Je suis agacé par le peu de cas qui m’est fait dans ma propre famille. Je suis peut-être un marginal, mais j’estime être celui, de ma fratrie, qui cumule le plus de dignité humaine, dans la mesure où la dignité morale de l’humanité repose sur sa capacité à être en adéquation avec sa nature. L’oiseau est plus que jamais oiseau lorsqu’il fait son nid - privé de son potentiel et mis dans une cage, il n’est plus qu’insignifiant. De même, le pékinois n’est que l’affable dégénérescence de son illustre ancêtre loup, dont il a perdu tant la dignité que la force. Est-ce la destinée qui attend l’être humain ? Je travaille tous les jours pour me parfaire moralement, et mes efforts ne sont même pas reconnus. Heureusement, j’ai de plus en plus d’admirateurs qui font foule pour me rencontrer. Rien que cet été, j’ai été invité à plus d’une dizaine de fêtes, que je décline généralement car je refuse de quitter l’île. C’est pour dire à quel point ma compagnie est recherchée. Mais cela déplait à mon père également : il ne se réjouit jamais de mes succès et il les balaie du revers de la main !
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Jules Bernard : Oh, Genie, cesse dont de niaiser ! J’ai du beau monde à t’présenter. M’sieur Le Bris, vous connaissez ma fille, vu le temps qu’vous passiez à la r’garder de loin et à faire le taouin quand vous étiez ti-cul.
Jules Le Bris : Eh bien, voilà l’occasion de nous présenter formellement…
Eugénie Bernard : Bonjour !
Jules Bernard : Je vous présenterais bien mon fils aussi, mais il est toujours pas rev’nu… Ce maudit fainéant doit encore être en train de se pogner le bacon. Que le diable l’emporte, il fait exprès de ne pas se déguediner… Pour la peine c’est lui qu’ira pogner l’avoine, ça lui apprendra, hein Genie ?
Eugénie Bernard : Laisse Papa, il a la fale basse en ce moment.
Jules Bernard : Bon, je vous laisse faire connaissance et je m’en vais voir y’est où mon flô. Ho, Clémence ! As-tu vu Ferdinand ?
Clémence Bernard : Je sais pas et j’ai pas le temps, je guette. Cette jument est folle comme un foin et elle a pas l’air d’apprécier l’nouveau. Ça s’contrôle pas, ces affaires là.
Jules Bernard : Humpf ! Atta a tipeu, j’vais voir.
Eugénie Bernard : Il va en avoir pour un moment. Il peut paraître un peu taponneux quand on l’connaît mal, mais il est ben smatte en vérité.
Jules Le Bris : Cela ne m’étonne pas, mon père est un peu comme cela aussi.
Jules Le Bris : Je vous ai entendue chanter avec votre mère tout à l’heure. Mon père et mon frère sont sans cesse en train de se disputer, alors cela me fait plaisir de voir un peu de gaité.
Eugénie Bernard : Ma mère adore la musique. Y’est toujours à niaiser en menant du train et à vouloir m’entrainer avec elle ! C’est à se demander qui d’elle et moi est la plus enfant. Je résiste un peu mais jamais longtemps.
Jules Le Bris : Tant mieux. Vous avez une jolie voix, j’aurais été malheureux d’en être privé.
Je dois te paraître méfiant, mais tel Romulus trahit par son frère, je dois me tenir sur mes gardes. Mon père continue de s’occuper des affaires de la maison, mais il délègue de plus en plus d’affaires à mon frère plutôt que de les confier à moi, son héritier… Rémus a franchit le Rubicon pour tourner Romulus en dérision, et Jules empiète sur mes prérogatives de Virgile en se faisant connaître des clients de son père...
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Jules Le Bris : Et vous pouvez voir qu’il est bien dressé, il se laisse même monter sans selle.
Jules Bernard : Merci, Monsieur Le Bris. Avec notre jument toute maganée, un peu d’aide fera pas de mal.
Jules Bernard : Je suis mal pris, c’est jour de tonte, rien n’est prêt et j’ai pas une cenne sur moi…
Jules Bernard : Ferdinand ! Vin t'en icitte et va payer Monsieur Le Bris. Eugénie, va pogner l’avoine à l’arrière pour le cheval.
Jules Le Bris : Je peux attendre ou repasser !
Jules Bernard : Pas d’trouble, s’ra pas long !
Eugénie Bernard : Maman, le cheval Le Bris est là. J’en arrache avec l’avoine toute seulet’es tu prête à y aller ?
Clémence Bernard : Ça adonne ben, moi je connais une chanson sur l’avoine !
Eugénie Bernard : Ça a pas rapport Maman ! Cesse faire le bébé la-la, aide-donc moi tantôt !
Clémence Bernard : Ah, laisse faire, c'est tout un chiard ! Chante donc, c’est à ton âge qu’il faut être gaie ! « Avoine, avoine, que la terre t’amène ! »
Eugénie Bernard : Tu buckes sur ton avoine ma parole ! Codonc, je chante et après tu m’aides.
Clémence Bernard : C'est tiguidou !
Eugénie et Clémence Bernard : « Quand le bonhomme va semer son avoine / Y’a sème comme-ci, y’a sème comme ça / Marions nette, marions là ! »
Eugénie Bernard : Hou, je ris tellement que j’ai les yeux dans l’eau !
Clémence Bernard : Ça a d’l'allure ! Et regarde le Le Bris, on dirait qu’il a un kick sur toi…
Tel Orphée cherchant Eurydice aux enfers, rejoignant sa belle auprès d’Hadès et Perséphonne, je pense que mon père perd pied depuis la mort de ma mère, ce qui arrive souvent aux personnes âgées se retrouvant soudain célibataire, et qui se languissent de retrouver leur aimé dans la tombe. Hélas ! Ce sera à moi, Virgile, que reviendra le lourd fardeau du flambeau familial, et je dois rester fort en excluant de mon esprit ces sinistres préoccupations.
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Auguste Le Bris : Je vous remercie encore une fois de m’avoir lu mon courrier. Si j’avais su la gravité du contenu de ces lettres, je me serais présenté plus tôt…
Adèle Rumédier : Vous ne pouviez justement pas le savoir, c’est bien pour cela que vous êtes venu.
Adèle Rumédier : Et puis vous m’avez trouvée avant l’arrivée de vos cousines, c’est-à-dire à temps.
Auguste Le Bris : C’est une façon de voir les choses. Vous êtes bien certaine que cela ne dérange pas Monsieur Rumédier ?
Adèle Rumédier : Vous connaissez les particularités de mon époux. Le vampirisme n’est pas le seul trait qu’il partage avec vos cousines, et il a beaucoup de sympathie à l’égard de leur situation.
Adèle Rumédier : Je me suis habituée à ce genre de choses. Depuis que nous avons ouvert le sanatorium, j’ai eu l’occasion de rencontrer des pensionnaires dont la variété vous serait insoupçonnée.
Adèle Rumédier : Mais ces êtres si divers construisent leur l’entente sur la même fondation : l’expérience du rejet et de la différence.
Adèle Rumédier : Ce sanatorium est un refuge, et vos cousines y sont les bienvenues.
Je ne m’explique pas cette différence de traitement. Tiens, par exemple : mon frère vient de se fiancer à une pauvresse de la famille Bernard. Et soudain mon père accueille la nouvelle à bras ouverts, alors qu’il avait fait tant de cas de mon mariage. Oui, vraiment, Virgile est incompris. C’est là le sort des gens talentueux : Héphaïstos boîtait, Homère était aveugle, et Virgile est rejeté des siens.
Virgile
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Eugénie Bernard : Merci de m’avoir amenée à Gananoque danser le rigodon. J’ai lâché mon fou !
Jules Le Bris : Cela m’a fait plaisir. Merci à vous de m’avoir accompagné, j’aurais eu l’air nigaud si je m’y étais rendu sans cavalière.
Eugénie Bernard : Vous m’emmènerez encore l’an prochain ?
Jules Le Bris : Je l’espère… À une condition.
Jules Le Bris : Je souhaite que l’an prochain, vous m’y accompagniez en tant que ma femme.
⚠️ TW : Réflexions homophobes et utilisation de termes homophobes désuets ⚠️
Été 1892, Hylewood, Canada (4/8)
Je suis confiant concernant le futur qui m’attend. Les dieux m’envoient de nombreux signes qui me confirment ce qu’ils attendent de moi, je m’assure de les écouter en prenant les auspices tous les jours. Par exemple, l’autre jour, j’ai vu dans le bois un cyprès qui s’est redressé sur mon passage - un signe phallique incontestable de virilité. Mais je pense que mon père ne m’accorde pas cette même confiance…
Un motif moins avouable pourrait expliquer ses visites fréquentes de mon père au sanatorium : je le soupçonne de courtiser ma tante, sa belle-sœur… Je ne connais pas son âge, mais il faut dire qu’elle est de bonne stature et encore assez belle de visage. De nombreuses rumeurs au sujet de son époux mon oncle expliqueraient la stérilité de leur union malgré des années de mariage. Je n’ai moi-même pas de jugement envers les hommes qui s’adonnent à des activités pédérastes, à condition qu’ils remplissent leur devoir d’homme marié. Je soupçonne mon père de vouloir profiter de son impuissance pour vouloir me donner une concurrence.
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Adèle Rumédier : Nous approchons. Ce sont elles ? La jeune femme à la robe pourpre ressemble à la photographie qui était présente dans l’enveloppe.
Auguste Le Bris : Il s’agit de Lucrèce. Clémence est comme sur les photographies que j’ai reçues il y a huit ans.
Adèle Rumédier : Elles viennent tout juste de débarquer. J’espère que personne ne les a vues…
Auguste Le Bris : Elles ont été intelligentes de porter de si beaux vêtements. À cette heure tardive, elles passeront facilement pour des femmes aisées se rendant à la fête d’un quelconque gouverneur. Allons les accueillir.
Clémence Le Bris : Lucrèce… Deux personnes approchent. Que faisons-nous ?
Lucrèce Le Bris : Allons les saluer. Nous saurons bien assez tôt à qui nous avons à faire.
Clémence Le Bris : Et s’ils nous demandent ce que nous faisons là ? Pense à ce qui a failli nous arriver à Watertown… Je ne veux pas être renvoyée aux Etats-Unis.
Lucrèce Le Bris : Ne t’inquiète pas. Reste derrière-moi et laisse-moi parler.
Lucrèce Le Bris : Bonjour ? Auriez-vous l’obligeance de nous indiquer où habite Monsieur Le Bris ? Nous sommes des parentes lointaines.
Adèle Rumédier : Clémence et Lucrèce ? Je suis Adèle Rumédier. Voici mon fils, Auguste Le Bris. Nous sommes sœurs vous et moi. Vous êtes les bienvenues et vous n’avez plus rien à craindre.
En tant que prochain pater familias, la première de mes missions est d’engendrer un fils. Hélas, mon épouse ne porte toujours pas mon héritier. J’ai essayé de convaincre mon père de me laisser sacrifier une de nos vaches à Junon en avril dernier, mais il n’a pas eu l’air convaincu par ma proposition.
Il me semble pourtant avoir été raisonnable et arrangeant : je n’ai même pas demandé la vache pleine normalement requise par le rituel, je me serais contenté de n’importe quelle vache… Si j’avais voulu le respecter à la lettre, j’aurais sacrifié la vache pleine, récupéré et incinéré l’embryon de veau, mélangé les cendres avec du sang de cheval, puis j’aurais répandu tout cela sur un feu par-dessus lequel j’aurais fait sauter ma femme pour la purifier et la rendre plus réceptrice à ma semence. Je suis visiblement le seul à prendre ma fonction au sérieux.
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Adèle Rumédier : Je me sens terriblement mal pour ces pauvres femmes. Pour Clémence… Cette folie qui l’a animée, qu’elle ait manqué de tuer ses propres enfants… Je ne m’y reconnais que trop bien.
Adèle Rumédier : Les premières années de ma renaissance sont un vaste brouillard, mais dans mes rares moments de lucidité, lorsque je reprenais conscience de moi-même et de mes actes, j’étais plongée dans une telle épouvante… C’est pour cela que je suis partie de l’île.
Adèle Rumédier : S’il était arrivé quelque chose à mes enfants par ma faute… Je ne me serais jamais pardonné. Je crois que je me serais tuée. Auguste… Je suis tellement navrée de vous avoir abandonné. Je suis désolée pour tout ce que vous avez vécu à cause de moi.
Auguste Le Bris : J’avais dix-sept ans lorsque vous m’avez raconté votre histoire pour la première fois.
Auguste Le Bris : Mais aujourd’hui, j’ai cinq enfants et trois petits-enfants. J’ai un demi siècle d’existence derrière moi, et je peux dire que je vous comprends enfin. Cette lettre m’a fait réaliser quelque chose.
Auguste Le Bris : Que vous le vouliez ou non, vous étiez un danger pour nous. Vous avez dû prendre une décision qui a dû vous être douloureuse, mais à votre place, je l’aurais prise également. Vous êtes toute pardonnée.
Adèle Rumédier : Seigneur, la dernière fois que je vous ai tenu dans mes bras, vous étiez nouveau-né et chauve…
Auguste Le Bris : Comme quoi les choses n’ont pas tant changé. J’ai juste un peu grandi !
Auguste Le Bris : Réalisez-vous que je suis aujourd’hui plus âgé que vous ne le serez jamais ?
Adèle Rumédier : Votre apparence ne me trompe pas. Vous serez toujours un petit enfant à mes yeux.
Auguste Le Bris : Je vais choisir de prendre cela comme un compliment !
Comme attachée à ma sœur par un lien mystique, la chatte a chatonné le même jour que celui où Françoise enfantait. Couché dans la bergerie, m’abritant du froid glacial et me laissant aller à quelques oisives pensées, j’observais cet acte de vie en compagnie du chien - mon semblable et mon frère - tels deux rois mages faisant face à la naissance du Christ ; ou peut-être étions-nous l’âne et le bœuf. Face à de si tendres naissances, je me trouvais humble et simple, confronté aux forces colossales et imprévisibles de la Nature. Ainsi je voyais ressembler à leur mère les chatons et les enfants qui venaient de naître ; ainsi que je comparais les petits objets aux grands. Je prenais soudain conscience, suivant les traces de mon propre géniteur, du devoir qui m’attendait : celui de la saillie, de l’acte créateur qui offrirait un jour une descendance à mon illustre famille. Mais pour poursuivre ma lignée, d’abord me fallait-il trouver une épouse.
J’avais rêvé toute la nuit, sans pourtant fermer l’oeil. J’avais vu Diane, auréolée de lumière, descendre d’un genévrier suivie de son cortège de nymphes ; elle prit ma main et m’emmena à la maison de mon père, transformée et méconnaissable, entourée de fleurs et de jardins où jouaient trois garçons et cinq filles. Je compris au matin que la déesse m’avait offert cette vision pour m’assurer la fertilité d’une union qu’elle approuvait.
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Jeanne Daville : Je suis venue aussi vite que j’ai pu, mais ce n’est pas mon jour de congé, aussi je ne pourrai pas m’absenter long…
Virgile Le Bris : Les dieux m’ont parlé et ils sont favorables à notre union. De ton hymen jailliront de beaux enfants qui feront honneur à ma lignée et à mes ancêtres. Marions-nous dès demain.