Printemps 1937, Hylewood, Canada (8/27)
Il fut aisé de la convaincre de parler. En temps normal, elle serait montée voir Lola, sa si chère amie Lola, sa confidente, mais celle-ci était trop effondrée elle-même, et Layla sentait bien que si elles se réunissaient à ce moment, loin d’apaiser leurs peines respectives, elles seraient un poids l’une pour l’autre. Elle avait porté seule toutes ses réflexions toute l’après-midi, elle avait besoin de se décharger sur quelqu’un, même si ce quelqu’un était Agathon.
Elle avait convenu avec Fabien qu’il lui téléphonerait à quatre heure le dimanche. Elle avait attendu docilement à côté du téléphone, agonisant quant au fait qu’il ne sonnait pas, imaginant mille raisons, chacune pire que la suivante. Avait-il oublié leur rendez-vous téléphonique ? Peut-être que ses parents désapprouvaient leur union, après tout, elle était la fille d’une domestique… Peut-être que Fabien n’osait pas le lui dire, qu’il avait prévu de le lui dire aujourd’hui, qu’il repoussait l’échéance, c’est pour cela qu’il était en retard. Et si Fabien ne l’aimait plus autant, plus du tout ? Allait-il annuler leurs fiançailles ? Allait-il partir avec une infirmière, infiniment plus éduquée qu’elle ne le serait jamais, rencontrée à l’hôpital ? Et si une catastrophe s’était produite ? Peut-être qu’il était sorti prendre l’air avec cette infirmière et qu’il aurait reçu une balle perdu d'un de ces affreux gangs dont les journaux parlaient - après tout, Kingston était une grande ville, horriblement dangereuse par rapport à la tranquille Gananoque, ou à notre petite île où il ne se passe jamais rien. Il aurait fallu l’hospitaliser d’urgence, c’est pour cela qu’il n’avait pas appelé. Sa mère avait dû être mise au courant mais si elle ne l’approuvait pas, alors il était fort peu probable que la nouvelle lui soit transmise à elle personnellement, et les LeBris en entendrait parler en tant que membres de la famille en temps et en heure. Peut-être que c'est l'infirmière qui avait reçu la balle et que Fabien avait été aspergé de son sang. Peut-être qu’il était descendu aux sous-sols pour récupérer une blouse propre, il aurait été surpris alors par une crue soudaine du fleuve qui aurait inondé l’hôpital, il se serait noyé.
Le téléphone avait finalement sonné après vingt-sept minutes. Elle s’était précipitée sur le combiné. Ils n’avaient pu échanger que quelques mots - Fabien était surchargé de travail par le médecin qui lui servait de tuteur, et il s’apprêtait à lui donner davantage de détails quand les plombs avaient sauté. De frustration, Layla s’était précipitée à l’étage, où elle savait que Lorita devait être en train de nettoyer les chambres, car elle lui connaissait quelques compétences techniques et qu’elle voulait lui demander de rétablir le courant au plus vite - avant que Fabien se lasse d’attendre ou que son superviseur le renvoie au travail, et que leur rendez-vous soit manqué tout à fait. Elle l’avait cherchée au premier, elle l’avait appelée même, et l’absence de réponse avait accentué sa frustration - elle s’en voulait a posteriori d’avoir ressenti cela alors que la pauvre Lorita gisait morte. Elle n’avait croisé personne dans les étages alors qu’elle cherchait Lorita - d’ailleurs à sa connaissance personne n’avait monté l’escalier pendant qu’elle attendait l’appel de Fabien, mais elle n’était pas certaine qu’elle y aurait prêté attention si ça avait été le cas, tant absorbée qu’elle était par ses propres pensées. Au deuxième, elle avait vu ma porte ouverte, en avait conclu la présence de Lorita, l’avait interpellée, avait aperçu le cadavre, n’avait pas pu réprimer un cri d’horreur.













