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Couverture : Les Amants de Louis Malle
Entretien avec Nicholas Ray Tournons la page par Gavin Lambert Le cinéma anglais par Louis Marcorelles et par Alain Tanner
Critiques : Les Amants (Malle), Rêves de femmes (Bergman), Une vie (Astruc), En cas de malheur (Autant-Lara), Soldats inconnus (Laine), Le Gaucher (Penn), Cow-boy (Daves) & Les Bravados (King)
Reprise : La Grande Illusion (Renoir)
Notes sur d’autres films (Fortunella, Le Petit Arpent du Bon Dieu)
"- La méthode de tournage que vous adoptez ne dépend-elle pas de la forme que vous donnez à votre film ? On serait, en effet, tenté de diviser vos œuvres en deux catégories : certaines, comme Rebel Without A Cause, Bigger Than Life ou Johnny Guitar, d'une forme théâtrale, d'autres, comme On Dangerous Ground ou They Live By Night, d'une forme romanesque. - Non, je ne pense pas, car j'ai fait l'adaptation de They Live By Night et de On Dangerous Ground, et j'ai également écrit l'histoire originale de Rebel : il n'y a donc pas de raison pour que l'un s'apparente à un roman et l'autre à une pièce de théâtre. Tout à l'heure, en parlant de la caméra, j'évoquai l'écrivain : en fait, le film s'apparente à un roman dont les phrases sont des plans, les chapitres des séquences, mais lorsqu'on travaille sur un scénario, on lui donne volontiers une forme théâtrale : trois actes, ou, comme dans Bitter Victory, un prologue, deux actes et un épilogue. Aussi le cinéma est-il à la frontière du roman et du théâtre. Encore une fois, la seule méthode que je puisse prétendre avoir est de travailler sur l'acteur : j'attache beaucoup d'importance à l'acteur. Pour faire la distribution d'un film, trouver une douzaine de rôles, je vois près de trois cents acteurs, bavarde avec eux... et parfois, je me trompe dans mon choix. Mais, même dans ce domaine, je ne suis pas de règles précises, car il faut s'adapter à l'acteur, chacun ayant un fond différent. Je ne pense pas qu'un metteur en scène puisse affirmer : mon style est le plan général, le plan moyen, le gros plan, à moins d'être un fonctionnaire. Une chose est sûre : le temps et l'espace ne jouent aucun rôle dans la construction d'un film, le cinéma les ignore : un plan peut vous projeter dans un autre monde, à un autre siècle. Simplement, on tente de saisir au vol des instants de vérité, aussi bien à force de réflexion qu'intuitivement, instinctivement ou - trop rarement - dans un éclair d'inspiration. Et ces instants de vérité peuvent être comédie, ou tragédie, si l'on a des rois assez grands pour déchoir. Voilà comment un film se fait : le reste n'est qu'une question de regard sur la vie et les gens.“ Nicholas Ray (entretien, par Charles Bitsch)
“Les perspectives du cinéma anglais sont aujourd'hui affligeantes, un nouveau Marx ne serait pas de trop pour dénoncer la manière dont un capitalisme totalement destructeur a paralysé la libre expression cinématographique de cette nation bénie des dieux, nous assurait Shakespeare : "This blessed plot, this earth, thie realm, this England." Assez curieusement, des étrangers comme Jean Renoir ou Luis Buñuel, Charles Chaplin lui-même encore américain, nous ont livré les plus authentiques films anglais, imprégnés des meilleures valeurs d'un univers à nul autre comparable : Le Fleuve, Robinson Crusoé, Limelight. Pour ceux qui se refusent à déserter, vouloir faire du cinéma digne de ce nom Outre-Manche équivaut à lutter contre l'impossible. Ici les belles phrases, les sophismes clinquants, ne suffisent plus : "Lutter, écrit Lindsay Anderson dans “Déclaration" cela signifie prendre parti, cela signifie croire ce que l'on dit et dire ce que l'on croit. Cela signifie aussi que vous serez traité de sentimental, d'irresponsable, de prétentieux, d'extrémiste, de vieille barbe, par ceux-là mêmes qui égalent maturité à scepticisme, art à amusement, responsabilité à excès romantique.” La remarque, je crois, ne vaut pas seulement pour nos voisins anglais.” Cette Angleterre par Louis Marcorelles
"Le cinéma, divertissement de masse, est fait par des gens qui méprisent le public et se défendent bravement de toute tentation artistique. Le cinéma anglais agonise parce qu'il a coupé ses racines, qu'il vivote dans le vase clos de Wardour Street et qu'il cherche désespérément à suivre Hollywood sans en avoir les moyens. Les gens qui sont aux commandes de l'industrie, les comptables et les Lords de la farine, ne peuvent le comprendre pour la bonne raison qu'ils ignorent complètement la vie contemporaine et la culture populaire de leur pays. Cette attitude, née d'une conscience aiguë des barrières de classe à l'intérieur de la société anglaise, nous mène logiquement au fait suivant : ceux qui peuvent voir le problème sous un angle neuf, pour qui l'intelligence n'est pas un produit suspect (sans avoir pour autant partie liée avec ce qu'il est convenu d'appeler depuis les "angry young men"), l'Establishment, c'est-à-dire l'ensemble des autorités politiques, littéraires et religieuses qui font la nuit et le jour parmi toute une section prétendue pensante de la classe cultivée, ces gens-là ne se trouvent que dans les milieux de gauche. Dans le domaine économique également la décongestion nécessaire ne pourrait être obtenue qu'après une décision au niveau gouvernemental qui ferait se relâcher l'emprise des monopoles. Seul un gouvernement Labour pourrait envisager pareille mesure. Une démocratisation s'impose à tous les niveaux. Dans tout autre pays ces termes pourraient à juste titre paraître dangereux, risquer d'amener par la porte de derrière les contraintes qu'on s'imagine avoir chassées par celle de devant. Mais le cinéma anglais crève de "libéralisme". Là encore, il convient de ne pas oublier ce que le mot signifie des deux côtés de la Manche : en France, on en accepterait volontiers davantage, en Angleterre il est synonyme de neutralité, de fair play. Or l'art ne s'accommode pas de ces timidités, de cette volonté de plaire à tout le monde et de ne blesser personne. Si je pense que seuls un éclatement des structures actuelles et une ouverture vers des sujets contemporains et nationaux (pas ceux des comédies Ealing ou de la gloire militaire) pourraient ranimer le moribond, c'est parce que d'une part ces sujets existent et qu'ils sont merveilleux, et que d'autre part ceux qui les connaissent et peuvent les traiter existent aussi. De leur contact avec le cinéma pourra jaillir l'étincelle de vie tant désirée.” L’impossible cinéma anglais par Alain Tanner
“Cette justesse, ce bonheur d'expression constant dans la description d'un milieu, ce miracle qui n'est possible que quand on évoque ce que l'on connaît, tout cela n'avait déjà eu lieu qu'une fois dans le cinéma français avec Les Dames du Bois de Boulogne. Et il n'est pas étonnant - encore que le propos des Dames fût plus intemporel - que Louise de Vilmorin et Malle, comme Cocteau et Bresson, fussent partis du XVIIIe et aient utilisé la notion de “libertinage” pour déboucher sur une passion forte, que ce soit la jalousie d'Hélène ou l'amour fou de Jeanne et de Bernard. Parmi les rares reproches que j'ai entendu faire aux Amants il y a celui du difficile passage de la première partie du film à la seconde, de la satire au romantisme. Reproche, à mon avis, totalement non fondé ; comme le dit le réalisateur : "c'est l'histoire d'un coup de foudre à l'état brut", et le propre d'un coup de foudre c'est d'éclater brusquement, sans aucune préparation, de modifier complètement l'éclairage, le climat et le paysage soudain inondé par les averses et les tempêtes. Un éclair zèbre le ciel et Jeanne et Bernard deviennent autres, ils deviennent "les amants"." Le pouvoir de la nuit sur Les Amants de Louis Malle par Jacques Doniol-Valcroze






