Prêche sur les figues tombées des arbres
Et, de loin, apercevant un figuier qui avait des feuilles, il alla pour trouver quelque chose en lui et, venant auprès de lui, il ne trouva rien si ce n’est des feuilles : en effet, ce n’était pas la saison des figues. Et il l’interpella en disant :
– Plus personne ne mangera dorénavant de fruit de toi !
Et les disciples l’entendirent.
Et, passant tôt au matin, ils virent le figuier desséché jusqu’à la racine.
De loin, il voit un figuier ; de près, il ne voit que des feuilles. Un temps s’écoula entre le moment d’une espérance et celui de la déception de ne rien trouver. Jésus cherche ce qu’il ne peut guère découvrir : ce n’est pas le temps des figues. Il passe près du figuier à contretemps. Il ne trouve rien si ce n’est ce qu’il voit, si ce n’est des feuilles / « οὐδὲν εὗρεν εἰ μὴ φύλλα· οὐ γὰρ ἦν καιρὸς σύκων » (11,13).
Le temps s’écoule : les figues ne sont pas mûres ; elles ne sont peut-être, d’ailleurs, même pas encore formées. Le temps favorable, le « καιρὸς », nous l’appelons « la saison », « le bon moment », « l’instant adéquat ».
Jésus cherche dans l’arbre ; il ne trouve rien. Cherche-t-il des figues ? Oui, Marc le dit « ἐπείνασε » (11,12) : il a faim. La faim éprouvée adoucit l’absurdité de ce que fait Jésus : il est davantage logique qu’il s’approche de l’arbre, poussé par la faim. Il vient chercher quelque chose auprès du figuier, quelque chose d’absurde puisque les figues n’y poussent pas ou non pas encore.
Et il l’interpella en disant :
– Plus personne ne mangera dorénavant de fruit de toi !
« Μηκέτι ἐκ σοῦ εἰς τὸν αἰῶνα μηδεὶς καρπὸν φάγοι. καὶ ἤκουον οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ » (11,14).
Jésus parle aux arbres ; il se dispute même avec eux, plus exactement avec les règles des saisons, des récoltes. C’est un cri de colère. Est-ce un cri de folie ? Le figuier ne peut faire de mal ; il pousse ; il a une fécondité ; il est ce qu’il est en temps voulu. Les figues ne sont pas disponibles tout au long de l’année. Elles peuvent être séchées et consommées mais l’arbre donne en son temps.
– Plus personne ne mangera dorénavant de fruit de toi !
Et les disciples l’entendirent. Qu’en pensent-ils ? Rien n’est dit. Et nous, qu’en pensons-nous ? Nous l’entendons telle une malédiction, n’est-ce pas ? Jésus ne cesse de bénir ; il maudit les pharisiens, ces modèles de piété insupportable, certes. Mais le figuier qui pousse sans rien demander à personne ?
Nous ne savons pas ce qu’ils en pensent mais nous savons qu’ils se promènent tôt le matin suivant : ils virent le figuier desséché jusqu’à la racine / « Καὶ πρωῒ παραπορευόμενοι, εἶδον τὴν συκῆν ἐξηραμμένην ἐκ ῥιζῶν » (11,20). Les disciples écoutent, eux qui écoutèrent une parabole racontée par Jésus : il y a la semence qui est jetée en terre mais, faute de racine, elle est vite brûlée par le soleil / « ἡλίου δὲ ἀνατείλαντος ἐκαυματίσθη, καὶ διὰ τὸ μὴ ἔχειν ῥίζαν ἐξηράνθη » (4,6). Il ne fut pas question de leur expliquer alors les aléats de la météorologie ou encore du soleil d’été qui, trop fort, réduit à néant les récoltes et provoque une famine. Non, Jésus parlait de notre rapport à la parole de Dieu ; comment l’écoutons-nous ? Sommes-nous de ces disciples qui reçoivent la parole avec joie mais sans racine en eux-mêmes et vite desséchés par nos propres désillusions ? « Faute de racine » / « μὴ ἔχειν ῥίζαν » (4,6) ; « sans racine en eux-mêmes » / « οὐκ ἔχουσι ῥίζαν ἐν ἑαυτοῖς » (4,17). Le figuier, lui, a bien des racines ; sa verdure en témoigne. Oui, il n’a pas de fruits : ce n’est pas le temps des figues.
La joie de l’écoute de la parole, où est-elle ? Nous réjouissons-nous de cette histoire de figuier ? De qui est-ce la faute ? Ils écoutent la parole mais ne se dessèchent pas : devant eux, le figuier est sec. L’arbre devint ce que Jésus dit de lui. Non, ce n’est qu’un arbre. Le figuier indique la saison. Il est une parabole, une obole jetée telle une figue mûre qui roule sur le sol indiquant que le temps est proche.
« Ἀπὸ δὲ τῆς συκῆς μάθετε τὴν παραβολήν· ὅταν αὐτῆς ἤδη ὁ κλάδος ἁπαλὸς γένηται καὶ ἐκφύῃ τὰ φύλλα, γινώσκετε ὅτι ἐγγὺς τὸ θέρος ἐστίν· » (Marc 13,28) ; « ὅταν ἤδη ὁ κλάδος αὐτῆς γένηται ἁπαλός, καὶ τὰ φύλλα ἐκφύῃ, γινώσκετε ὅτι ἐγγὺς τὸ θέρος· » (Matthieu 24,32)
La figue roule ; la mirabelle de nos contrées nous indique que c’est bon. Or, ce n’est pas bon. Sous le figuier, dans son feuillage, il n’y a rien. Jésus apostrophe le figuier ; il le condamne. Matthieu raconte ainsi la même histoire ; il insiste sur le fait que Jésus a faim. La colère le pousse / « καὶ ἰδὼν συκῆν μίαν ἐπὶ τῆς ὁδοῦ, ἦλθεν ἐπ’ αὐτήν, καὶ οὐδὲν εὗρεν ἐν αὐτῇ εἰ μὴ φύλλα μόνον· καὶ λέγει αὐτῇ, Μηκέτι ἐκ σοῦ καρπὸς γένηται εἰς τὸν αἰῶνα. καὶ ἐξηράνθη παραχρῆμα ἡ συκῆ. » (Matthieu 21,19)
Devant la force quasi violente de Jésus, les disciples ont une parole d’interrogation :
– Comment le figuier s’est-il immédiatement desséché ?
« Πῶς παραχρῆμα ἐξηράνθη ἡ συκῆ ; » (Matthieu 21,20)
Ils ne comprennent rien. Jésus explique l’évidence : ils n’ont pas la foi / « μὴ διακριθῆτε, οὐ μόνον τὸ τῆς συκῆς ποιήσετε, ἀλλὰ κἂν τῷ ὄρει τούτῳ » (Matthieu 21,21).
Dans l’Évangile de Marc, Jésus n’explique rien ; les disciples ne formulent aucune question d’ailleurs. Dans cette retenue presque silencieuse de l’écriture, une figue reste à trouver, un sens qui peut devenir la saveur délicieuse de notre lecture. Si Jésus se met implicitement en colère contre l’arbre, le figuier contre lequel il exprime sa fureur est, pour Marc, l’arbre du temple de Jérusalem. Or, ce figuier devint une place de foire encombrée. Ni le lieu ni le temps de la prière ne sont respectés. Le figuier est donc bien sec. C’est pourtant le moment favorable pour prier et célébrer la Pâque, pour retrouver Dieu. Le temple n’est plus une maison de prière tel un figuier au pied duquel quelqu’un lisait et priait la parole de Dieu.
Est-ce le temps de manger des figues ? Bien sûr ! C’est le temps de la foi, de la confiance en Dieu. Jésus semblait fou ; c’est nous qui le sommes : nous ne sommes pas, dans notre lecture, au bon moment sous le figuier.
Luc est gêné. Comment rapporter de Jésus une telle histoire ? Aussi raconte-t-il le même récit sous forme de parabole ; ce n’est pas Jésus mais un homme patient jusqu’à une certaine limite de sagesse humaine / « ἔλεγε δὲ ταύτην τὴν παραβολήν· Συκῆν εἶχέ τις ἐν τῷ ἀμπελῶνι αὐτοῦ πεφυτευμένην· » (Luc 13,6). Il adoucit. Luc, marqué par l’incident, évoque plus loin encore le figuier qu’il considère sous une seconde parabole, à la manière de Marc et Matthieu : le figuier ainsi que les autres arbres sont des signes des saisons / « Καὶ εἶπε παραβολὴν αὐτοῖς, Ἴδετε τὴν συκῆν καὶ πάντα τὰ δένδρα· » (Luc 21,29).
Dans la première parabole qu’il invente et arrange, un homme avait un figuier qui ne produisait pas de fruit ; il met du fumier et ne désespère pas de lui. Luc gomme le fait que Jésus n’arrive pas au bon moment, à la saison des figues. L’homme attend trois ans… comme le ministère de Jésus, trois ans qui finissent dans le temple et par la crucifixion sur le bois d’un arbre sec. La fin n’est pas connue. Luc ne veut pas que le figuier soit maudit. Triche-t-il avec la vérité ? Non, il y aura bien un maudit : Jésus sera crucifié sur le bois desséché.
Revenons à l’histoire de Marc. Qu’en pensons-nous ? Est-ce bien une malédiction ? Nous l’interprétons ainsi.
– Plus personne ne mangera dorénavant de fruit de toi !
Il y a un problème, certes. Mais quel est-il ? Luc ne finit pas l’histoire. Marc, lui, la finit : les disciples voient le figuier sec et se désolent. C’est une espérance déçue. Jésus leur rappelle la foi qu’ils n’ont pas : devons-nous comprendre que chacun, par la foi, est capable de dessécher les arbres de quelques mots ou, au contraire, de les rendre verts et abondants de fruits quand Jésus passe par là tout détruire ? Nous ne comprenons rien. Quelque soit l’issue, l’espérance est déçue. Alors, pourquoi tout ça ?
Pourquoi Jésus vient-il auprès du figuier ? Pour manger des figues ? Jean, le quatrième, raconte la même histoire mais non tout à fait. La raison de la venue de Jésus est autre. Nous, que cherchons-nous ? Les disciples passent au matin ; ils remarquent un figuier sec. À la manière des disciples, aurions-nous remarqué quoi que ce soit si le figuier était encore vert ? Jésus, lui, s’attarde à remarquer ce qui se passe sous le figuier ; il en fait même la remarque à celui qu’il désire comme apôtre auprès de lui :
– Je t’ai vu sous le figuier.
« Πρὸ τοῦ σε Φίλιππον φωνῆσαι, ὄντα ὑπὸ τὴν συκῆν, εἶδόν σε » (Jean 1,48).
Jésus passe bien une fois au bon moment. Ramasse-t-il des figues ? En mange-t-il ? Peut-être. Nathanaël vit sous son figuier. Que fait-il ? Il mange des figues quand elles tombent à la saison et, surtout, il lit l’Écriture, la parole de Dieu, sous la fraîcheur du figuier. Il médite la loi de Moïse et les prophètes en bon juif. Il vit avec l’arbre.
Jésus semble presque intimidé de le voir lire ainsi. Il est impressionné par sa foi, par sa recherche. Il le veut pourtant auprès de lui mais n’ose pas l’interrompre dans sa lecture. Ce n’est pas le temps favorable même s’il le désire. Puis, Jésus cherche encore. Nathanaël cherche Dieu dans sa bible. Il est tellement dedans qu’il ne voit même pas Jésus, ne sent même pas sa présence.
Jésus exprime son admiration devant cet homme :
– Voilà un vrai israélite ; en lui, aucune fraude !
« Ἴδε ἀληθῶς Ἰσραηλίτης, ἐν ᾧ δόλος οὐκ ἔστι » (Jean 1,47).
Jésus s’en va et revient. Il le veut auprès de lui. Jésus s’approche encore du jardin où il vit le figuier de Nathanaël et vient chercher celui-ci par ces simples mots :
– Je t’ai vu sous le figuier (Jean 1,48).
C’est Jésus qui le cherche. Nathanaël qui a laissé tomber le rouleau de sa bible sous le figuier réalise qu’il avait été épié dans sa lecture. Jésus s’intéresse à ce qui l’intéresse.
Il croit ; c’est immédiat. Jésus lui dit que s’il quitte tout pour le suivre, il verra des choses plus grandes encore. Nathanaël quitte son figuier et laisse rouler le rouleau de sa bible telle une figue sous l’arbre ; il ne l’arrose plus. Peut-être, est-il aussi desséché que celui que menace Jésus aux portes de Jérusalem ? Nathanaël fait partie de la troupe des douze ; peut-être se souvient-il de sa première rencontre avec Jésus. Le figuier sec est le signe pour lui, non d’une malédiction, mais de la poussière de son ancienne vie qu’il laissa pour Jésus.
Quel est notre figuier à nous, notre instant où nous avons eu une foi naissante et le désir de tout laisser pour Dieu ?
Revenons à ce que nous entendions telle une malédiction. Mais c’est une vérité sauf pour ceux dont la foi est comme une racine poussée, desséchée au soleil.
– En vérité, en vérité, je ne boirais jamais plus du fruit de la vigne.
« ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι οὐκέτι οὐ μὴ πίω ἐκ τοῦ γεννήματος τῆς ἀμπέλου » (Marc 14,25).
– Plus personne ne mangera dorénavant de fruit de toi !
Ainsi parle Jésus à la cène. « Prenez » (14,22 & 24). Les impératifs « mangez » et « buvez » sont absents, implicites certes – sauf dans la version de 1550 d’Estienne : « Prenez, mangez » / « Λάβετε, φάγετε » –. En revanche, juste après les paroles de l’institution, Marc fait dire à Jésus : « Je ne boirai plus… », faisant écho au fait que Jésus ne mangera plus de figues.
Pourquoi ? Que reste-t-il sinon le bois des planches de l’arbre sec où est cloué Jésus ? Jésus maudissait-il ? Non, c’est lui le maudit sur le bois de la croix. Que reste-t-il à Nathanaël ? Son figuier qu’il quitta ? Que nous reste-t-il, à nous ? Retourner lire la loi de Moïse et les prophètes sous nos figuiers comme Nathanaël ? Non, Jésus les rendit secs ; la foi nous dessèche comme un figuier en une impossibilité de retour. Lui dont Jésus dit qu’il est homme sans fraude aucune en lui, retourne lire sa bible ; rien n’a changé si ce n’est qu’il n’a plus de figuier. Nathanaël doit inventer un autre chemin, replanter un autre arbre peut-être, celui du paradis, non perdu, mais retrouvé. La croix tombe en terre et finit pourrie ou sèche dans la poussière du sol.
Retournerons-nous sous le figuier comme si rien ne s’est passé ? Il n’y a plus d’arbre ; il n’y a même plus de relique de la croix en poussière. Bienheureuse semonce de Jésus qui nous dessécha le figuier afin de nous enraciner en la parole de Dieu.