Ô, Adelphe ! Tu as le même âge que mon frère, mais la moralité de ta conduite, ton honnêteté et ta rectitude, le surpassent autant que si tu étais un vieillard dont la barbe déjà blanche indique l’accroissement de ta sagesse. Le courage dont tu fais preuve n’a rien à envier à un Hercule d’ascendance semi-mortelle et semi-divine, dont on contemplait la nudité comme autant de preuve de son héroïsme que de sa force - tout cela sous l’oeil attentif d’une bienveillante grand-mère qui sait encourager ton support dans l’entretien des biens de ta famille, sans jamais destituer leur héritier légitime. Comme j’aimerais que mon père retrouve la raison et s’inspire de sa sagesse ! Hélas ! Auguste est plus intéressé par les pensionnaires du sanatorium que par son propre héritier !
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Jules Le Bris : Ma chère Eugénie. Je rêve de cet instant depuis mon adolescence.
Eugénie Le Bris : Je vous voyais naiser sur le muret de l’église tous les dimanches, c’tait kioute. Pourquoi n’être jamais venu me parler ?
Jules Le Bris : Je n’osais pas. Vous étiez si jolie ! Et puis Napoléon Bernard était toujours à vous tourner autour. Je n’aurais pas osé.
Eugénie Le Bris : Napoléon Bernard est trop fainéant et étourdi. Pour ça nous nous amusions bien, mais vous, vous êtes un gars sérieux et j’aime bien vos manières. C’tait malaisé de vous r’fuser !
Jules Le Bris : Dire que je croyais vous avoir séduite au rigodon de Gananoque par mes talents de danseur !
Eugénie Le Bris : Vous saviez pas danser, vous faisiez rien que sauter ! Vous vous sentiez comme un fou.
Eugénie Le Bris : Pour ça, vous m’avez beaucoup fait rire, et vous savez comme j’aime à rire.
Jules Le Bris : J’ai maintenant la vie devant moi pour vous faire rire encore.
Hélas ! Cette affaire qui m’obsède stimule mon hubris ! Mais ne te méprends pas : Virgile se désintéresse toujours des possessions matérielles. Ce qui m’importe depuis toujours n’a jamais été la terre ni la fortune, j’en faits même peu de cas. Non, j’ai à cœur de remplir mon devoir d’homme. Peut-être ai-je mal compris le destin que les Moires tissent pour moi, et que, telle la rivière dont le lit se divise en de nombreux ruisseaux, ma destinée n’est pas linéaire mais complexe. Après tout, César, faute de fils, adopta Octave qui fonda l’empire.
Ma filiation sera peut-être intellectuelle. Je ne possède rien que je n’ai fabriqué moi-même : les vêtements que je porte, la tente dans laquelle je vis, les outils que j’utilise. Ce choix de vie s’applique également aux livres : je ne lis que ceux que j’écris moi-même. Mêlant mon immense culture acquise dans ma jeunesse aux discussions avec mes admirateurs, j’ai entrepris de combiner toute ma sagesse dans un ouvrage qui combine toute la pensée humaine, moderne comme ancienne, interprétée par moi - c’est donc une œuvre complète dont j’ai l’entière parentée, tant dans le savoir qu’elle contient que dans le papier qui la compose ou l’encre avec laquelle elle est écrite.
L’autre jour, j’ai été invité à une fête, et je charmais mon auditoire par des anecdotes pleines de sagesse. L’une d’entre elles, que j’ai prise à Platon en l’améliorant, fit le meilleur effet, et je vais te la conter en ce qu’elle relate parfaitement mon expérience.
Parfois, des inconnus se retrouvent enfermés seuls dans une maison, obligés de se côtoyer - certains se connaissent et d’autres non. Tous les jours l’un d’entre eux raconte des histoires - parfois elles sont étranges et parfois au contraire elles brillent d’intelligence ; mais tout le monde l’écoute car c’est le seul à prendre la parole.
Un jour, un autre essaye de parler mais l’orateur refuse ; en colère, le second part en les insultant. À ce moment un oncle, ou un cousin, ou un quelconque autre membre de la famille vient le chercher pour lui changer les idées et ils vont se promener dans le jardin. Sauf que son cousin - oui, il me semble que c’est son cousin - a en fait à faire ailleurs ; il le laisse seul. Mais ce dernier ne souhaite pas retourner dans la maison, où il sait qu’il retrouvera l’orateur.
La saison étant douce, il continue sa promenade et il contemple avec joie les lapins et les grenouilles près de l’étang. Comme celui-ci est plein de moustiques, il fuit dans une clairière et découvre un coin à champignons, où il s’appesantit quelques heures car il fait bon et la lune est belle. Il se ballade toute la nuit et au matin, il s’assoit sur le bord de la falaise derrière sa maison et il regarde la beauté de l’aurore.
Ayant eu le temps de réfléchir, il se dit finalement que malgré ses différends avec les habitants de la maison, il ne peut pas les abandonner comme cela. Et bien que connaissant le tempérament querelleur de ses colocataires et le rejet qu’ils pourraient avoir envers lui, il décide malgré tout de revenir pour les encourager à se promener et regarder les écureuils, car sentir l’herbe sous son pied est bien plus important pour l’élévation de l’homme que d’écouter des histoires, quand bien même ces dernières sont bien racontées.
Je te laisse méditer sur cette histoire.
Virgile
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Jules Le Bris : Voilà le sourire que je veux voir. La tristesse ne vous sied pas. C'est de ce joli sourire que je veux me souvenir dans mes voyages. Je penserai à vous souvent, et à cette chanson que vous chantez quelques fois.
Jules Le Bris : « Belle Eugénie, les larmes aux yeux je viens te faire mes adieux / Et là je repars pour l’Afrique et je m'en vas suivant le vent / Et adieu donc belle Eugénie, les voiles sont déjà mises au vent »
Eugénie Le Bris : Vous oubliez la suite de la chanson. « Il surviendra quelque tempête et des orages assurément / Qui fera périr ton bâtiment, et moi je resterai sans amant. »
Eugénie Bernard : Je suis aux oiseaux que vous alliez voir le monde, mais faut-il vraiment que vous partiez si longtemps ? Nous v’nont à peine de se marier et vous serez pas là pour la naissance de not’ flô…
Jules Le Bris : Il le faut. Je ne peux demeurer sur cette île toute ma vie, je deviendrai acariâtre et irritable, et je vous serais de mauvaise compagnie. Allons, ne craignez rien. Je vous promets de revenir au plus vite. Je vous écrirai souvent.
Toute la nuit, ma tête bourdonna d’excitation, et malgré l’épuisement de mes trois mois de voyage, je ne pu fermer l’oeil de la nuit. Savoir que s’élevaient, si proche de moi, les vestiges immortels d’une si grande civilisation, et que j’allais faire partie de l’histoire en aidant à en révéler les secrets !… Après plusieurs heures, je me relevai finalement, fou comme un diable, et je sortis de ma chambre pour une marche matinale.
Je marchai jusqu’aux ruines du temple d’Amon et je continuai mon excursion le long du Nil. Au port de Sagafa, ma promenade dérangea une myriade d’oiseaux qui s’élancèrent en piaillant dans un vol désordonné pour aller se poser plus loin, là où les portefaix et mariniers étaient moins affairés et ne les dérangeraient pas encore. Assis à même le quais, les jambes pendant dans le vide, des hommes en culotte, veste et turbans buvaient du thé à la menthe en mangeant des dates.
Je réalisai alors que j’étais assoiffé, affamé, et qu’il était temps pour moi de rebrousser chemin et retourner au café du souk. La matinée progressant, les rues s’étaient remplies de fellah en robes bleues guidant des mules chargées de marchandises. Des hommes cachés sous de grands burnous ou des galabeya colorées se bousculaient et se coudoyaient entre les étals d’épices et de tissus. Des Européens, suivant leur drogman dans la foule, se pressaient pour gagner l’ombre des panneaux de bois suspendus entre les maisons pour conserver la fraicheur de la rue.
Je parvins à regagner le café au-dessus duquel j’étais logé. Imitant mon voisin de table, je commandai une fowl - du moins c’est ce que j’aurais juré l’avoir entendu dire, et je m’attendais donc à recevoir de la volaille. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’on m’apporta un plat chaud à base de fèves broyées au sel, au poivre et au cumin : j’avais en fait commandé un foul… Disposé à l’aventure, je mangeai néanmoins, et je fus agréablement surpris par ce plat, comme je l’appris plus tard, que les Egyptiens dégustent pour le petit déjeuner et qui a deux mérites : celui de bien tenir au corps, et de ne coûter presque rien.
Je passai toute ma journée à flâner. Le soir, au dîner, un jeune garçon rejoint ma table, commanda quelque chose et sorti un livre. Il est courant en Egypte que des hommes qui ne se connaissent pas partagent les mêmes tables, je l’avais découvert en arrivant à Alexandrie, aussi je ne m’en formalisai pas. En revanche, je réalisai rapidement que le livre de ce jeune homme était en anglais, et j’entamai la conversation. Ce premier ami s’appelait Ayman : son anglais était maladroit mais il comprenait tout ce que je lui disais, et il m’expliqua qu’il se formait pour devenir drogman - un choix de carrière d’autant plus pertinent que Louxor attire de plus en plus d’Occidentaux, tous prêts à payer le prix pour les services d’un bon interprète. Ce jeune entrepreneur me proposa ses services, que je refusai en lui expliquant que j’avais déjà un drogman avec qui il fallait que je prenne contact. Lorsque je lui donnai son nom, Ayman fut immédiatement en mesure de m’expliquer où il habitait. C’est ainsi que je fus en mesure, dès le lendemain, de rencontrer l’homme qui devint le prolongement de ma voix dès que je devais me retrouver en compagnie non occidentale : Monsieur Farid Kamel.
Al Simhara se trouve à moins de trente minutes à pied du site de Deir al-Bahari, un complexe funéraire qui regroupe des constructions des trois premiers millénaires avant Jésus-Christ.
La découverte du site de Deir al-Bahari s'est faite en trois étapes : la première, conduite par un groupe de pilleurs locaux, les frères Abd el-Rassoul, a mené à la découverte du temple de la reine Hatchepsout - que Champollion a longtemps pris pour un homme et que, si vous en avez lu les ouvrages, vous connaissez sous le nom du roi Aménenthé. La seconde, dirigée par des explorateurs français, a permis la découverte de nombreux reliefs magnifiques mais a mené au pillage de la tombe. Et la dernière est celle à laquelle je participe actuellement : menée par Edouard Naville, égyptologue suisse, elle a pour but d’enregistrer et de copier les reliefs peints avant que ces derniers soient abimés par l’exposition au jour, ou pire, dérobés.
Le camp est installé à la sortie du village d’Al Simhara. Les palmiers permettent de se protéger du soleil du désert, et c'est un bon endroit pour dormir la nuit et pendant la journée si les températures deviennent trop élevées. C’est un camp de dimensions modestes, composé de neufs tentes où dorment les archéologues et les travailleurs. Au centre du camp se trouve le seul bâtiment en dur, qui abrite la cuisine et sert également de réfectoire. Les artefacts découverts y sont abrités puis déplacés à Louxor, à une heure de chameau.
Je dois plus à Farid qu’à quiconque. Je souffre depuis mon enfance de troubles du comportement nommés états-limites, qui sont parfaitement sous contrôle grâce à la consommation régulière je fais d’une résine turque que l’on nomme le hachisch, et qui abonde en Egypte bien qu’elle y soit prohibée depuis trois ans. Les cultures sont brûlées et les outils confisqués dans le but d’appliquer la loi, ce qui fait qu’il peut être difficile pour un étranger de s’en procurer, bien que paradoxalement, on voit de nombreux hommes en utiliser librement au café. En plus de le fumer, les Egyptiens ont la tradition de boire le haschich. Une cigarette est remplie de haschich puis placée dans un verre. Le haschich qui dépasse de la cigarette est allumé et le verre est recouvert. Comme la fumée de haschich est plus dense que l’air qui l’entoure, la fumée s’accumule au fond du verre. Il ne suffit qu’à découvrir le verre et boire la fumée. Vous aurez l’occasion de découvrir ces pratiques exotiques lorsque vous viendrez vous-même. Sans haschich, je deviens irritable, hargneux et agité. Je ne suis plus moi-même. Je dois à Farid Kamel ma tranquillité d’esprit, car il a toujours su m’approvisionner en abondance dès que le besoin s’en faisait sentir.
Farid Kamel m’aida à payer un marinier pour me conduire dans sa felouque à travers le Nil. Il m’indiqua qu’une fois débarqué, il fallait que je continue tout droit, dos au fleuve pendant un quart d’heure, et qu’un guide égyptien viendrait à ma rencontre pour me conduire à Al Simhara, un village près du site de Deir al-Bahari où le camp archéologique avait été monté. Il fut convenu qu’il m’y rejoindrait plus tard.
Un kilomètre et demi plus tard, je fus comme promis accueilli par un guide égyptien, qui ne parlait pas un mot d’anglais et qui fit demi-tour dès qu’il m’aperçu, en se préoccupant à peine du fait que je le suivisse ou non. Nous traversèrent de misérables villages habités par de pauvres fellah où les femmes, curieusement entortillées dans de longues robes bleues et le visage à peine voilé, portaient d’invraisemblables fardeaux. Puis, quittant le don du Nil, nous foulâmes le sable du désert libyque en suivant la piste qui nous mena enfin au village d’Al Simhara.
Ô Charon ! Accompagne mes cousins sur les flots du Styx ; conduis-les dans ta barque vers leur dernier crépuscule, au royaume de tes parents, la déesse Nuit et le dieu Obscurité. Ô cruelle destinée ! Tu emportes dans tes bras les plus méritants - une vierge qui n’aura jamais accompli son destin de femme, une mère qui aura donné trois enfants à sa patrie, et un père qui aura construit la fortune et la renommée de sa famille. Vifs, puissent-ils être protégés et nous revenir vite. Morts, puissent-ils trouver le repos au-delà de l’Achéron, qui serpente dans les Enfers comme le sort dans nos vies.
Après chaque âge de l’humanité émerge une nouvelle ère. Après chaque désastre fait suite une réjouissance. Chaque fin se suit d’un renouveau. Adelphe, tu portes bien ton nom : tu es le frère, l’amitié fraternelle qui unit une fratrie, une famille, et, oserai-je le dire ? la fraternité universelle qui unit les hommes. Déjà tu supportes ta famille et tu remplis ton devoir d’homme - mais tu le fais de façon honnête et droite, en ayant conscience de ton statut, et sans menacer la légitimité de ton jeune cousin.
Tandis que ta droiture te menait vers de sages décisions, mon propre frère, ce fourbe, manigançait ma démise ! Hélas ! Moi, Virgile, tel Polynice trahit par Etéocle, je vais, maudit, chassé et renié par mon père - le plus scélérat des hommes, tandis que mon frère fait prédation de la terre qui me revient de droit ! Sa première action pour me défier fut de prendre son amie pour épouse, avec la bénédiction de notre père et les félicitations des membres de notre famille - trop aveugles pour voir derrière ses infâmes manigances.
Monsieur Barbois indique dans sa dernière lettre que mon expérience de l’Egypte a éveillé votre intérêt. Mes pérégrinations n’intéressant guère ma propre famille, je serai heureux que de vous partager le retour de cette aventure qui me mena en sol égyptien, il y a maintenant bientôt un an.
Comme vous, je me livre depuis longtemps déjà à l’étude de l’antiquité, de l’histoire, de l’archéologie et en particulier de l’antiquité égyptienne. C’est une spécialité à laquelle je me suis voué par goût, et à laquelle je souhaite consacrer ma vie. Je désire être à même d’y travailler le mieux et le plus longtemps, et arriver à me faire une position honorable parmi ces grands messieurs dont j’ai la chance d’être entouré. Je sais que ce champ est vaste, trop vaste sans doutes pour un homme sans éducation comme moi, mais j’espère malgré tout que de longs efforts me permettront d’y parvenir.
Je vous épargnerai le récit fastidieux de mon voyage. Je fus quelque peu déçu par Alexandrie, qui n’est aujourd’hui qu’une ruine occidentalisée et sale. De la cité d’Alexandre, elle n’a plus que le nom. Je ne m’y attardais pas et je m’empressai de prendre un bateau pour Le Caire, puis enfin pour Louxor, où je devais retrouver mon entremetteur égyptien, avec qui j’avais échangé quelques lettres en anglais dès mon arrivée à Alexandrie et qui devait me conduire au chantier de fouilles de Deir al-Bahari.
La plupart des Occidentaux qui possèdent un peu de bien prennent une chambre au Winter Palace Hotel. Mais après avoir parcouru trois continents et huit pays, je ne pouvais me résoudre d’avoir fait tout ce chemin pour prendre le thé avec quelque Lady en villégiature. Ma soif d’aventure et d’exotisme me conduire à trouver une chambre à louer au-dessus d’un café du souk de Louxor, qui me servit de quartier général pendant les premières semaines de mon arrivée. J’étais très proche de mon but, mais il me fallait d’abord localiser mon correspondant.
Traits : Amoureux de la nature, amical, technophobe, ermite, malveillant.
Souhait à long terme : Création d’arche (bloqué).
Virile Le Bris est le troisième enfant et le premier fils d’un éleveur de chevaux et d’une écrivaine anarchiste. En tant qu’héritier, il a vu tous les espoirs de son père placés en lui, et ce dernier a entrepris de lui transmettre l’éducation que lui-même aurait rêvé avoir. Hélas, à l’adolescence, Virgile se prend de passion pour le philosophe grec Diogène, et il décide de rejeter toute l’éducation et les valeurs de sa famille, pour aller vivre presque nu dans la nature en s’autoproclammant “ermite de jardin”. Ce mode de vie pour le moins original lui apporte une petite notoriété locale, au grand damn de son père qui voit avec impuissance s’effondrer tous ses espoirs.
Il parvient à séduire Jeanne Daville, une employée agricole saisonnière qui travaille à la ferme de ses parents, et en fait son “épouse” (bien que le mariage n’ait jamais été reconnu légalement). Mais les années passent et il n’a toujours pas d’enfant, ce qui crée chez lui un grand sentiment de frustration, puisque étant partisan de la vision antique de la société, il est persuadé que le rôle principal de l’être humain est de transmettre une descendance.
Il meurt finalement à l’âge de 28 ans en se noyant lors d’une fête dans le fleuve Saint-Laurent.