse auto-proclamés étendards de la tolérance referment leur cœur sur les plus malaimés de notre société, au lieu de leur tendre leur main en écoutant leurs problèmes pour éviter qu’ils ne trouvent refuge dans les nauséabondes extrêmes.
Esperet, lui, y a été, dans les extrêmes, il a vu le crime, il a vu le mal, il a vu l’humanité la gueule ouverte et les exhalaisons fétides qui en sortent parfois. Il a voulu garder ses yeux ouverts. En cela, il est déjà tellement haut au-dessus de nous …
Dans Paris prostitué souvent le soir je les vois
Les princes dérisoires de la nuit les beaux étalons
Castrés qui raclent le sol de leur sabots précieux
Avant de s’élancer trotteurs hystérique efféminés dans les courses poussives des prix crépusculaires
Je sens le souffle idiot de leurs naseaux camés
je vois leurs yeux aveugles se noyer en souriant
dans l’effondrement des paupières des cernes
au fond boueux exsangue de leurs tristes orbites
et par ennui je mise quelques heures précieuses
sur l’une de ces carnes qui fuit sans fin l’abattoir
Arabe abâtardi de sang gitan le fils illégitime
d’un sultan descendant du prophète et d’une rom
nomade souillé de sang calot l’enfant maudit d’une reine de la treizième tribu et d’un gris
seigneur des bas-fonds au sang parisien le plus pur
il pilote avec démence aveuglé de ses ray-ban
une voiture luxueuse infiniment d’emprunt
dont il émerge titubant de majesté douteuse
jetant négligemment les clés à l’une des ombres
d’autorité requise pour son service billet froissé
glissé au creux d’une main glacée en prenant soin
de regarder vers moi je le gratifie pour sa peine
d’une mine émue d’admiration qu’il dévore goulument
avant d’exulter imperator incendiaire d’un soir
quand il entre royal au colisée de son triomphe
immédiatement de ses airs exécrables il transforme
serveuses et serveurs apprêtés en éternels esclaves
et la foule des clients en peuple amoureux soumis
quand il sent la scène en place de son festin
terrible il se lance à gueule perdue dans l’exercice
fiévreux de ses mémoires il scande furieusement
les récits de ses aventures criminelles amoureuses
à peine entrecoupés des bouchées féroces et béantes
pain beurré concédé à son appétit d’ogre en attendant
de commander les plats les plus chers comme pharaon
d’un mot suscitait les monuments grandioses à sa gloire »
in : François Esperet, Larrons, aux Temps des Cerises, pp. 15-16.