Pour revenir une dernière fois sur le libre arbitre.
Souvent, ceux qui affirment sans l'ombre d'un doute qu'ils sont libres ne font pas référence à une qualité métaphysique ni à l'essence de l'être, mais considèrent libre la représentation qu'ils se font de leur « moi », un « moi » ignorant qu'il puisse être déterminé. Aussi, les autres qui ne se considèrent pas libres dans leur essence font eux aussi référence à la représentation limitée de leur « moi », mais pas au « moi » dans sa qualité essentielle. Pour nous, les formules « je ne suis pas libre » ou « je suis déterminé » sont erronées, car dans les deux cas le « je » suppose une entité indépendante de la nature, alors qu'en réalité il n'en est rien.
Le problème est rendu inconcevable voire insoutenable car la plupart de ceux qui traitent cette question font une erreur de logique. En effet, affirmer que nous ne sommes pas libre, c'est affirmer par la même occasion que quelque chose, – en l’occurrence « soi », son être – pourrait éventuellement l'être, s'il n'était pas comme « persécuté par une force qui nous est étrangère », sans savoir que ce « moi » que nous défendons n'est rien d'autre qu'une illusion, la plus grosse construction mentale. Nous tenons à ce « moi » factice comme si notre vie en dépendait, et c'est le cas en vérité, car ce « moi » est une construction sociale primordiale dont nous ne pouvons nous débarrasser étant donné qu'il nous donne un statut social indispensable en même temps qu'il tapisse le contenant de la sensation du « moi ». Autrement dit, s'il a autant d'importance, c'est qu'il concerne directement notre individualité, et d'autant plus que nous attribuons à cette illusion une qualité essentielle, car elle a toujours été le paysage de fond du langage, de la construction sociale du « moi ».
Au fond, que serait un « moi » libre dans son essence ? Essayer de se représenter un « moi » qui serait libre m'est inconcevable. Ce « moi » libre, je ne peux que me le représenter, paradoxalement, comme infirme, diminué, puisqu'il serait comme un nouveau dieu naissant — tant il serait libre de tout — du néant. À cette nouvelle liberté, je demanderais : « Mais qui, qu'es-tu ? Qu'est-ce que tu veux ? ».
Nous naissons inconscients et déjà nous nous jetons sur le sein de notre mère. Étions-nous libre de le faire ? Cet esprit qui affirme aujourd'hui sa liberté est-il le même qui a décidé autrefois et en toute conscience de se jeter sur le sein de sa mère ? Me direz-vous peut-être que la liberté s'acquiert plus tard ? Mais quand ?
L'erreur de logique est de croire qu'il y a quelque chose en nous qui puisse être libre en existant indépendamment des lois de la nature, alors que tout ce que nous sommes ne peut être que provoqué par cette même nature. Même la pétale de fleur qui quitte l'arbre et qui semble voler librement n'est pas libre puisqu'elle subit le caprice du vent ; et si même encore elle se croit encore libre sous prétexte qu'elle a quitté ses racines, qu'elle n'oublie pas qu'elle y a puisé tout l'éclat de sa couleur.
Nous ne sommes pas agit par cette volonté, nous sommes cette volonté. Nous ne sommes ni ne faisons rien qui ne soit pas elle.
On peut donc se considérer libre seulement si l'on considère que la volonté que nous sommes l'est, puisque nous sommes cette volonté. Néanmoins cette volonté est occultée inconsciemment par l'illusion du « moi » fictif, qui lui croit qu'il est à l'origine de toute volonté, de toute intention, comme la pétale de fleur se sent libre dans l'air alors qu'elle n'est que ce par quoi souffle une volonté plus grande qu'elle seule, qu'un autre moyen par lequel s'exprime la volonté universelle.
Son dessein nous est inconnu, mais on peut l'observer clairement dans la contemplation de tout ce qui est, et en tirer des observations, mais jamais des conclusions, parce que cette volonté est toujours en mouvement : elle est l'éternelle création de la vie.








